‹ Dix ans d'études historiquesChapitre 78 sur 86 · SUR LA RESTITUTION DES NOMS GERMANIQUES · texte numérisé non relu

SUR LA RESTITUTION DES NOMS GERMANIQUES

langage fait chez nous des progrès effrayants, ce n’est point , comme vous le supposez , la faute de l’Académie des Sciences, ni celle de l’Académie des Inscriptions, ni la mienne. Parce que j’ai restitué naïvement et consciencieusement quelques noms germaniques des premiers temps de notre histoire, il vous a plu de me prêter, dans votre fantasque et spirituelle diatribe , un rôle beaucoup trop grand pour moi. Je laisse à MM. les membres de l’Académie des Sciences le soin de défendre leurs nomenclatures, de montrer qu’il n’y a là ni barbarie ni ânerie, et de prouver subsidiairement qu’il est possible de parler en très-bon français de mètres, de centimètres, de litres et de décalitres, aussi bien que d’aunes, de pintes, de demi-pintes et de boisseaux. Quant à l’Académie des Inscriptions et Belles -Lettres, à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir, je dirai quelques mots des reproches que vous lui adressez, et, cela fait brièvement, je passerai à la discussion complète de vos chefs d’accusation contre moi.

Vous dites. Monsieur, que, depuis quarante ans, l’Académie des Inscriptions hâte la ruine de notre langue, en tranchant à tort et à travers dans l'orthographe étymologique et dans V onomalologie de l'histoire, et voici en quels termes vous exposez les méfaits de cette Académie : « Les orientalistes, qui en font le plus bel ornement, ont « imaginé, par exemple, que la lettre K , cette perpendi- « culaire maussade, armée de deux pointes obliques et « divergentes, était une plus belle lettre que le C, si gra- « cieux dans sa jolie forme demi -circulaire, et ils ont « hardiment 'substitué la première de ces consonnes à « l’autre, dans les mots traduits des langues excentriques « dont ils ont le monopole. Pour que ce changement eût

« le moindre prétexte possible d’utilité , ce qui ne prou- « verait pas qu’il fût convenable de l’admettre, il faudrait « que le K se prononçât en français autrement que le G « dur, ou qu’il ressemblât mieux, par sa figure, à la lettre « arabe qu’il représente, et cela n’est vrai ni pour la a figure ni pour le son.

« Après ou avant «ette belle réforme

« la même Académie avait fait une merveilleuse décou- « verte dont elle n’a malheureusement pas senti la portée. «C’est qu’a/, première syllabe d ’alcoran, n’est autre « chose qu’un article arabe qui fait double emploi avec « le nôtre, et elle en a conclu qu’il fallait écrire le Koran « pour ne pas tomber dans une répétition oiseuse. Ceci « est logique et profond , mais il n’est pas moins logique « de dire qu’on ne peut admettre un principe sans « accepter ses conséquences. Alcoran n’est pas le seul « mot de notre vieux français qui ait usurpé cet article « arabe, et si on supprime la syllabe initiale d ’alcoran, il « faut nécessairement la supprimer dans tous les mots « français où elle s’est introduite par l’ignorance de « nos pères, du temps de Gabriel Sionite , de Gaulmin, « de Saumaise, de Vattier, de Galland, de Fourmont et a d’Herbelot. »

Je m’explique, Monsieur, votre aversion de la lettre k , en admettant que vous avez pour sa forme une de ces antipathies nerveuses communes chez les femmes, dont les hommes ne sont pas exempts, et contre lesquelles la raison ne peut rien; mais je ne puis m’expliquer les erreurs de fait que renferme ce passage. L’emploi du k au lieu du c, dans la transcription des noms qui appartiennent à l’histoire ou à la géographie de l’Orient, n’est point, comme vous l’avancez, une innovation de notre

siècle ; il y a, non pas quarante ans, mais deux cents ans et plus que cela se pratique, et ce que vous dites imaginé par l’une des classes de l’Institut, se montra chez nous au berceau même des études orientales. Ce sont les hommes que vous citez justement comme les pères de ces études, qui furent les promoteurs et les propagateurs de la réforme dont vous êtes si fort choqué. Gabriel de Sion, Gaulmin et ceux qui, de leur temps, c’est-à-dire avant 1650, écrivirent sur les langues et les peuples de l’Asie, usent à profusion de la lettre k ; ils la substituent au c dur, malgré l’apparente inutilité de ce changement; par exemple, ils orthographient : Kabel , Kufa, Kaïn, Malek, Melek. Fourmont, venu un demi-siècle plus tard, écrit pareillement : Tarik , Batrik, Khatun, Armenak , Arbak, Haikak. D’Herbelot et Galland écrivent : Turkeslan, Khorassan, Khondemir, Khosroès, Khalife ; de plus, ces deux orientalistes, dont le dernier fut si populaire, s’étudièrent à rectifier, pour l’oreille et pour la vue, certains noms grossièrement reproduits ou devenus monstrueux dans nos langues européennes, tels que Mahomet, Tamerlan, Gengiscan; ils eurent soin d’écrire Mohammed, Tirnour , Ginghiz-Kan. Enfin, c’est par l'un d’eux que le mot Coran fut dégagé en français de son article arabe; c’est d’Herbelot, mort en 1695, qui donna l’exemple d’écrire le Coran au lieu de YAlcoran. Cette élimination de la syllabe al, qui vous déplaît, comme chose nouvelle , date au moins d’un siècle et demi ' ; et cependant. Monsieur, elle n’a pas encore eu, pour certains mots usuels de notre langue, les conséquences fâcheuses qui, selon vous, doivent en résulter. Malgré la

1 Voyez la BiOliolhéq'ie orientale de d'Ilerielol, publiée en 1697 par Galland.

logique, moins absolue que vous ne croyez, nous disons toujours une alcôve et un almanach.

