‹ Dix ans d'études historiquesChapitre 75 sur 86 · SUR L’HISTOIRE D’ESPAGNE · texte numérisé non relu

SUR L’HISTOIRE D’ESPAGNE

choix. Quiconque possédait un cheval de bataille et l'armure d’un combattant à cheval était exempt, pour ce service, de la contribution de guerre; les autres devaient une redevance modique : ainsi la population se divisait, dans le langage, en cavaliers et en contribuables ; cette distinction de fait était la seule distinction. L’influence des mœurs étrangères vint y ajouter, dans la suite, des droits qui n’en dérivaient pas.

Souvent les chefs établis sur de vastes territoires, pour le soin de la défense commune, fondèrent aussi des villes, en appelant dans une enceinte protégée par leurs forteresses, les chrétiens échappés du pays maure, et ceux qui n’avaient point de domicile assuré. Ici il y eut des traités, des contrats, des chartes, qui énonçaient les droits de la cité future, et stipulaient le prix de la terre pour quiconque y ferait sa demeure ' . La charte liait à perpétuité, ou jusqu’à un nouvel accord , les bourgeois et leurs fils, ainsi que les fils de celui qui avait fondé la commune : les villes avaient autour d’elles de grands espaces, de grandes étendues de terre, soumis à leur juridiction municipale; leur just ice s’étendait sur les châteaux, qui la recevaient au lieu de la donner. 11 n’y avait point, pour les laboureurs, de condition ni de travaux serviles. Il semblait que tous ceux qui avaient reconquis la patrie fussent sacrés les uns pour les autres; un respect mutuel, un mutuel orgueil les protégeait ; et les traces de ce noble caractère se retrouvent encore aujourd’hui dans la fierté du paysan de la Castille.

Les territoires renfermant plusieurs villes, lesquels,

• « Liberi et ingenui semper manealis .reddendo mitii et succcssoribus mets in unoquoquc anno, in die Penlccostes, de unaquaque domo, dnodechn denurios...» ( l'ucro cité par Marina, Tcoria de lux Cortex, 1. II, p. as7.)

COUP D’CBilL

suivant l’usage du temps, prenaient le nom de royaumes, avaient pour organisation générale l’organisation même des cités municipales, des chefs électifs, et une grande assemblée commune ' . La dignité de chef suprême devint, avec le temps, héréditaire, par l’influence des mœurs féodales , qui furent une mode pour toute l’Europe.

Quant aux assemblées générales, il n’y a pas lieu de se demander à quelle époque vinrent y siéger les représentants des villes. Les villes valaient les châteaux; la même race d’hommes les habitait* une race égale en tout à l’autre par son origine, ses mœurs, ses armes. Aussitôt qu’il y eut à prendre conseil, les villes donnèrent leur avis 2 . Si, dans la suite des temps, un grand nombre de cités furent privées de leur droit naturel d’envoyer des mandataires 3 aux assemblées communes *, c’est qu’ellesmêmes l’avaient laissé tomber en désuétude, satisfaites qu’elles étaient de la seule indépendance de leur gouvernement intérieur 5 . Le pouvoir despotique s’autorisa de cette négligence pour les frapper, au nom de la prescription, d’une incapacité perpétuelle. •

Le flux et le reflux des successions féodales amena en Espagne des rois de race étrangère®; ils achevèrent sans scrupule l’œuvre de tyrannie que le mauvais génie des nations avait inspirée déjà aux premiers chefs qui

1 « Dcftinclo in pace principe, primates totius regni una cum sacerdolibussuccessorem regni eoncilio communi constituant. » (Concil. Tolel IV, e. 75, cité par Marina, Teorio de 1ns Cortès , t. II, p. 2.)

1 • De conscjo c con otorgamiento de las cilidades e villas, e de susprocuradores en su nombre. »

3 Procuradorcs. — 3 Las Çorles.

4 Une commune espagnole s’appelait consejo, conseil.

c Cliarlcs-Quinl el scs successeurs.

SUR L’IUSTOIRE D’ESPAGNE. 313

réunirent tout le pays sous une autorité unique. Les assemblées ne furent plus qu’une ombre devant la réalité du pouvoir. Cependant, jusqu’au milieu du xvu* siècle, les cortès de la Castille ne cessèrent de porter leurs doléances d’un ton quelquefois énergique, et de traiter d’illégitimes les actes arbitraires des rois : mais ces voix courageuses se perdirent dans le silence de toute l’Europe; il n’y avait plus d’écho nulle part pour les accents de l'indépendance.

Telle fut la destinée de la terre reconquise par les fils des compagnons de ce roi bandit par patriotisme, à qui la tradition donne le nom peu authentique de Pélage. Dans les provinces du nord-est qui formèrent les territoires de Catalogne et d’Aragon, pays arraché par les armes des Franks aux armes des Sarrasins, il subsista toujours quelques traces de cette délivrance étrangère ; la main du vainqueur y demeura longtemps empreinte; les formules politiques de ces contrées admirent les noms.de serf et de maître, de tributaire et de supérieur. Toutefois, à côté de la dépendance héréditaire qu’elles imposaient à une partie des hommes, les lois de l’Aragon, établissaient, pour les puissants du pays', une indépendance complète, l’indépendance des vieux Franks, compagnons des Karls ou des Chlodowig. La formule d’élection des rois , tant citée par les historiens, a quelque chose de ce langage fier et dur qui se parlait, à l’invasion de la Gaule, sous les tentes de Soissons ou de Reims 2 .

L’Espagne a renoué d’une main hardie le fil brisé de

1 tiicos hombrea. Le mot ricoa garde ici sa première signification tudesque.

