XIII. JACQUES CHARRON
Histoire universelle de toutes les nations, et spécialement des Gantois ou François, contenant l’origine et lignee de tous les anciens Roys, Princes cl peuples de la terre .. Les controverses des Gaulois ou François contre divers peuples pour la gloire et prééminence de leur Nation. L’abus de ceux qui les ont estimez issus des Alemans, ou pensé qu'aucun peuple de France eusl antre origine que Gauloise..., par Jacques de Charron , Escuyer, Sieur de Monccaulx, Vallet de Chambre ordinaire de sa Majesté. (Édition unique, puldiée en 1021.)
Après que les fables sur la descendance troyenne furent tombées dans un entier discrédit, ce qui arriva dans les dernières années du xvt* siècle , les esprits entêtés du merveilleux s’attachèrent aux prétendues antiquités gauloises, publiées sous le nom de Bérose le Ghaldéen, par le célèbre faussaire Annius de Viterbe *. On établit ainsi une suite non interrompue de rois de la Gaule, depuis Gomer, petit-fils de Noé, jusqu’à Henri IV et Louis XIU. Cette supposition, qui n’avait rien d’amusant que son extravagance, qui d’ailleurs n’était pas fondée sur une tradition devenue populaire, n’eut pas un très-grand succès. Dupleix est le seul auteur d’un peu de talent qui l’ait répétée pour son compte. Mézeray, dans sa grande histoire publiée vingt ans après celle de Dupleix, laissa de côté tout ce qui précédait chez ses devanciers le règne de Pharamond, et plus tard , dans le morceau sur l’histoire des Gaules, mis en tête de son abrégé chronologique, il tourne en ridicule la liste des rois issus de Gomer.
L’ouvrage de Jacques Charron , spécialement consacré à la biographie des prétendus prédécesseurs de Phara-
' Jean Nanni, dominicain, mort en 1502 . U prélendit avoir retrouvé les ouvrages originaux de plusieurs historiens de la plus haute antiquité, tels que Bérose, Manéthon, Archiloque, Mégasthéne, Caton, Seinprontus et Fabius Piclor. ,
mond, est dépourvu de toute espèce de talent. L’auteur, qui fait de grands efforts pour paraître raisonnable et pour réduire les fables qu’il raconte à leurs circonstances probables, leur ôte ainsi le piquant qu’elles pouvaient avoir par leur folie même, dans les écrits d’Annius de Viterbe. Selon Charron, il y eut trois dynasties avant celle que nous appelons première race : celle de Gomer, fils de Japhet, père et fondateur des Gaulois; celle de Sicamber, fils de Francus et de la fille du roi Rhémus, premier Roy des Sicambriens en Pannonie ou Hongrie , et vingt-cinquième en la lignée des Gaulois; et celle de Francus, onzième de ce nom, fils d’Authaire, premier roi des Français, vingt-huitième des Sicambriens, et cinquante-deuxième en la lignée des Gaulois , qui régna ès environs du Rhin, tant en Gaule que Alemagne. Les vingt-quatre rois de la première dynastie ont presque tous des noms tirés, soit des institutions des anciens Gaulois, soit des dénominations géographiques, tels que Dryus, Bardus, Celta, Galateus, Narbo , Lugdus, Belga Allobrox, etc. Ceux de la seconde ont des noms troyens, grecs, latins et germaniques, qui se succèdent au hasard et sans ordre , comme Priam, Hector, Troynus, Tongris , Theuto , Agrippa , Cimber, Marcomir, Anthenor, Dioclès , Clodomires , Nicanor, Clodius , Mérodac , etc. Ceux de la troisième ont, à l’exception de deux seulement, des noms entièrement germaniques: Clogion, Herimer, Marcomir, Clodomer, Rather, Richimer, Audemar , Hilderic , etc. Pharamond, chef de la quatrième dynastie, est intitulé par l’auteur vingt-huitième roi des Français, premier roi de France, et soixante-dix-huitième en la lignée des Gaulois; et Louis XIII, auquel l’ouvrage est dédié, est appelé
soixante-troisième roi de France, quatre-vingt-dixième des Français, et cent quarante-unième de la lignée des Gaulois.