Voltaire, avec son admirable justesse de sens, trouva que les restitutions de la philologie orientale étaient une bonne fortune pour l’histoire; et, non-seulement il les adopta, mais encore il en étendit le principe à tout ce qui nous est étranger par la différence du langage, la distance des lieux ou des temps. 11 lui parut que la vraie physionomie des noms d’homme de chaque nation et de chaque époque faisait partie de la vérité de mœurs que l’historien doit curieusement rechercher et rendre fidèlement; que la nomenclature historique ne pouvait être fixée et arrêtée comme le fonds usuel de chaque langue; qu’elle devait, non pas se régler constamment sur les habitudes de l’idiome national, mais tendre à devenir aussi exacte que possible; en un mot, que, si l’usage, aidé de l’incurie des écrivains, avait soumis à des formes vicieuses les noms d’hommes ou de pays, soit étrangers, soit anciens, il était permis de condamner l’usage et de le redresser. Tel est du moins le raisonnement que supposent les formules suivantes qu’on lit à différents chapitres de Y Essai sur les mœurs et l'esprit des nations: « Le Koran, que je nomme ici Yulcoran pour me con- « former à notre vicieux usage. — Zerdust, nommé Zo- « roastre par les Grecs , qui ont changé tous les noms « orientaux. — Confulzé , que nous appelons Confucius. a — Serdun-pull , que nous nommons Sardanapale. — « Salalieddin , qu’on nommait en Europe Saladin. — « Timour, que je nommerai Tamerlan pour me confor- « mer à l’usage. — Kenterbury , que nous nommons « Cuntorbéri'. » Quelquefois Voltaire se dispense de ces

1 Voltaire, Essai sur Us mœurs, chap. vu, T, il, exetu, lyi, lxxxviii, l.

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précautions, et il écrit simplement le nom étranger, par exemple Christophe Colombo hardiesse dont personne, que je sache, ne lui a demandé compte. Exerçant ce genre de critique dans le champ même de notre histoire, il essaya sur les noms de quelques-uns de ses personnages des rectifications fort curieuses que je mentionnerai ci-après; elles font partie des nouveautés dont vous m’accusez d’être l’inventeur, et je dois avant tout, Monsieur, faire connaître, par vos propres paroles, la gravité de cette imputation.

Parlant des réformes introduites par les orientalistes, vous continuez comme il suit : « Toutes ces tentatives, a que la typographie a consacrées avec une funeste com- « plaisance, n’étaient que présomptueuses et ridicules; « en voici une qui tire au sérieux : un historien dont le o mérite n’est certainement pas contesté s’est avisé tout à . « coup, dans une de ces illuminations du génie qui n’éclai- « rent que les grands hommes, de renverser de fond en « comble toute l’onomatologie de l’histoire. On n’ignorait « pas en France le nom de Clovis et de ses premiers sucée cesseurs, mais personne ne se doutait peut-être que ces « augustes personnages eussent été désignés autrement « dans le jargon théotisque des peuplades sauvages qui « nous les donnèrent pour maîtres. On croyait même, en « général, que les Francs ou Franks (c’est absolument la « même chose) avaient parlé le latin d’Auguste ou le « français de Louis XIV avec une certaine élégance. L’his- « torien académique a daigné nous tirer de cette erreur, a et tout le monde sait maintenant, grâce à lui, que le véri- « table nom de Clovis est Chlodowig, qui ne s’écrivait a pas Chlodowig et qui se prononçait autrement. »

L’ironie, je suis forcé de le dire, manque ici d’à-propos

1 Voltaire, Essai sur les mœurs, chap. cxlv.

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et de bon goût; je n’ai jamais eu le ridicule des prétentions au génie; personne, Monsieur, n’a le droit de me railler avec ce mot. En rétablissant d’une manière conforme aux vieux radicaux germaniques les noms défigurés de quelques personnages de la première et de la seconde race, je n’ai point renversé de fond en comble tonie l’onomatologie de l'histoire; car les deux premières races ne sont qu’une période de cinq siècles dans l’histoire de France, qui elle -même n’est qu’une faible portion de l’histoire universelle. Quant aux raisons qui m’ont déterminé à entreprendre cette réforme , elles ne sont point venues de l’envie de me singulariser, elles ont été sérieuses et réfléchies. Je commençai à m’occuper d’histoire dans un temps où deux écrivains régnaient sur la nôtre, Mably pour la théorie, et Anquetil pour le récit. Mably donne le nom de Français aux conquérants de la Gaule, et l’on sait de quels traits faux ou indécis Anquetil marque les figures de ses premiers rois de France. 11 se peut, Monsieur, qu’alors vous eussiez fait pour vous-même le partage de ce qu’il y a de germanique et de ce qu’il y a de romain dans notre histoire, que vous eussiez nettement aperçu le point où finissent les Francs et où les Français commencent; mais, j’atteste les souvenirs de tous ceux qui ont passé l’âge de trente -cinq ans, le public n’en était pas là. Cet aspect vrai sous lequel, j’aime à le croire, vous vous représentiez les choses et les hommes de nos vieux temps ne se trouvait point dans les livres où le gros du public apprend l’histoire nationale; je me suis dévoué à la tâche de le rendre clair pour toutes les intelligences, de faire saillir la vérité historique sur tous les points, dans le fond et la forme, l’esprit et la lettre, la peinture des mœurs et la physionomie des noms. Et, en touchant