* « Nous qui sommes autant que vous et qui valons plus que vous, nous vous choisissons pour seigneur, à condition que vous respecterai nos lois; sinon, non. »

31 i COUP D’CEIL SUR L’HISTOIRE D’ESPAGNE.

ses anciens jours de gloire et de liberté : puisse aucun revers ne démentir son noble et périlleux effort! Esto perpétua! c’est le souhait d’un étranger qui pense que, partout où sont des hommes libres, là sont des amis pour les hommes. Heureuse mère d’un peuple uni depuis tant de siècles par la communauté de biens et de maux, d’un peuple qui n’a point derrière lui de souvenirs d’hostilités intestines, elle ne verra pas sans doute son sol déshonoré par ces proscriptions politiques qui reproduisent les guerres de peuple à peuple, longtemps après que les noms ennemis ne sont plus , et que tout semble réuni à jamais par la même langue et les mêmes mœurs. Si des discussions trop vives, fruits inévitables de la faiblesse de nos intelligences passionnées, troublent pour un moment son repos, du moins, le sentiment d’une antique égalité, la conscience qu’il n’y a sur la tête d’aucun citoyen ni injures ni torts héréditaires, que l’Espagnol aima toujours , respecta toujours l’Espagnol, et que les malheurs du despotisme furent l’œuvre de mains étrangères, ces idées consolantes et calmes adouciront, n’en doutons point, l’âpreté des vaines disputes et le choc des prétentions opposées. Le sang ne coulera jamais au milieu de ces débats de famille; l’Espagnol sera, dans tous les temps, le frère chéri de l’Espagnol '.

1 Quoique les événements postérieurs aient, à plusieurs reprises, démenti cette prédiction, il y a un fait digne de remarque, c’est que l’Insurrection armée contre la réforme des institutions et le progrès social a eu eonslammcnt pour foyer, ou les provinces basques, étrangères à l’Espagne proprement dite, par les mœurs et même par la langue, ou la Navarre, dont la population, comme son nom l’indique, est Basque d'origine.

A chaque nouvelle apparition d’un roman historique de Walter Scott, j’entends regretter que les mœurs de la vieille France ne soient présentées par personne sous un jour aussi pittoresque ; j’entends môme blâmer de ce défaut notre histoire, trop terne, à ce qu’on imagine, et dont l’uniformité monotone n’offre point assez de situations diverses et de caractères originaux. Cette accusation est injuste. L’histoire de France ne manque point au talent des poètes et des romanciers; mais il lui manque un homme de génie comme Walter Scott, qui la comprenne et qui sache la rendre. Parmi les romans de cet homme célèbre, il y en a fort peu dont la scène n’eût pu être placée en France. Cette distinction profonde de populations ennemies sur le même sol, la haine du Saxon et du Normand en Angleterre , du Montagnard et du Saxon en tècosse, se retrouvent aussi dans notre hisloire. Ce n’est pas sans de longues convulsions que les dix peuples dont nous sommes les fils ont pu être réduits à un seul; et il a fallu qu’il se passât bien des siècles avant que les noms

1 Ce morceau, inséré en décembre 1820 dans le Courrier Français, a fait parlie de la première édition de mes Lettres sur l'Histoire île France; je l’ai supprimé dans les éditions suivantes, comme n’ajaul pas assc* do généralité.

nationaux, le souvenir des races, la diversité même du langage, aient disparu, avant que le Gaulois se soit laissé donner le nom de Frank, et que le Frank ait parlé sans mépris l’idiome roman de la Gaule.

Les guerres intestines du moyen âge sont le signe de la coexistence de plusieurs races d’hommes mal conciliés : il y a des nations sous les querelles des rois et des seigneurs; mais les historiens modernes, faute de les bien comprendre, ne savent y montrer que deux personnages : le vassal et le suzerain. Quand ils rencontrent le mot latin dux , ils le rendent toujours par le mot duc; les chefs libres du peuple basque deviennent des ducs de Gascogne; le chef que se donnent les Bretons révoltés contre la puissance des Franks est appelé duc de Bretagne, et de grands actes de délivrance nationale se trouvent ainsi déguisés en infraction pure et simple aux devoirs de la féodalité.

Le fait est qu’aux vi*, vu", vni® et ix e siècles, dans les guerres des Bretons et des Franks, il ne s’agissait ni de rois ni de ducs, mais de la race bretonne et de la race franke, voisines et ennemies implacables. J’ai sous les yeux le récit en vers d’une expédition entreprise par Lodewig, ou Louis le Débonnaire ', contre Morvan 2 , chef des Bretons : c’est l’ouvrage d’un moine contemporain , qui dédie sou

' Lodewig etChlodowig sont deux noms parfaitement identiques; seulement lu seconde forme est plus ancienne que la première. Au ixe siècle, on ne prononçait plus guère l’aspiration forte du commencement. En suitant l’orthographe que j’ai adoptée, le passage d’une forme à l’autre permet de conserver la distinction établie par nos historiens modernes entre la série des rois franks, auxquels ils donnent le nom de Clovis, et la S'Tie de ceux auquel» ils donnent le nom de Louis,

5 On lit ilormtmnus ou Murmannus dans les documents originaux; mais la permutation de l’i» en v est familière à la langue bretonne L’ancienne orlhoéraphc portait Ma man, et la prononciation disait Moivu».

poëme au roi des Franks. Je vais traduire presque littéralement, et vous verrez que nos vieilles annales pourraient faire naître des inspirations semblables à celles qui ont produit la Dame du Lac et le Lord des Iles.