Les prédécesseurs de Pharamond occupent près de la moitié du volume in-folio, et voici la raison que Fauteur en donne dans sa préface : « Et spécialement depuis le Roy « Pharamont, je ne me suis aussi arresté en l’Histoire de « France, qu’aux choses que j’ay estimees les plus neces- « saires de sçavoir : parce que nous avons assez d’Autheurs « qui en ont escrit, et que ce sont choses presque cognuës « de tous, pour lesquelles comprendre entièrement en « cet œuvre, il me Feust fallu multiplier contre mon « intention en plusieurs gros volumes. Mais sur ce qui « estoit d’auparavant et plus ancien que Pharamont, à « quoy il me semble que peu ou point de personnes ne « se sont encores beaucoup efforcées de donner quelque « vraye lumière, je confesse y avoir travaillé le plus qu’il « m’a esté possible, d’autant que ça esté mon principal «dessein... 1 .»
La seule chose à remarquer dans la seconde partie de l’ouvrage , c’est qu’il n’y a ni esprit ni critique, et que l’auteur est fort en colère contre ceux qui prétendent que les rois de la première et de la seconde race étaient Germains. 11 fait de son opinion une sorte de point d’honneur national. Après avoir interprété de la façon la plus bizarre le texte d’Éginhard 2 sur la manière dont s’habillait Charlemagne, poussé à bout par le passage qui renferme le nom donné par ce prince aux vents et aux mois, il déclare Ëginhart fort suspect de n’ètre qu’un auteur supposé.
1 Jacques de Charron , Histoire universelle, Préface au* lecteurs.
* Voyez plus liaut, p. 319, à l'article de Nicolle Gilles.
«Charlemagne se vestoit (comme plusieurs ont eserit) « en la maniéré que les François se vestoient en son « temps; dont appert que les Alemans s’abusent entie- « rement, de dire que puisqu’il s’habilloit à la Françoise, « cela se doit entendre à la mode de ceux de leur Naît tion ; veu mesme qu’on n’appeloit lors aucuns Alemans, « François, ains seulement ceux qui habitoient dans le « pays de Gaule , quoy qu’une partie de l’Alemagne a despendist de la France Orientale. Et de dire que d’au- « très ont simplement eserit, qu’il se vestoit à la mode de « ceux de son pays : cela faict encores plus contre ces « Alemans, attendu que l’Alemagne ne peut estre prise « pour son pays, ains seulement le pays de Gaule, auquel « son pere avoit régné, et auquel son ayeul et tous ses « ancestres generalement avoient toujours eu leurs biens. « Estats, Seigneuries, domiciles, et sépultures.... '. »
Ce livre est la dernière histoire de France où l’on ait allégué sérieusement l’autorité de Bérose, de Manéthon, de Hunibald et de Turpin, et reproduit les fables si populaires de la mort de Roland et de la trahison de Gannelon. C’était cependant avec une sorte de peine que le public renonçait à ces fables qui l’avaient charmé si longtemps. Une foule de traditions locales dans toutes les parties de la France attestaient cette popularité. On voyait à Blaye le tombeau de Roland et le cimetière où furent enterrés, disait-on, les paladins morts à Roncevaux. On montrait le fameux cor de Rolland dans une des églises de Bordeaux, et aussi dans une église d’Arles. Enfin un petit bois près de Saint-Germain-en-Laye, sur les bords de la Seine, s’appela le bois de la Trahison, parce que c’était
1 Jacques de Charron, Histoire universelle , in-fo, ! 631 ; p. 777.
ANTERIEURS A MÊZERAY. 389
là que le traître Gannelon avait pour la première fois tenu conseil avec ses complices. On racontait de ce bois comme une chose merveilleuse et pourtant certaine, que les branches des arbres du côté de la rivière, lieu où la trahison fut résolue, avaient la propriété, lorsqu’elles étaient jetées dans l’eau, d’aller au fond comme les pierres, tandis que celles de l’aulre partie du bois, séparée seulement par un chemin, surnageaient et flottaient sur l’eau.
§ XIV. SCIPION DUI’LEIX, mort en 1661.