h cette partie de ce qu’on peut nommer le vêtement de l’histoire, j’ai été discret et modéré; je me suis éloigné le moins possible de la tradition usuelle.

Dans beaucoup de noms qui demeuraient suffisamment germaniques, je n’ai pas changé une seule lettre; j’ai écrit Dagobert, Theodebert, Fredegonde, Radegonde, Theodebald, Berthoald. Dans beaucoup d’autres, j’ai, pour tout changement, intercalé la lettre h, Chlodomir, Chlothilde, Sighebert, Ingoberghe. Dans d’autres, j’ai seulement changé le c en k, ou le v en w, ou le ch en h, afin d’y rétablir le caractère et la prononciation tudesques: Theoderik, Karloman, Marcowefe, Audowere, Hildebert, Hilderik, Hilperik, Theodehilde. Quant aux noms que j’ai soumis à des rectifications d’un autre genre, ils restent tous reconnaissables pour quiconque les a lus ailleurs, tels sont : Chlother, Merowig, Brunehilde, Gonthramn, Berthramn. La plus considérable de mes innovations a été d’écrire Chlodowig au lieu de Clovis. C’est elle que vous dénoncez le plus hautement, et cependant, vous devez l’avouer, elle n’a dérouté personne. Cette orthographe, parfaitement légitime, répond, d’un côté, à la transcription latine donnée par Grégoire de Tours, et de l’autre à la transcription germanique faite sous la seconde race; elle a le double avantage de différer peu de la forme qui nous est familière, et de figurer d'une manière exacte la prononciation originale. Vous contestez ce dernier point beaucoup trop légèrement; faites un effort, Monsieur, articulez Chlodowig en aspirant la première syllabe, ni plus ni moins que pour un mot grec commençant par les mêmes lettres, et je vous assure que le nom sera prononcé par vous de telle sorte, que, si votre Clovis pouvait l’entendre, il répondrait.

Ce que j’ai fait pour certains noms propres, je l’ai fait

dans le môme dessein pour certaines dénominations ethnographiques des premiers temps de notre histoire; j’ai écrit les Franks et non pas les Francs ; les Burgondes et non pas les Bourguignons : vous ne parlez point. Monsieur, de la dernière de ces innovations, et votre silence paraît m’absoudre; mais vous vous raillez de l’autre comme d’une bizarrerie sans objet. Les Francs ou les Franks , dites-vous, c’est absolument la même chose; je l’accorde en général, mais je soutiens que l’histoire de France doit inscrire dans son vocabulaire l’une et l’autre de ces deux formes, et affecter chacune d’elles à un usage différent. Frank est le mot tudesque, le nom national des conquérants de la Gaule, articulé suivant leur idiome ; Franc est le mot français, le terme qui, dans notre vieille langue, exprimait la qualité d’homme libre, puissant, considérable; d’un côté il y a une signification ethnographique, de l’autre une signification sociale correspondant à deux époques bien distinctes de notre histoire; c’est cette diversité de sens que j’ai marquée d’un signe matériel par la différence d’orthographe. Tel a été pour moi le principal motif de l’introduction du mot Frank, et à ce motif s’est joint le désir d’éviter le féminin franque, dont l’emploi à la suite du mot langue, quand il s’agit de nos antiquités nationales, peut causer une étrange confusion. Cela peut-être vous semblera subtil, mais l’on ne saurait mettre assez de scrupule et de soin à prévenir l’équivoque, source de tant de méprises et de si fausses impressions en histoire. Croyez-le, Monsieur, en me servant beaucoup de la lettre k, je n’ai point eu pour cette lettre, que vous détestez, un amour de caprice. Je voulais rendre aux noms Franks leur son original ou du moins celui que leur donnait jadis la transcription latine,

j’ai dû remplacer par un k, devant Ve et 1’*, notre c, qui, devant ces deux lettres, à un son faible que n’avait pas le c latin. Hors des cas où cette substitution était strictement nécessaire, je l’ai maintenu comme signe de germanisme et pour donner la môme orthographe à des radicaux identiques, différemment placés dans la composition des noms propres, par exemple dans le nom de femme Rikhilde et dans le nom d’homme Hilderik.