Le poète commence par apprendre au lecteur que le nom de Lodewig ou Hluto-wigh est un beau nom, formé de deux mots qui, mis ensemble, signifient guerrier fameux comme le dieu Mars :

Nempe sonat Hluto præclarum; Wigch quoque Mars est L

Il raconte ensuite comment le vieil empereur Karl, père de Lodewig , a obtenu de l’assemblée des Franks que son fils lui succédât, comment le pape es't venu à Reims apporter à ce fils le diadème romain et le saluer du nom de César; comment Lodewig, inauguré César 1 2 , a donné au pape deux coupes d’or, des chevaux et de riches vêtements. Après ce récit très -détaillé, l’auteur continue en ces termes :

« Les armes de César étaient heureuses , et le renom des Franks s’étendait jusques au delà des mers. Cependant, suivant l’ancien usage. César convoque auprès de lui en conseil les chefs d’élite qui ont la garde des frontières de son empire. Ils viennent tous recevoir ses ordres et rendre compte de ce qui se passe dans leurs gouverne-

1 Ermoldi Nigelli Carmen de relus geslis Ludovici Pii, apud Script, rer. g 'il tic. et francic., t. VI, p. ta. — Dans plusieurs dialectes germaniques, et surtout dans celui des Alamans, qui furent incorporés de bonne heure à la nation franke, le t remplace toujours le d. Voilà pourquoi le poêle écrit Hluto au lieu de Illudo. L ’o lînal , comme je l’ai déjà dit , se prononçait d’une manière sourde.

1 Les Franks écrivaient et prononçaient Keisar. En allemand moderne keiscr signifie empereur.

mcnts'. Parmi eux se présente Landebert -, l’un des plus nobles d’enlre les Franks, qui surveille la contrée limitrophe du territoire des Bretons. Ce peuple , ennemi du nôtre, fut autrefois chassé des pays d’outre- mer, et, n’ayant plus de patrie, battu par les flots et les vents, il aborda sur les côtes de la Gaule. Comme il avait reçu le baptême, la nation gauloise l’accueillit et lui donna des terres chez elle ; mais il rendit le mal pour le bien, la guerre pour l’hospitalité , des coups de lance au lieu de tribut 3 . Dans leurs conquêtes, les Franks le négligèrent pour des ennemis plus redoutables; il en devint orgueilleux, s’étendit de plus en plus, et, débordant hors de ses frontières , il se mit à nous harceler. Plein d’audace par ignorance , habitué à se battre contre des Gaulois , il espérait vaincre les Franks \

« Eh bien! Frank, dit César à Landebert, que fait la « nation qui t’avoisine? Rend-elle à Dieu son vrai culte et « honore-t-elle ses églises? A-t-elle un chef qu’elle révère

1 More tamen prisco regnorum ümina Caesar,

Eieclosque Duces, adfore prima jubet.

Conveniunt omnes placito, parentque jubenti,

Partibus aeque suis congrua verba sonant.

(Ennobli Nigelli Carmen, lib. il!, apud Script, rer. gallic, cl francic., t. VI, p. 37.)

1 Dans l’idiome des Franks Lande-Berht ou, par adoucissement, Laiule - Bat signifiait brillant dans le pays; l’auteur écrit Lantpreht ou Lantpert, variantes qui répondent au dialecte des provinces alamanniques.

3 Lancca pro censu, munus pro jure duelii

Redditur hospilibus, pro pietale lumor.

(Ibid. , p. 38.)

* Infelix , ignara simul , conlendcre sucta,

Sperabat Francos exsuperare agiles.

(Ibid.)

Dans l’édilion donnée par M. Périt , Uonumenta Germanicc historien, t. Il, le premier de ces vers contient le mot gallis intercalé comme glose d’un ancien manuscrit.

« et qu’elle aime, des lois, une justice et la paix? Enfin « laisse -t- elle nos frontières dans une complète sécu- « rite? Dis-moi, je te prie, avec ordre, tout ce que tu en « sais'. » Landebert s’inclina profondément et répondit : « C’est une race orgueilleuse et remuante, pleine de ma- « lice et de mensonge ; ils sont chrétiens , mais ce n’est « que de nom, car ils n’ont ni la foi, ni le culte, ni les a œuvres; ils habitent les halliers comme les bêtes saua vages, et vivent comme elles de rapines. Chez eux point « de justice ni de jugement régulier. Ils ont un roi dont « le nom est Morvan, si tant est qu’on puisse appeler roi « celui qui ne gouverne pas son peuple 1 * 3 * * * * * 9 . Souvent ils ont « attaqué nos frontières, mais ce ne fut jamais impuné- « ment. »

— « Landebert , reprit César, les choses que tu viens « de dire sonnent durement à mon oreille; je vois que « ces étrangers habitent ma terre sans payer aucune rede- « vance. Je vois qu’ils osent faire la guerre aux miens, il « faut que la guerre les en punisse 3 . Cependant , avant « de marcher contre eux , je dois leur envoyer un mes-

1 Insuper ad nostros quae sit salvatio Anes :

Ordine cuncla suo die, rogo, France, mihi.

( Ermoldi Nigelli Carmen, lib. lit, apud Script, rcr. gallic. et francic., t. VI, p. 39.)

9 e In dumis habitant, lulrisque cubilia condunl,

« Et gaudent rapta vi\ere more ferae...

h Rcx Murmanus adest eognomine diclus eorum ,

« Dici si liceat Rex, quia nulla régit. »

(Ibid.)

Morvan, chef du pays de Léon, venait d’Être élevé à la dignité suprême de chef des chefs, Penticrn, titre qui , en langue latine, se traduisait naturellement par le mot Hex.

9 « Lt peregnna mecum gens gratis incolat arvum,

• Atque superba movet improba bella meis. »

(Ibid.)

« sage. Puisque leur chef a reçu le saint baptême, il « convient que je l’avertisse * . Wither ira le trouver de « ma part. » Aussitôt on appelle Wither, abbé plein de droiture, de sens et d’habileté, qui venait d’arriver au palais 2 .

« Wither, dit l’empereur, va porter au chef des Bretons « ce message que tu exposeras de point en point. Il habite « avec sa nation une terre qui est à moi , et il n’en paie « pas le tribut; il adresse des menaces aux Franks et fait « contre eux des préparatifs de guerre *. Depuis que j’ai « reçu de Dieu le royaume de mon père, et par le vœu du « peuple la dignité impériale, j’ai supporté ses méfaits, « espérant qu’un jour il viendrait à moi soumis et fidèle. « Mais je suis las d’attendre, le moment est venu. Dis « à ce malheureux de ne plus s’abuser lui -même, de ne « plus abuser les siens, de venir ici demander la paix *. « S’il refuse, toi, reviens vite me raconter ce que tu auras « fait. »

' •< Est quoque Rex idem sacro Baptismale linctus :

« Idcirco hune primo nos monitare deeet. •

(Ermoldi Nigelli Carmen, lib. ni, apud Script. rer.gatlic.Ct fraude., t. VI, p. 39.)

