‹ Dix ans d'études historiquesChapitre 71 sur 86 · SUI\ L’AFFRANCHISSEMENT · texte numérisé non relu

SUI\ L’AFFRANCHISSEMENT

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L’isolement féodal rendit sa condition encore plus dure et plus remplie de dangers; elle fut en proie à tous les genres de brigandage, rançonnée de mille manières, et poussée enfin à prendre les armes pour sa conservation et sa défense ; elle répara les brèches que le temps et l’incurie avaient faites à ses murailles; et quelquefois, pour en fortifier l’enceinte , elle abattit de vieux monuments à demi écroulés, un palais , un théâtre , un arc de triomphe, vestige de la grandeur et de la gloire du nom romain. Bientôt les villes qui avaient pris celte attitude défensive se déclarèrent libres, sous la sauvegarde des archers qui veillaient sur leurs tours, et des herses de fer qui s’abaissaient devant leurs portes. Au dehors, c’étaient des forteresses; au dedans, c’étaient des fraternités; c’étaient , comme disait le langage du temps , des lieux d’amitié, d’indépendance et de paix *. L’énergie de ces noms authentiques suffit pour donner une idée de l’association égale pour tous, consentie par tous, qui formait l’état politique de ces hommes delà liberté, ainsi séparés du monde de l’inégalité et de la violence. •

Vers la fin du xi e siècle, le midi de la Gaule renfermait déjà un grand nombre de ces villes qui reproduisaient jusqu’à un certain point , dans leur gouvernement intérieur, les formes de l’antique municipalité romaine : leur exemple heureux, gagnant de proche en proche, répandit un nouvel esprit au nord de la Loire et jusque sur les bords de la Somme et de l’Escaut. Des associations consacrées par le serment se formèrent dans les villes moins fortes et moins riches du pays auquel le nom de France s’appliquait alors d’une manière spéciale ; un mouvement

1 Libcrtas, amicitia. pax. I Vojr. Ducatige, Gloss, ad Script, mut. cl infinue lathOt., sub bis verbia.)

DES COMMUNES

irrésistible agita leur population demi-serve; des paysans échappés de la glèbe vinrent la grossir et se conjurer avec les habitants pour l'affranchissement de la cité , qui dès lors prit le nom de commune, sans attendre qu'une charte royale ou seigneuriale le lui octroyât. Confiants dans la force que leur donnait l’union de toutes les volontés vers un même but , les membres de la nouvelle commune signifièrent aux seigneurs du lieu l’acte de leur liberté future. Les seigneurs résistèrent; il y eut combat, puis transaction mutuelle ; et c’est ainsi que furent dressées la plupart des chartes; une stipulation d’argent devint la base du traité de paix et comme le payement de l’indépendance.

Si les villes n’eussent pas été en état d’offrir la guerre à quiconque ne reconnaîtrait pas leur droit de s’organiser librement, elles n’eussent point obtenu, même à prix d’argent, l’aveu et la reconnaissance de ce droit; aucune somme une fois payée, aucune rente raisonnablement assise ne pouvait compenser la taille haute et basse, les droits de mariage, de décès, de mainmorte, de justice, et tous les autres droits que perdirent les seigneurs et les rois eux -mêmes, par la création de ces nouvelles puissances politiques. Si les villes, au moment où elles requirent l’aveu des seigneurs et des rois, n’eussent pas d’avance établi les bases de leur constitution indépendante , ni les rois ni les seigneurs n’auraient eu cette conception pour elles et pris l’initiative de l’affranchissement , même avec l’intention de le vendre au plus haut prix possible ; ce n’était point une marchandise qu’il y eût profit à débiter Ce ne fut jamais non plus, de la part des rois, un bon tour à jouer aux grands vassaux , que d’affranchir spontanément et d’ériger en commune les villes du do-

SUR I/AFFR ANT.HISSEM ENT

mainc royal; à moins qu’on ne veuille leur prêter l’intention bizarre de s’affaiblir eux-mêmes pour engager, par cet exemple, les grands vassaux à s’aflaiblir. Rois et vassaux ne souscrivirent qu’à leur corps défendant à la révolution qui affranchit les communes. L’argent qu’ils en tirèrent fut saisi par eux comme un débris dans le naufrage. Il n’y eut point là de spéculations; plus tard, les rois de France spéculèrent véritablement, mais ce fut sur la destruction des communes ; elles périrent toutes l’une après l’autre, par des ordonnances royales, entre le xiv® et le xvn* siècle.

L’établissement des premières communes dans le nord de la France fut donc une conspiration heureuse. C’était le nom qu’elles se donnaient * . Leurs citoyens se nommaient conjurés 2 . Le goût de ces associations politiques gagna les petites villes et les bourgades. Il gagna même le plat pays, le pays de pur esclavage; et quelquefois des serfs fugitifs, après s’être liés l’un à l’autre par le serment de vivre et de mourir ensemble, creusèrent des fossés profonds et bâtirent des remparts de terre, derrière lesquels ils dormirent en paix au vain bruit des fureurs de leurs maîtres. La liberté leur donna 4’industrie; l’industrie les rendit puissants à leur tour; et ceux qui les avaient maudits recherchèrent bientôt leur alliance. Quelquefois un grand seigneur délaissé par les colons de son domaine, fit enclore de fortes palissades quelque portion de terre déserte et inculte, et fit proclamer au loin que ce lieu serait à l’avenir un lieu de Franchise. Il jura d’avance la liberté de corps et de bien pour quiconque vien-

1 « Communio civium quæ et conjuratio dicta. « [Annal. Trer.)

* Conjurati, jurati. (Voyez Ducange, Gloss, ad script, mcd. el inflm. lût., sub liia verbia. )

DES COMMUNES

drail habiter dans l’enceinte de sa nouvelle ville, et dressa pour garantie de ce serment une charte énonçant les privilèges de la future communauté. 11 demandait, pour paiement de la terre et du domicile , une redevance annuelle et des services exactement définis. Ceux à qui le marché convenait se rendaient à ce nouvel asile, et la cité grandissait peu à peu sous la protection du château.

C’est ainsi que quelques communes eurent réellement pour fondateur le signataire de leur charte ; mais ce fut le plus petit nombre ; ce furent les moins importantes et celles qui vinrent les dernières. Les plus anciennes et les plus considérables s’établirent spontanément, par insurections contre le pouvoir seigneurial. Lorsque le roi intervint dans cette querelle, la commune existait déjà. 11 ne s’agissait que de s’interposer entre elle et le seigneur immédiat , pour arrêter la guerre civile. Qu’on examine de plus près les faits , qu’on lise, non plus les historiens modernes , mais les documents originaux , et l’on verr que cette œuvre de simple médiation fut toute la part de Louis le Gros dans l'affranchissement des communes.

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