Aux raisons directes que vous alléguez pour la conservation littérale des noms propres tels qu’ils sont écrits dans les livres où, vous et moi, nous avons pris nos premières notions d’histoire, vous joignez. Monsieur un argument indirect, qu’on pourrait nommer comminatoire. Vous annoncez que la fleur de nos historiens français périra, que des ouvrages vénérés ou aimés du public seront mis à néant, si la réforme pour laquelle je prêche d’exemple est jugée utile; vous dites : « Eh mon Dieu! «j’en Conviendrai bien volontiers! le temps et l’usage ont « dû introduire dans l’orthographe et dans la prononcia- « tion primitives des noms propres d’étranges altérations ; « mais l’usage et le temps sont les arbitres souverains du « langage. Et puis, il faut être conséquent : si cette mé- « thode est bonne à quelque chose pour l’histoire de « France, le mal n'est pas absolu; nous n’y perdrons « guère que Joinville et Froissard, Commines et Mons- « trelet, Mézeray, Daniel et Voltaire... » Rassurez-vous, Monsieur, pour Joinville, Froissard, Commines et Monstrelct; nous ne perdrions pas une syllabe de leurs précieuses histoires; car elles ne contiennent pas un seul nom de la première ni de la seconde race. Nous ne perdrions point Mézeray, et cela par deux raisons; d’abord, parce que l’histoire des deux premières races n’est pas

toute l’histoire de France, et en second lieu parce que Mézeray a essayé pour son compte certaines restitutions de noms germaniques; il écrit Mérovée, et, à la marge, comme nom plus correct, Merovec ; Clovis, et, à la marge, Clodovec. Je n’ai rien à dire sur Daniel, si ce n’est qu’on le regretterait peu; quant à Voltaire, voici ce que luimême répond : « Le roi Hilderic fut déposé par ordre «du pape Étienne... Le royaume de Pépin ou Pipin « s’étendait de la Bavière aux Pyrénées et aux Alpes ; « Karl, son fils, que nous respectons sous le nom de Char- « lemagne, recueillit cette succession tout entière... Pe- « pin avait partagé en mourant ses États entre ses deux « enfants, Karlman ou Carloman et Karl... Hludovic que « nous appelons Louis... » Ces phrases et formules sont extraites des chapitres xiii, xv et xxxn de l’Essai sur les mœurs et l'esprit des nations ; pourquoi, avant de mettre ici le nom de Voltaire, n’avez-vous pas consulté ce livre?

En général. Monsieur, la thèse que vous soutenez avec tant de confiance est le produit, non de vos lectures, mais de votre seule imagination. Vous supposez que, du moment où le français fut une langue écrite, toute la série des noms mentionnés dans l’histoire de France reçut une forme fixe, dérivant de l’essence même de notre idiome national et obligatoire pour tout historien français. Or, rien de semblable n’eut lieu pour les noms des personnages antérieurs à la complète formation de la langue, c’est-àdire au xi* siècle; ces noms, que les documents latins avaient seuls conservés, restèrent sans forme authentique dans la langue vulgaire, et par conséquent livrés au hasard et aux caprices de la traduction. De là, pour presque tous, des variantes hétérogènes et une indécision de forme dont les traces ont persisté jusqu’à nos jours; si

les noms des rois mérovingiens paraissent fixés présentement, les noms des reines, et, à plus forte raison, ceux des autres personnages ne le sont pas; pour ces derniers il n’y a encore ni tradition ni loi'. Les clercs qui, au xm e siècle, entreprirent pour la première fois, d’après les sources, une compilation française de l’histoire de France en usèrent très-librement, comme je l’ai dit, à l’égard de tous les noms propres de la période franke. Us se mirent à les franciser sans règle et comme la fantaisie leur en venait; tantôt ils les calquèrent lettre pour lettre sur le latin, sauf la désinence, tantôt ils les donnèrent contractés suivant les habitudes et les formes de la langue romane ; et parfois ils employèrent les deux procédés alternativement dans le même cas. Il est curieux de suivre, de siècle en siècle et d’historien à historien, les révolutions de cette bizarre onomatologie.

Les manuscrits des Grandes Chroniques de France, dites de Saint-Denis, marquent ce qu’on peut nommer le point de départ; on y voit pour les noms franks des variantes sans nombre dues à l’emploi arbitraire de la transcription d’après le latin et de la version en roman. On trouve, par exemple : Clodovées, Clodouvées et une

* La femme du roi Chlodomir est appelée par Mézeray Guudochie et Gonilioclie; par Coi'dcmoy, Gondiuque; par llénaull, Gondiucquc; par M. de Sismondi, Gomlioque. Une des femmes de Cldotcr l« est nommée par Mézeray Ghinsine ou Chinsène; par Cordcmoy, Chunsiue; par llénaull cl Velly, Clwiiséne; par M. de Sismondi, Cliemsène. Une des femmes de liaribcrl est appelée par Mézeray et Cordcmoy Hiro/lèdc; par Veilv et llénaull, ilire/!eur. Une autre femme du même roi est nommée par Mézci ay et Cordcmoy Theodegilde; par Velly et Hénault, Thcudegilde; par Anquetil, Theodechisilde ; par M. de Sismondi, Theudechilde. Une femme de Hilperik 1er est appelée par Mézeray Calsuiulc et Galsonte; par Cordemuy. Gulasonle; par Velly et Auquelil, GaUuindc; par M. de Sismondi, GaUwiulhe.