3 Witchariumque vocat, qui forle advenerat illuc ,

Vir bonus, atque sagax et ratioue capax.

(Ibid.)

Quelquefois l’auteur écrit sans déclinaison Witchar. L’e ouvert des langui s germaniques est presque toujours remplacé par un a dans l'orthographe latine. Wither signifie sage et éminent, ou, ce qui revient au même, iminemment sage ; car il paraît que l’un des deux adjectifs composants, soit le premier, soit le dernier, était pris dans un sens adverbial.

3 « Nempe tributa vetat, neenon et praelia templat

« Atque minas Francis mandat, et arma parut. »

(Ibid.)

* « Nunc nunc tempus adest, nec se infelixque suosque

« Decipial : Francos puce rogaudo petat. »

(Ibid.)

« L’abbé Wither monte à cheval , et voyage à grandes journées vers la Bretagne. Il connaissait le pays, le chef et sa résidence , car c’était près de la frontière des Bretons que se trouvait la riche abbaye qu’il tenait des bienfaits de l’empereur '. Il arrive à un lieu retiré qu’environnaient de toute part une forêt, une rivière, vfn ma* récage et de grands fossés garnis de haies; là était l’habitation favorite de Morvan, maison vaste et fortifiée vers laquelle affluaient alors des gens de guerre avec toutes sortes d’armes 2 . Wither se présente, se nomme, et demande qu’il lui soit permis d’entretenir le roi. Quand on vint annoncer à Morvan l’arrivée d’un envoyé de l’empereur, l’inquiétude parut sur son visage; mais il se compose bientôt, prend un air joyeux devant tous les siens, et ordonne qu’on fasse entrer l’envoyé. «Je te salue, « Morvan , dit Wither, et je t’apporte le salut de César, « le pieux, le pacifique, l’invincible. — Je te salue, répon- « dit Morvan , et je souhaite longue vie à César. » Tous « deux, restés seuls, s’assirent, et Wither parla ainsi 3 : « Lodevvig César, la gloire des Franks , l’honneur des « chrétiens, le premier des hommes dans la paix, et le

1 Witchar equo parat ire celer, pia jussa facessit;

Notus erat sibimct Hcx, domus atque locus.

(Ermokli Nigelli Carmen, lib. ni, apud Script, rer. pallie, et francic.,\.\l, p. *0.)

a Est locus hinc sil vis, hinc flumine cincfus atuoeno

Sepibus et sulcis, atque palude situs.

Inlus opima domus, bine indc rccurscrat arinis,

Forte repletus erat milite seu vario.

(Ibid.)

* « Salve, Witchar ait, itlurman, tibi dicosalulem

•< Caesaris armigeri, pacifique, pii.»

Suscipiens prorsus reddit cui talia Murrnan,

Oscula more dédit: « Tu quoque, Witchar, ave. »

(Ibid.)

« premier dans la guerre, m’a envoyé vers toi, et je t’ap- « porte ce message donné de sa propre bouche : Tu haie bites avec ta nation une terre qui est à lui, et tu lui « refuses le tribut; tu menaces les Franks et tu fais contre « eux des préparatifs de guerre. Mais le moment est « venu d’avoir une autre conduite : cesse de t’abuser « pour ton malheur et d’abuser les tiens ; mets-toi en « route pour aller demander la paix *. Voilà ce que César a te fait dire, et j’ajouterai de ma part quelque chose « par amitié pour toi. Si tu es disposé à te soumettre aux « ordres de l’empereur, et à garder envers les Franks « une paix durable, pars vite, hâte -toi d’aller recevoir « les ordres de celui qui est ton roi, et de payer ta dette « ou plutôt celle de ton pays. Peut-être, César dans sa « bonté, te renverra-t-il maître de ce pays, et peut-être à « cette largesse en joindra-t-il de plus grandes 2 . Songe à « tes enfants, songe à ta nation. Les Franks sont forts : « ils aiment la paix ; mais en guerre ils n’ont pas d’égaux, « et quiconque les provoque court à sa perte. Allons, « point de retard, ne laisse pas ton esprit flotter et te « dresser des pièges en hésitant *. »

«Le chef des Bretons, durant ce discours, tenait ses

1 « Ncmpe tributa vêlas, neenon et praelia tempias,

« Arma paras Francis insuper alque minas.

« Nunc nunc tempus adest, nec te infelixque tuosque « Decipias, illuc pace petendo veni.»

(Ermoldi Nigelli Carmen, lib. m, apud Script, rer. pallie, et francic., t. VI , p. 40.)

1 « Perge celer, Regisquc pii pia suscipe jura ;

« Non tua, sed polius débita redde sol i

«< 111e pius forsan proprium te mittet ad arvum,

>< Et majora tibi muncra forte dabit. »

(Ibid.)

* « Eia âge, rumpe moras, nec te in diversa pererrans,

« Mens inimica ferai, insidiaudo tibi. »

(Ibid., p. 41.)