Ihtûire générale de France, avec l'Elat de l’Eglise et de l’Empire, et Mémoires des Gaules depuis le deluge jusque s h l’iluùlissement de la monarchie française par Scipion Dupleix, conseiller et historiographe du Roy. (La première édition publiée en 1621, la dernière en 1663. )
L’histoire générale de France par Scipion Dupleix offre, un singulier mélange d’érudition et de niaiseries. Dans la première partie de son ouvrage qui a rapport aux Gaulois, l’auteur joint à des dissertations plus ou moins raisonnables, extraites des historiens et des géographes anciens, une biographie des rois fabuleux de la Gaule imaginés par Annius de Yiterbe : Samothe , Magog, Saron, Dryus, Bardas, Celtu, Lugdus, Belgius, et ainsi de suite, jusqu’à la guerre de Troie et à l’arrivée de Franeus ou Francion, sur le compte duquel, dit gravement l’auteur, on a débité de nombreuses fables.
Dans la partie qui traite des deux premières races, Dupleix, aidé des conseils du savant André Duchesne, ne s’en est pas tenu à l’histoire biographique des rois des Franks : il a examiné avec soin leurs relations extérieures, leurs guerres et leurs alliances avec les Goths et les Lombards, et l’état correspondant de l’Italie et de l’Espagne.
Malgré ce mérite, son récit est sans intérêt et sans couleur, parce qu’il est très-morcelé et ne montre aucun discernement des mœurs anciennes. Voici le portrait que, de sa propre imagination, l’auteur trace du roi Chlodowig se présentant pour recevoir le baptême : a L’heure de la veille de Pasques estant venue à laa quelle le Roi devoit recevoir le baptesme de la main « de S. Rend, il s’y présenta avec une contenance rele- « vée, une démarche grave, un port majestueux, tres- « richement vestu, musqué, poudré, la perruque pen- « dante curieusement peignée , gauffrée , ondoiante , a crespée et parfumée, selon la coustume des anciens « rois François. Le sage prélat n’approuvant pas telles « vanités, mesmement en une action si saincte et relia gieuse, ne manqua pas de lui remonstrer, qu'il falloit a s’approcher de ce Sacrement avec humilité... '. »
Il n’y a rien dans les anciens auteurs qui ait trait à un reproche de coquetterie adressé par saint Remy à son néophyte ; mais il n’est pas rare que les historiens du xvi e et xvn* siècle parlent de leurs propres inventions comme de faits réels et positifs, surtout lorsqu’ils supposent des harangues. Ils ont soin d’en décrire l’effet et de leur attribuer une partie des événements qu’ils racontent ensuite. Dupleix, qui blâme la longueur des harangues de ses devanciers, et paraît sentir ce qu’il y a de faux dans cette imitation maladroite des formes antiques de l’histoire , ne peut cependant se défaire entièrement de cette habitude invétérée; il suppose un discours de Chlodowig à son armée au moment de livrer la bataille de Vouglé, et un contre-discours d’Alarik :
1 Scipion Dupleix, Histoire générale de France, in-f°, 1627, t. I, p. CI.
«Le jour est venu (généreux François) lequel j'ay a désiré avec tant de passion que pour l’avancer j’ai « envoié le gage de bataille de corps à corps au Roi de « nos ennemis que vous avez aujourd’hui en teste: à quoi « j’estois obligé par un juste ressentiment de sa perfidie « en mon endroit et par le désir d’epargner vostre sang « en exposant seul ma vie. Mais puisque sa lascheté a « esté si grande que pour son crime particulier il faille « faire entre-choquer les forces de deux si puissantes naa tions , vous devez estre autant satisfaits en vos âmes de « mon procédé, que les Goths sont offensés de celui « d’Alaric... » D’autre part Alaric recognoissant que plusieurs des siens estoient assez étonnés de l’alaigre hardiesse des François fit une telle exhortation à son armée : « Mes compagnons, je ressens une entière satis- « faction en mon âme de ce que ni vos injures envers a les François, ni les miennes particulières envers leur « Roi, ains la seule vanité de cete superbe nation nous « a armés ce jour d’hui les uns contre les autres ’. »
L’auteur, après avoir traduit une lettre authentique adressée à Chlodowig I er par Théodorik , roi des Ostrogoths , se divertit à fabriquer une réponse dans un style tout à fait moderne. Pourtant il a soin d’avertir que cette réponse est de lui : « Nos François plus curieux des « armes que des lettres n’ont pas eu le soin de laisser à « la postérité la reponce que fit Clovis à l’Ostrogoth : mais « son naturel, sa passion et le succès des affaires la nous « dictent en ce peu de mots 2 . »
Dupleix, fougueux catholique, parait avoir composé son Histoire de France principalement dans le but d’accréditer