fois seulement Cloovis 1 ; — Theoderic, Theodoric , Thederic, et, une fois, Tierri, et cette fois (chose à noter), il s’agit de Theoderik, roi des Ostrogoths; — Cherebert, Haribert et Karibert; — Brunchiide, Bruneheut et Brunehoult ; — Nantilde et Plant h eut ; — Karle et Charles ; — Lolhaire et Lohier ; — Charlemaine et Karolomaine pour Carloman ; — Challès, Kalles et Kallomaine pour Charlemagne. Enfin, il y a des noms qu’on a de la peine à reconnaître sous leur forme française depuis longtemps inusitée, comme Bautheut, Bicheut et Maheul, pour Bathilde, Rikhilde et Mathilde. Les mêmes variantes et d’autres encore se montrent dans l’édition princeps des Chroniques de Saint- Denis, imprimée en 1476; on y trouve Clodoves, Clodoes et Clovis, — Crolilde et Clotilde, — Theodoric, Theodorich et Thierry , — Brunechilde et Bruneheust, — Theodebaut et Thiebaut. Ce fut Nicole Gilles, auteur des Annales et Croniques de France, histoire populaire de la fin du xv® siècle à celle du siècle suivant 2 , qui, le premier, adopta sans variante le nom de Clovis. Il fixa l’usage pour ce nom et pour quelques autres; mais, sous sa plume, la confusion des formes s’augmenta encore par des noms presque imaginaires, tels que Sordorée femme de Hilperik, Inycbarde femme de Haribert , Cheutilde femme de Theodebert II, et par des noms de dialecte local, comme Bauldour et Fixant pour Bathilde et Rikhilde.

Lorsque l’érudition du xvi® siècle se tourna vers l’étude des chroniques et des autres documents du moyen âge, les noms des époques antérieures à l’existence du français

Les chroniques en vers du xue et du sur siècle donnent à cc nom les formes suivantes: Ciodçraus. Ctodo's, Clones et C oèvit.

2 Voyez plus haut, p. 335.

furent considérés comme un problème dont il fallait chercher la solution. Jean du Tillet et Claude Fauchet, les pères de la science de nos antiquités nationales firent, chacun pour sa part, d’une façon plus ou moins heureuse, les restitutions suivantes : a Pharamond ou Waramund , « — Mérovée ou plus proprement Merwich, — Luit - « wich, par corruption de langue, converti en Clodovée, « puis Clovis et Loys, — Lodomire ou Clodomire, ou « proprement Luitmeier, — Gunthran ou Guntchram, — « Brunnichilde ou Brunehaut, — Karle, par corruption « adouci en Charles. » Fauchet et du Tillet introduisent dans leurs transcriptions le w germanique; ils orthographient Wultrogothe , Wisi garde, W aider ade; pour Nantliilde et Bathilde, ils s’en tiennent invariablement à la forme correcte. Dans ce mouvement de recherches et de restitutions onomatologiques, les auteurs d’histoire narrative ne restèrent pas en arrière des purs érudits. Nicolas Vignier 2 écrit Theoderic et Theotric, jamais Thierry. François de Belleforest 3 donne une fois la double forme Theodoric ou Thierry, et cela fait, il écrit toujours Theodoric; il germanise, d’après du Tillet, dans les corrélatifs Ostric et Westric, Ostrogoths et Westrogoths. Avant d’être parvenu au démembrement définitif de l’empire de Charlemagne, il n’use point des mots France et Français ; il ne dit pas roi de France, mais roi de la Gaule.

Au commencement du xvn® siècle, on voit l’historien Scipion Dupleix * s’enquérir pareillement de la forme primitive et de l’étymologie des noms franks, et, si les restitutions qu’il tente sont peu hardies et peu nom-

1 Voyez plus haut, p. 3G6 cl 3G0.— 2 Voyez plus haut, p 377.

* Voyez plus haut, p. 378. — 1 Voyez plus haut, p. 389.

breuses, elles servent au moins d’avertissement et de direction pour le lecteur. Dupleix met eu regard du nom de Clovis deux variantes originales, Ludovic et Luduin ; pour d’autres noms, il présente de même plusieurs formes: Hilderic ou Childeric , — Huribert ou Chère bert. Il préfère à la transcription d’usage l’orthographe des textes ou de certains textes originaux, il écrit Brune cltild, Sigibert, Gelsuinthe , Gonthran, etc. Mézerav, qui vint après Dupleix, et qui le fit oublier, essaie d’interpréter le nom de Pharamond et de le rectifier en écrivant Waramond ; il corrige Merovée par Merovec, et Clovis par Clodovec et Ludwin , employant ici avec un vrai discernement le w, signe étranger à l’alpbabet français. Après Mézeray, cessent malheureusement chez les écrivains d’histoire de France ces scrupules de transcrip tion et d’interprétation. Daniel, Velly et Anquetil, n’ont aucun souci de prémunir le lecteur contre l’illusion que produit l’identité de formes entre les noms donnés aux personnages de la première ou de la seconde race et des noms français modernes, aucun soin de donner, même en passant et une fois pour toutes , quelque spécimen des formes originales. Leur unique précaution est de séparer l’une de l’autre les deux formes Théodoric et Thierry, et d’appliquer, au rebours des chroniques de Saint-Denis, la première aux rois des Goths, la seconde aux rois mérovingiens, par cette raison lumineuse que le nom germanique est fait pour les rois étrangers, et le nom français pour les rois de Fi’ance.