DE L’IllSTOIRE DE BRETAGNE.

yeux fixés à terre, et, par moments, frappait du pied. Déjà l'adroit messager, avec ses paroles douces et ses menaces, commençait à le persuader, quand tout à coup entre l’épouse de Morvan, femme altière et insidieuse. C’était l’heure où, chaque soir, avant de se mettre au lit, elle venait suivant la coutume embrasser son époux. Elle lui baise d’abord les genoux, puis les mains et le visage; elle tourne autour de lui , s’éloigne et revient, l’occupant d’elle et cherchant à lui plaire sans laisser voir à quel dessein*. Morvan, séduit par ce manège, la serre dans ses bras et lui donne ainsi l’occasion d’en venir à ce qu’elle voulait. Elle la saisit, se penche vers son oreille et lui parle longtemps à voix basse-. Puis se redressant et jetant un regard de mépris sur l’envoyé dont elle feint de ne rien connaître : « Roi des Bretons, dit-elle tout haut, quel « est cet étranger? D’où vient-il? De quoi parle-t-il 3 ? Est- « ce de paix? Est-ce de guerre?» — «C’est un envoyé des

1 Mente venenata thaiamo quum perflda conjunx

Murman ad amplcxus more superba petit.

Oscula prima genu iibabat, et oscilla collo,

O. -eu la dat barbis, basiat ora, manus.

Ilque redit gyro, langilque perita per artem,

Oiliciumque cupit insidiosa dare.

(Ermoldi IS'igelli Carmen, apud Script, rer. gallic. et francic., t.Vl.p. 41.)

2 Suscipit ille miser tandem banc, strinxitquc laccrlo,

Datque locuni voti ; conjugis acta placent.

Et petit infelix aures, longeque susurrât.

Avertit sensus moxque mariti animum.

(Ibid.)

* Atque etiam Missum torvum dcspectat eumdcm.

Sublime aspiciens et rogat arte sua:

« Unde tuas talis conjunx pervenit ad arecs,

« llospes, ait, pacem, bellavc si ve canit ? »

Olli subridens flnxit mox talia Murman:

« Miltitur a Francis nuntius iste mihi... »

(Ibid )

« Franks, lui répond en souriant son mari. Qu’il apporte « la guerre ou la paix, ces choses regardent les hommes; « femme, va en repos à tes affaires. » Quand Wither entendit ces paroles dont le sens lui parut suspect, il jugea que d’autres conseils prévalaient sur les siens, et que tout retard lui serait contraire. Aussitôt il requit le chef breton de donner une réponse. « César attend mon retour, a lui dit-il.» — Laisse-moi, répondit Morvan, le temps « de la nuit pour délibérer ' . »

Le lendemain, au point du jour, l’abbé Wither, faisant diligence, vient à la porte du chef des Bretons et demande à lui parler. Morvan tarde et enfin paraît, ayant peine à ouvrir les yeux, étourdi de sommeil et de vin 2 . « Pars, « dit-il d’une voix altérée comme l’est celle d’un homme « dans l’ivresse, pars sur-le-champ et porte à ton roi ma « réponse : Je n’habite point sa terre et je ne veux point « de ses lois. Qu’il règne sur les Fx*anks, c’est par le « même droit que Morvan règne en Bretagne. Je refuse « le tribut ; si les Franks me font la guerre , qu’ils vien- « nent, ils me trouveront prêt 3 . » — « Morvan, repartit

• Wicchar ut audivit verbis contraria verba,

Protinus orc tulit haec quoque verba suo...

Illc quidem tristes volvens sub pectore curas,

« Tempora sint ptaciti haec mihi noetis, ait. «

(Ermoldi Nigelli Carmen, lib. ni, apud Sript. rcr. galïic. et franck., t. VI, p. *1.)

* Murniannis ante fores celerans Wicchar i us Abba

Mane venit primo , poscit et orsa dari. ,

Ecce miser tandem potu somnoque sepultus Murman adest, oculos vix aperirc valons.

(Ibid., p *2.)

1 * Perge, tuo Régi celerans haec verba renarra;

« Nec sua rura colo, ncc sua jura volo.

« 1 lie habeat Francos, Brittoniea rcgmina Murman « Rite lenet, censuui sive tributa vctat. >•

(Ibid.)

a le sage Witlier, nos anciens ont toujours dit que ta « race était légère et inconstante , et je sais maintenant « que la chose est vraie, car le babil d’une femme a eu a le pouvoir d’énerver ton esprit, et t’a fait changer de ré- « solution. Mais puisque tu ne veux pas suivre mes con- « seils, écoute, je suis prophète pour toi : Dès que les « Franks connaîtront tes détestables paroles, ils pousse- « ront leur cri de guerre et marcheront sur ton royaume. « Tu verras des milliers de lances et de boucliers s’avan- « cer contre toi , nos soldats inonderont tes campagnes. « Tu seras pris avec tous les tiens et traîné en captivité, « ou, mort , tu resteras gisant sur le sable 1 . Et ne te fie « pas pour ton salut à tes bois, à tes marécages, aux fos- « sés qui entourent ta maison... » Outré de colère à ces mots, le chef breton se leva fièrement de son siège, et dit : « J’ai mille chariots pleins de javelines avec lequels «j’irai à vous; j’ai des boucliers coloriés qui valent vos « boucliers blancs, et je n’ai aucune peur du combat 2 . » Alors ils se quittèrent sans échanger entre eux une seule parole.

« L’abbé Wither apporte en grande hâte ces nouvelles au roi des Franks. Aussitôt César commande que dans

• •< Francia cuin primo sermonis dicta nefandi

« Audicrit, frendens mox tua régna petet.

.< Tum inillena tibi concurrent scuta virorum,

« Cuspite francisco forte repletus cri# »

(Ermoldi Nigelli Carmen, lib. in, apud Srri/i/. rer. gallie. et francie., t. VI, p. 42.)