1 Scipion Dupleix, Histoire générale de France, t. I, p. 68 el69.
7 Ibid., t. I, p. 66.
ses opinions religieuses. Telle fut la cause de la grande vogue de son livre pendant une moitié du règne de Louis XIII , et aussi du peu de durée de cette vogue. Ce fut lorsque le calme des passions religieuses fit sentir le besoin d’une histoire moins partiale sous ce rapport et ayant surtout un sens politique , que , pour répondre à ce besoin, Mézeray entreprit son grand ouvrage. Il eut à cœur de paraître exempt de la bigoterie et de la crédulité de Dupleix, qui a foi au pouvoir des sorciers; mais, ne voulant rien tenir de lui, à ce qu’il semble, il rejeta son érudition, et n’emprunta rien aux parties de son livre qui sont exactes et raisonnables, si ce n’est peut-être les titres de documents originaux et les noms d’auteurs anciens cités en marge. En passant de Dupleix à Mézeray l’histoire de France paraît faire un pas rétrograde sous le rapport de l’érudition, et un pas en avant sous le rapport du bon sens. Mézeray ne parle plus des rois de la Gaule depuis le déluge jusqu’au siège de Troie, et ne se croit plus obligé de discuter l’érection de la terre d’Yvetot en royaume par lettrespatentes de Chloter I er , etc.
Scipion Dupleix, comme beaucoup de nos historiens modernes, a mieux senti les défauts de ses devanciers qu’il n’a réussi à faire un bon ouvrage, et il ^ a plus de vigueur dans quelques pages de critiques jointes à sa préface, que dans sa volumineuse composition. L’unique point d’originalité de ce livre est l’attention toute particulière que l’auteur donne à l’histoire de la Gaule méridionale, histoire toujours sacrifiée à celle des provinces du nord ou de la France proprement dite. Dupleix, originaire du pied des Pyrénées, se livre, avec une sorte de zèle patriotique, à la recherche et au récit des faits qui intéressent son pays natal. Il ouvre la liste de ces historiens, nés au sud de la
ANTÉRIEURS A MÊZERAY. 393
Loire, qui tentèrent à différentes reprises la réhabilitation du Midi, et dont les efforts ont préparé les grands travaux des savants modernes sur l’ancienne existence sociale , l’ancienne civilisation et l’ancienne littérature de l’Aquitaine et de la Provence.
« Comme Gascon, dit-il, je ne veux pas oublier les va- « leureux exploits d’armes de ceux de ma nation, qui me- « ritent d’avoir bonne part en cete histoire : à quoy je « m’arresteray d’autant plus volontiers que les historiens « François soit par malice ou par ignorance en ont quasi « supprimé la mémoire, pensant par leur silence esteindre « la renommée de leur gloire. Car, quoy que la Gascogne « ne soit gueres plus remarquée dans l’histoire de France, « quesic’estoit un desert d’Arabie ou des sablons d’Afrique: « si est il certain, par le tesmoignage de tres-graves au- « teurs que la nation Gasconne a esté de tout temps tres- « belliqueuse, très bien conditionnée et policée, et qu’avant « qu’elle sortît du lieu de son origine (qui est la contrée « des mons-Pyrénées du costé d’Espagne) elle a souvent « combatu contre les Romains avec beaucoup d’honneur « et de gloire : et ayant occupé une partie de l’Aqnitaine « avant et depuis la venue des François en Gaule , elle a « soustenu les plus furieux assauts des Romains , Goths, « François, Sarrasins, Normans, Anglois, et des derniers « troubles et guerres civiles : et du temps de nos ayeulx « a remply les armées envoyées au delà les Alpes, comme « elle fait encore aujour-d’hui les régimens et garnisons « entretenues par tout ce Royaume 1 . »
1 S<-i pion Dtipleix, Mémoire des Gaules, in-fo, iC27, Préface, p. 3 et *.