On pourrait s’en tenir à ce principe éminemment national et aux transcriptions d’Anquetil et de Velly> si les livres de ces historiens réunissaient tous les noms des personnages qui figurent dans les documents de la pé-

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riode franke, ou s’il était facile de trouver à chacun de ces noms son dérivé dans notre langue ; mais il n'en est rien ni sur un point ni sur l’autre. Aucune histoire de France ne donne les annales complètes des temps mérovingiens et carolingiens * ; la plus volumineuse de toutes ne rappelle pas la dixième partie des noms insérés dans les chroniques et les diplômes. Or, chaque jour l’érudition et le talent vont chercher dans ces sources de notre vieille histoire, des questions à résoudre, des mœurs à peindre, des faits à raconter, et par là, une foule de noms tirés de l’oubli s’élèvent au rang de noms historiques. Que fera de ces noms l’écrivain jaloux de se conformer à l’usage? Ils n’ont encore passé dans aucun livre français; il n’y a pas d’usage pour eux. Votre théorie. Monsieur, est ici en défaut. Direz -vous que, dans le silence des livres, il faut recourir au peuple, ce souverain auteur du langage, et chercher, dans nos listes électorales et nos almanachs d’adresses, à chaque nouveau nom germanique, son dérivé par corruption? Ce serait sans doute un louable travail, mais, outre que la bizarrerie de ses résultats pourrait vous effrayer vous-même, ils n’auraient pas toujours chance de succès; car il y a beaucoup de noms germains qui n’ont point passé dans le français du moyen âge , et dont la crudité native se refuse à ce genre d’assimilation. Par exemple, on trouve dans Grégoire de Tours l’histoire d’un seigneur frank que l’écrivain latin appelle Rauchingus ; comment traiter ce nom à la française? On hésite à forger celui de Rauchingue , et, pour se tirer d’embarras, on transcrit, lettre

1 I.c mol carlovitigitn, usité aujourd'hui, est un monstrueux barbarisme, contre lequel je proteste au nom de toutes les lois du langage; Mézeray écrivait : rots carliens, dynastie carlienne, ce qui valait cent lois mieux.

pour lettre, jusqu’à la désinence latine inclusivement. Les noms germaniques ainsi terminés en us peuvent se relever par centaines dans de savants ouvrages contemporains 1 ; et, chose fâcheuse , plus un livre sera érudit, plus il touchera aux points obscurs et inexplorés, plus il contiendra de pareils noms. Jugez, Monsieur, si mes tentatives de restitution tudesque sont l’unique obstacle à cette conformité harmonique, à cette analogie, à cette euphonie française que vous rêvez pour tous les noms d’hommes ou de femmes qui appartiennent à notre histoire. Considérée dans son état actuel, en dehors de ce que j'ai proposé, l’onomalologie franke est un chaos de noms disparates, germains purs, germano-latins, français, semi-français, formés à des époques diverses, corrompus à différents degrés. Le seul remède à cette confusion toujours croissante est d’aller droit au vrai par une réforme systématique ; de poser une règle de transcription qui, appliquée jusqu’au x* siècle à tous les noms d’origine franke, laisse passer ceux qui sont de bon aloi, transforme les uns, corrige les autres, impose à tous le cachet originel. Chercher cette méthode et l’établir dans sa vraie et juste mesure, voilà. Monsieur, ce que j’ai fait.

Et en cela, je le répète, je n’ai point brisé des règles constamment observées et faisant loi dans notre histoire, je n’ai point innové en dépit de la tradition nationale et du concert unanime de tous les historiens français. Un tel concert n’existait pas. J’ai trouvé nos historiens partagés en deux bandes, l’une curieuse du vrai dans la

1 En voici quelques-uns que je prends au lias.ird : Buectliuus, Clirodi nus, Bailenns, Wandelinus, Bractulfus, Suuuegiselus, Ebcntlfus, Wiomadus, Si eharius, Boccolmus, Bcrlliefridut, Cor bus, Yulftus.