* Olli respondit furiato peclore Murman;

Se soiio adloliens Britlo superba canil:

« Missilibus millena manent miiii piaustra paratis,

« (’.um quibus occurram concilus accr ci#.

a Scuta mihi fucata, tamen sunt candida vobis,

■ Mtdta manent; bclli non timor ullus adesl. »

(Ibid.)

tout son empire on fasse des revues et qu’on prépare des armes et des munitions de guerre 1 . Il convoque l’armée des Franks et celle des peuples qui leur sont soumis, et il désigne la cité de Vannes comme lieu du rendezvous. Les Franks , les Swabes , les Saxons, les Thorings, les Burgondes s’y rendent par nations distinctes ou par masses de troupes en nombre impossible à dire. César lui-même se met en route; il visite sur son passage les lieux consacrés, et reçoit partout des présents qui vont augmenter son trésor 2 .

a Arrivé sous les murs de Vannes, l’empereur trouve sa nombreuse armée réunie, il lui assigne un ordre pour la marche et des commandants pour le combat. Le chef des Bretons, décidé à repousser l’attaque, s’y prépare à sa manière * ; et César, toujours bon et doux, lui adresse un dernier message : « Qu’on lui rappelle, dit-il, sa foi « jurée, sa main souvent donnée aux Franks, les devoirs a de vasselage qu’il a rendus à Karl mon père. Qu’on « l’adjure de ne pas s’obstiner dans cette révolte insen- « sée, et de ne pas me contraindre à une guerre que je a lui fais malgré moi 4 .» L’envoyé part et il est bientôt

» Inlerea Caesar Francorum régna recensct,

Et jubet instanter arma parare gibi.

(Ermoldl Nigelli Carmen, lib. ni, apud Script, rer.gallic. et francic., t. VI, p. 42.)

* Ergo illuc Caesar Francos gentesque subaclas

Esse jubet placllo, pergit et ipse simul.

(Ibid., p. 43.)

Inlerea Murman satagrbat Dritto superbus llella parare armis, ingenioque sue.

(Ibid., p. 44.)

« Non memorat jurata fldes, seu dextera Francis « Saepe data , et Carolo servilia exhibila? •

(Ibid.)

de retour; Morvan, excité par son orgueilleuse femme, lui a rendu des paroles insultantes *. Alors César fait publier devant les Franks la dernière réponse du Breton. Le camp est levé, la trompette sonne, et les soldats passent la frontière 2 . Ils enlèvent les troupeaux et les hommes, ils pillent tout, ravagent tout, brûlent les maisons et n’épargnent que les églises. Aussi adroits qu’ardents à la recherche du butin, ils battent les halliers, explorent les marécages, et creusent le sol pour déterrer l’argent et les vivres enfouis 3 . Aucune troupe ne les aborde de front et n’engage le combat en rase campagne. On aperçoit les Bretons réunis par petites bandes sur les hauteurs, dans les chemins creux, parmi les buissons et les rochers, et l’on entend de loin les cris aigus qu’ils poussent comme signaux, et qui se répondent d’un poste à l’autre. Us font à l’ennemi une guerre de surprises ou l’attendent retranchés derrière les murs de leurs habitations 4 . Mais de pareils obstacles n’ont pas le pouvoir d’arrêter l’armée dans sa marche en bon ordre. Les

Mandat acerba magis confixus mente, superbae Conjugis oralu fervida corda gerit.

(Ermoldi Nigelli Carmen, lib. ut, apud Script, rer pallie, etfrancic., t. VI, p. 44.)

Interea Caesar Brittonis dicta superbi Aure capit, Francis et recilanda jubet.

Ilis accensa eohors, jamdudum marte parato,

Castra movent, sonitum dat tuba terribilem.

(Ibid.)

Quaerunturque dapes, iustrisque, paludeque repostæ,

Atque solo sulcis ingenioque datæ.

(Ibid., p. 45.)

Per dumosa procul , silicum per densa reposti Apparent rari, praelia voce gerunt....

t’ella per angustos agitation! improba colles,

Aedibus inrlusi praelia nulla dabntit.

(Ibid.)

landes sont parcourues, les bois fouillés, les chemins ouverts jusqu’aux approches du lieu où s’élève la somptueuse demeure de Morvan 1 .

« Cependant au fond de ses vallées couvertes de hautes bruyères, le chef des Bretons se dispose à combattre ; il s’arme pour une course et fait armer l’élite de ceux qui l’entourent®. «Serviteurs, enfants, dit-il aux autres, « gardez ma maison et vos cabanes, et comportez-vous « bravement. Moi, avec une troupe peu nombreuse pour « qu’elle soit plus agile, je vais au-devant de l’ennemi ; «je reviendrai bientôt chargé de ses dépouilles 3 .» Il prend des javelots pour en armer ses deux mains, saute sur son cheval et, le piquant de l’éperon, galope en différents sens; puis, devant la porte dont il va s’éloigner, il se fait donner, selon l’usage du pays, une énorme coupe qu’il vide 4 . Il embrasse avec un air de joie sa femme, ses enfants et ses serviteurs, et brandissant à plusieurs reprises les javelots qu’il tient dans ses mains : « Femme, dit-il, « vois-tu ces armes que je manie le cœur tout joyeux , tu « les verras aujourd’hui teintes du sang des Franks; le a bras de celui qui t’aime n’en lancera pas une en vain;

‘ Jam, Murmanne, tuae passim peragrantur arenae,

Avia lustra patent, atque superba doinus.

(Ermoldi Nigelli Carmen, lib. m, apud Script, rer. gallie. et francic., t. VI, p. 45.)

3 Interca Murman dutnosls vallibus instans,

Acer equos agilat, armaque nota capit.

(Ibid.)

3 « Vos servate domum, conjunx, proies faraulique

« Uaud timidi veslras frondigerasque casas.... »

(Ibid.)

• Scandit equum velox, stimulis praeflgit acutis

Frena tenens; gyros dat quadrupes varios.

F.t salitante fores potus praegrandia vasa Ferre jubet solito, suscipit atque bibit.

(Ibid.)

<r adieu, femme bien- aimée, adieu *. » A ces mots, il part à toute bride et s’enfonce dans la forêt, animé par le vin qu’il a bu et par l’ivresse du oourage, s’imaginant qu’il a chance de rencontrer l’empereur lui-même, et de pénétrer jusqu’à lui*.