forme aussi bien que dans le fond de l’histoire, et voulant que la vérité fût partout, jusque dans les noms propres, l’autre s’endormant là-dessus et recevant sans contrôle les types transmis par quelque devancier immédiat. Je me suis rallié aux premiers et séparé des seconds. J’ai suivi ceux qui, par des innovations aujourd’hui légitimées pour vous-même, ont remis les noms germains Theodebald, Mathilde et Bathilde, à la place des noms français Thiébaut, Maheut et Bautheut ou Baudour. J’ai été de la brigade des érudits du xvi e siècle, de celle du vieux Fauchet , du bon Mézeray, de Voltaire enfin, cet esprit si éveillé sur toutes les choses de science et de goût. Venu après eux, j’ai creusé plus avant qu’eux dans le même sillon, j’ai voulu accomplir les changements qu’ils avaient préparés de loin, j’ai repris, d’ensemble et d’une façon rationnelle, leurs essais rares et isolés. Voilà pour la question de science et de méthode; quant à la question de goût, telle que vous la posez, je n’y vois qu’une pauvre chicane. Vous m’accusez (je cite vos paroles) de bigarrer mon style d’horribles noms ostrogoths qui ne peuvent être rendus ni par nos signes dans l’écriture, ni par nos articulations familières dans la prononciation. Quoi, Monsieur, vous refusez à l’historien, qui en fait de noms n’a pas le choix libre , ce que de nos jours tout le monde accorde au poète et au romancier ! Qui s’avise de reprocher à M. de Chateaubriand son Chactas, fils d’Outalissi, fils de Miscou, et à d’autres moins illustres, mais dont, j’en suis sûr, vous ne contesterez ni le talent ni le succès, leurs Sbogar, Trilby et antres noms d’une mélodie fort peu française! A-t-on rendu le style de l’écrivain solidaire de l’étrangeté de ces noms? Point du tout; on les articule de son mieux, et.

s’ils sont rudes à la bouche, on ne trouve pas pour cela moins attrayants les récits où ils figurent. Je vous demande, Monsieur, la même grâce pour Merowig et Chlodowig.

Je pourrais terminer là cette réponse, j’ai mis de mon côté assez de preuves et de raisons; mais je ne veux pas paraître éluder le moindre de vos arguments. Vous m’en adressez un tout personnel qui intéresse, non plus ce que vous appelez spirituellement l’état civil de l’histoire, mais mon propre état civil; vous dites: «Je reviens au « docte historien dont je parlais tout à l’heure, pour lui « proposer un dilemme qui mérite quelque attention. Les « révolutions du langage sont un fait acquis. Faut-il reve- « nir sur ce fait, ou faut-il le reconnaître? Suivant la « solution que M. Thierry voudra bien donner à cette « question modeste, nous saurons à quoi nous en tenir. « Le roi Thierry continuera de s’appeler Thierry comme « par le passé , ou bien M. Thierry, l’historiographe, « s’appellera Théodoric. Il n’y a pas de milieu ; c’est ce que « la vieille logique désignait sous le nom de X argument « de Popilius. » Avant de répondre à ce dilemme, je vous arrête sur un mot, sur l’épithète d’historiographe dont il vous plaît de me qualifier. Ouvrez le dictionnaire de l’Académie au mot Historiographe, vous y lirez : Celui qui est nommé par un brevet du prince pour écrire l'histoire du temps. Or, je n’ai ni commission ni brevet de ce genre, et vous confondez ici (à plaisir, je suppose) le sens des mots historiographe et historien. Que dira de vous, Monsieur, l’Académie française que vous accusez d’une tolérance complice pour les violations du langage? Voilà une de ces fantaisies ou de ces négligences d’écrivain, qui sont pour les langues ce qu’est l’insecte au cœur de

l’arbre ; voilà quelque chose de plus dangereux que toutes les innovations possibles en fait de nomenclature historique, et vous êtes sous le poids de vos propres anathèmes. Cela dit, je sors de votre cercle de Popilius par une réponse d’enfant, digne de l’objection ; la voici : Quoi qu’il advienne de l’orthographe des noms écrits dans notre histoire, le mien est, et sera toujours, le nom sous lequel je suis inscrit dans les registres de ma ville natale, celui que j’ai reçu de mon père, qui l’avait reçu du sien, c’est-à-dire Thierry, lettre pour lettre. Quant au fils atné du roi Chlodowig, né en Gaule, de parents germains, quatre siècles avant la naissance d’une nation et d’une langue françaises, quel nom doit lui donner l’histoire, suprême registre de l’état civil? le nom que lui donnèrent ses parents si elle le retrouve. Comme eux, elle l’appellera Theoderik, ce qui, dans leur langue, signifiait puissant parmi le peuple '.

Contre cette fidélité naïve que le plus simple bon sens recommande à quiconque note ou rédige comme archiviste ou historien, vous alléguez, pour dernière raison, l’autorité des*deux grands peuples de qui nous vient la tradition de nos arts et de nos lumières, « Les Grecs et « les Latins, dites -vous, nos modèles en toutes choses, « avaient bien eu aussi quelques légères communications

' Les noms germains étaient formés de deux mots dont la réunion offrait un sens de bon augure. Le poêle Forlunat, s’adressant au roi Il ilperik , rappelle, pour le flatter, que son nom veut dir e fort pour le secourt.

Ctiilperice potens, si interpres Barbanis eitet,

Adjntor fortis, hoc qnoque noraen habes.

Non fuit in vanum sic te vocitare parentes,

Praesagium hoc totum taudis et omen erat.