« Ses compagnons le suivent d’une course rapide ; tous sont pleins d’ardeur pour le combat. Ils n’avaient pas encore traversé la forêt qu’un triste spectacle s’offre à leurs yeux ; ils voient des hommes capables de combattre qui sont venus se réfugier là, évitant l’approche de l’ennemi 1 * 3 . Ils avancent, et, dans la plaine dévastée , ils voient les traces de son passage : aucun poste n’a tenu devant lui. Les corps des Bretons qui ont résisté en braves jonchent par endroits le sable des landes et les terrains marécageux. A cette vue, Morvan atterré passe de la confiance à une sombre colère; il accuse de désertion ceux qu’il avait appelés aux armes et qui lui avaient promis sur leur foi le service de guerre pour un an 4 . 11 invoque le vieux courage, le vieux renom de la Bretagne, et s’écrie : « Si je pouvais a le voir, ce roi des Franks, à portée de ma javeline, il

1 « Lanceolas, quas ccrnis, ait, manibusque reflexat

« Murman, amata, tuus lactus equo residens;

■■ Si mihi certa ftdes, Francorum sanguine tinelas / Aspicies hodie, me redeunte domuni. »

(Ermoldi ISigelli Carmen, lib. ni, apud Script, rcr, callic. - et francic., t. VI, p. 45.)

1 Ilis dietis, celerans sil vis se condit apricis,

Ebrius, infclix te, Uludowice, pctens.

(Ibid.)

3 « Cernitis en miseros silvis confldcrc cives,

« Neccampis audent hoslihus arma dare.... »

(Ibid.)

• « Nusquam lula fides: ubi nuuc promissa per annutn

« Dexlera? nunc Francos nul lus adiré valet. ••

(Ibid., p. 40.)

« aurait de moi ce qu’il me demande, je lui paierais le « tribut en fer. Contre sa vie, je donnerais la mienne pour « l’honneur et le salut de mon pays '. » Un de ses compagnons lui répondit : «O roi, dussé-je te déplaire, je vais « te dire la vérité : Ces vœux que tu formes dans ta « tristesse sont maintenant hors de saison. Les Franks ont « envahi la plaine , ils pénètrent dans la forêt. Leur roi a entouré de sa nombreuse garde lient en sûreté les che- « mins battus. Si tu veux, poursuis les hommes qui mar- « chent séparés de l’armée ; ne te flatte pas d’atteindre « l’empereur 1 2 . » Morvan secoua la tête en silence, et après quelques moments, il dit : « Tes paroles sont vraies, je le « sens, mais elles me sont pénibles. » Les larmes lui vinrent aux yeux et la rage au cœur 3 .

«Alors parut dans la campagne un parti de Franks qui conduisait le bagage et le troupeau de l’armée. Morvan, suivi des siens, va droit à cette troupe formée de gens de guerre escortant des chariots et des bergers. 11

1 « Si foriuna foret, possim quo cernere Regem,

« Namque sibi ferrum missile forte darem ,

Proque tributali haec ferrea dona dedissem,

« Oblitusque mei pergerem in arma celer.

« Mcmet sponte mea morti dare nempe juvaret • Pro patriae iaude, proque salute soli. »

(Ermoldi Nigelli Carmen, lib. ni, apud Script, rer. gallie, et francic , t. VI , p. 46.)

1 « Rex idem vario stipatus milite celsus

« Tutus iter triturn per tua rura gerit...

« Si , Murmane, placet, raros quos cernts eunles « Persequere; ad Regem tendere nulla fldes. »

(Ibid.)

* llle caput volvens, tandem profalur et infil:

« Certacanis nempe, implacitura tamen. »

Non caruere genac laerymis, non corda dolorc.

In varias partes mens mate-sana ruil.

(Ibid.)

sc précipite sur elle, il l’attaque de front, sur le flanc, par derrière , s’éloigne et revient à la charge , suivant la tactique de sa nation'. Il frappe en furieux, et tue ou blesse tout ce qui se présente devant lui ; guerriers et conducteurs de bêtes tombent au hasard sous scs coups

a II y avait là un certain Kosl, homme de race franke, sans noblesse de famille, sans gloire acquise jusqu’alors, mais auquel une action d’éclat allait bientôt faire un grand nom 3 . Morvan le remarque et pousse son cheval contre lui ; le guerrier frank, loin de chercher à l’éviter, se porte lui-même à sa rencontre. «Frank, dit le chef « des Bretons, je veux te faire un présent, il y a long- « temps que je te le garde ; reçois-le et souviens-toi de « moi *. » En disant ces mots, il lance un javelot contre Kosl; mais celui-ci pare le coup avec son bouclier, et s’adressant à Morvan : «Fier Breton, dit-il, j’ai reçu ton « présent, c’est à toi maintenant de recevoir ce que les

* #Iox quoque in adversos sese dédit ocius hostes;

Terga ferit, ferro peclora lata forât.

Nunc hue, nunc illuc armis furit ante paratis,

More parentia agens, nunc fugit atque redit.

(Ermoldi Nigelli Carmen, lib. m, apud Script, rer. gallic. et francic., t. VI, p. 46.)

1 Turba subulcorum jam Murmanis ieta furore

Multa jaeet passim, opilioque miser.

(Ibid.)

* 11 y a ici une lacune évidente que j’ai tâché de remplir par induction.

Costus erat quidam Francisco germine natus,

Non tamen e primo, nec generosa manus.. .

(Ibid.)

* Prolinus hune Murman verbis compellat acerbis :

*< France, libi primo haec mea dona dabo.

« Haec servata tibi jamdudum munera constant,

« Quae tamen accipiens post rnemor esto mihi. »

(Ibid )

« Franks ont à donner 1 .» Alors, au lieu d’employer quelque arme de jet, il aborde le chef breton et lui porte un coup de cette forte lance garnie d’un fer de hache qui est l’arme favorite des Franks et qu’on appelle de leur nom. La lance habilement dirigée atteint Morvan au visage et lui entre dans la tempe 2 . 11 tombe de son cheval , et le guerrier frank, sautant à bas du sien, tire son épée et tranche la tête du vaincu. Mais un des compagnons de Morvan le frappe lui-même par derrière , et Kosl périt au moment de sa victoire s .

a Le bruit de ce qui venait d’arriver, faible d’abord, puis s’accroissant de plus en plus , parvient aux cantonnements de l’armée. On dit que le roi des Bretons, l’insolent ennemi, a reçu la punition de son orgueil, et que sa tête est dans le camp. Les Franks, pleins de joie, accourent en foule pour la voir. On l’apporte toute souillée de sang et l’on fait venir l’abbé Wither pour qu’il la reconnaisse. Wither jette de l’eau sur cette tête, et, l’ayant lavée, il en écarte avec un peigne les longs cheveux, puis il dit: « C’est la tête de Morvan, croyez-moi tous, je la connais bien *. » Touché de compassion, l’empereur lui-

1 « Britto superbe, tuae suscepi munera dextrae;

•> Nunc decet accipias qualia Francus habet. »

(Ermoldi Nigelli Carmen, lib. ni, apud Script, rcr. pallie, et franeic., t. VI, p. 46.)

1 Non hoc missilibus certandum est lempore parvis;

Cuspide Francisco tempora lata forât.

(Ibid.)

» Murmanis ante cornes Coslum percussit euindem :

Victor et incautus eheu! Cosle, péris.

(Ibid., p. 47.)

* 1s caput extcmplo latice perfundit, et ornât

Pectine: cognovit mox quoque jussa sibi.

« Ithirmanis hoc caput est, inquit, mihi crédite cunclij « Cervix ista mihi sat bene nota manet. »

(Ibid.)

même ordonne que le corps du chef breton soit enterré avec les cérémonies de l’Église, comme ceux des Franks morts dans le combat*. La même nouvelle, mais lugubre cette fois, parcourt les lieux sauvages où les Bretons se sont retirés: Des voix crient de toutes parts : « Le roi est « mort, notre Morvan est mort atteint par la lance d’un « Frank; malheureux, nous n’avons plus qu’à nous sou- « mettre, pourvu que César nous laisse la vie 3 . » Ainsi contraints par la nécessité, les Bretons demandent à rentrer sous le pouvoir de l’empereur ; les fils de Morvan et tous les hommes de sa parenté viennent les premiers. Ensuite l’empereur Lodewig reçoit l’hommage et le serment des chefs de tous les cantons de la Bretagne ; il leur donne sa foi et ses ordres, et rend la paix au pays. Enfin, par de solennelles actions de grâces, il remercie Dieu de sa victoire et de ce qu’il a réuni à son empire un royaume longtemps perdu s . »

1 Caesar at ipse plus telluri more caciaver

Imponi mnerans pro pielale jubet.

Corpora Francoium mandanlur namque scpulcro,

More pio, hymnis munere rite dalis.

{Ermoldi Nigelli Carmen, lib. ni, apud Script rtr. gatlic. et fruncic., t. VI, p. *7.)

* Altéra fama furit Briltonum luslra pererrans,

Voce tonat : « Regem sors tulit atra nimis.

« Heu ! miscri cives concurrite, Caesaris almi « Quaerere jura decel, dum modo vita dalur.

« Murman noster obit Francisco cuspide laclus... »

(Ibid.)

4 Mox Hludowicus ovans recipit Brittonica jura;

Dat jus, datque (idem; pax requiesque datur.

Inde Deo grales viclor persoivit opimas,

Impcrio social perdita régna diu.

(Ibid.)

Le fteeneil Je Chant» populaire», en langue bretonne, publié par M. de la Villemarqué, prouve que le souvenir de Morvan, surnommé Lez-Brei», c’est-à-dire soutien de la Bretagne, est encore vivant dans ce pays. Des six

Los faits de ce curieux récit sont de l’année 818, et, en 822, les Bretons, s’étant donné un nouveau généralissime, recommencèrent la guerre contre les Franks. En 824, Louis le Débonnaire fut obligé de faire en Bretagne une seconde expédition qui fut heureuse et inutile comme la première. Le successeur de Morvan, Guiomarch, mit bas les armes, fit le serment d’obéissance et se révolta presque aussitôt. A sa mort, qui eut lieu dans une surprise tentée par l’un des comtes franks, l’empereur, une troisième fois maître de la Bretagne, lui donna pour chef suprême un jeune Breton élevé à sa cour, issu des anciens rois du pays, et façonné en apparence à la condition de tributaire. Ce jeune homme, appelé Noménoë, aussi patriote et aussi brave que ses devanciers, fut en outre un habile politique. Après de longues années de dissimulation, il jeta le masque, appela sa nation à la délivrance, battit l’armée des Franks et Charles le Chauve en personne, et, devenu conquérant lui-même, s’empara des territoires de Rennes et de Nantes. C’est depuis lors, c’est-à-dire depuis la seconde moitié du ix e siècle, que ces deux villes ont fait partie de la Bretagne '.

ballades qui se chantent à sa louange, deux sont relatives aux événements racontés parle poêle contemporain. Je les donne à la fin de ce volume. Appendice, n°» I et II. On verra comment la tradition populaire a conservé l’esprit en allérant les faits de cette histoire, et quelle étrange légende patriotique s’est formée de deux circonstances de la mort du héros breton : sa tête coupée par l’ennemi , et lavée dans l’eau par un moine. (Note de la 6« édition.)

1 Voy. Script, rer. gallic. et francic., t. VII, p. G8 et 190. — On trouve dans le fl ecueil îles Chants populaires de la Bretagne une pièce remarquablement belle, remplie de détails de moeurs d’époque très-ancienne, et intitulée par ceux qui la chantent : Le Tribut de Nominoi. CYst une peinture énergiquement symbolique de l’inaction prolongée du prince patriote et de son brusque réveil quand il jugea que le moment était venu. Voyez ci-après. Appendice u» III.

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