(Fobtdnati Carmina., lib. ix, apud Script, rer. gallic. et francic., t. II. a. 520. i

o avec les barbares qu’ils soumirent à leur religion et à a leurs lois; mais profondément respectueux pour le « goût, pour l’euphonie et pour la syntaxe, ils n’accueil- « lirent l’onomatologie rude et grossière des peuples vain- « eus que sous la condition de la soumettre aux règles et « aux flexions de leur admirable langage, d Entendonsnous, Monsieur, sur ces mots règles et flexions . Voulezvous dire que les Grecs et les Latins déclinaient les noms étrangers, comme ceux de leur propre langue, au moyen d’une terminaison qui variait suivant le genre, le nombre et le cas? Je vous l’accorde; mais cela ne prouve absolument rien. Voulez-vous dire qu’en grec et en latin les noms étrangers à ces deux langues n’étaient point écrits tels que l’oreille les avait perçus; que l’usage était de les altérer d’une façon systématique? Je le nie. Dans l’antiquité comme à présent, l’oreillç faisait de son mieux pour percevoir les noms étrangers, la bouche pour les rendre, la main pour les écrire; mais toutes les trois sont faillibles, la dernière peut manquer de signes convenables; de là vinrent,, chez les anciens, d’excessives .altérations des noms barbares, qu’il est d’autant plus ridicule de louer, qu’elles furent involontaires. Je ne disputerai point ce qui regarde les Grecs; quant aux Romains, nos maîtres immédiats, pour ne parler que de ce qu’ils firent à l’égard des noms germaniques, je soutiens qu'ils eurent l’intention sérieuse de reproduire exactement ces noms par l’écriture, et qu’ils y réussirent presque toujours. Chez les historiens latins, ces noms sont parfaitement articulés; ils laissent voir distinctement les racines tudesques, ils ne sont autres que le mot barbare lui-même, augmenté d’une syllabe finale pour marquer le genre et la déclinaison : Ariovisl-us , Inguiomer-us , Arbogast-es }

Haldegasl-es, Malaric-us, Radagais-us , Marcomer-es , Hildemund-us, Hartomund-us, etc. Qu’on retranche la terminaison latine, et le nom original se montre intact. Nous, dont la langue ne décline point les mots par leurs désinences, nous n’avons pas besoin d’ajouter une seule lettre aux noms germaniques ; mais nous pouvons nous attacher à les reproduire aussi nettement qu’un Romain les écrivait quand il avait bien entendu, et je ne demande pas autre chose.

En invoquant l’exemple des Grecs et des Latins, vous assimilez, je le vois, aux flexions grammaticales de la déclinaison antique les syncopes successives qu’ont subies les noms propres en passant de la langue latine ou de la prononciation romaine, dans la langue romane du Nord, et de celle-ci, dans le français moderne. Ce que vous voulez faire entendre, c’est que l’écrivain français doit obéir, dans ses transcriptions de noms historiques, aux lois qui ont fait sortir, par une corruption graduelle, le roman du latin et le français du roman ; qu’entre diverses formes d’un même nom, il doit toujours choisir la plus française, celle qu’a élaborée et fixée l’usage populaire. Mais ce principe, que vous posez comme linguiste spéculatif, en avez-vous, comme littérateur, prévu et adopté les conséquences? Certes, il n’y a pas de noms propres en qui le travail de contraction qui a mis le sceau à notre idiome se fasse mieux voir que dans les noms de quatre saints de la période mérovingienne, saint Ouen, saint Cloud, saint Dié et saint Yrier; s’ensuit-il, selon vous, que l’historien qui raconte les faits du vi® et du vu* siècle soit tenu d’avoir dans ses récits des personnages mélodieusement nommés, Ouen, Cloud, Dié, Yrier, et non pas Audowin, Chlodoald, Deodatus, Aridius? Ici, Monsieur,

la question s’élargit; elle embrasse, non-seulement 1? restauration des noms germaniques, mais encore la conservation des noms latins dans la période historique où ces deux classes de noms subsistèrent collatéralement. Or, ce que j’ai fait pour l’une, je l’ai aussi fait pour l’autre, et par des raisons identiques. Je n’ai point altéré les noms latins d’après les habitudes de notre langue, je je n’ai point appelé Gilles, l’évêque de Reims, Ægidius ; si vous êtes conséquent, vous m’en blâmerez. Mais, cette fois, vous ne me taxerez pas de complaisance pour la barbarie; il faudra que vous m’accusiez d’un respect hors de saison pour l’euphonie et pour le goût.

Mon crime est double, et, si je suis absous d’un côté, je le serai de l’autre. Y a-t-il dans notre langue des règles obligatoires pour la reproduction des noms latins? S’il n’y en a pas, si l’on est parfaitement libre de les donner intacts, avec leur désinence, ou de les tronquer à la française, il faudra bien que le même genre de liberté soit reconnu pour les noms gei^naniques. Je remonte à l’époque où l’académie française reçut, comme vous le dites, Monsieur, le mandat de conserver et de fixer la langue; alors Corneille écrivait les noms suivants : Romule, Procule. Rutile, Icile, Pompone, Métel, Cosse, Tite, Brute, Cassie, Décie. Regrettez-vous que l’Académie n’ait pas sanctionné pour toujours ces noms devant lesquels, maintenant, vous reculeriez vous-même, si l’on vous parlait d’en user? Elle ne l’a pas fait; elle n’a pris aucun parti entre la forme tronquée et la forme pure; elle a laissé à l’historien et au poète leur libre arbitre à cet égard. Elle a sagement jugé que les noms propres, à moins qu’ils ne fussent formés d’un substantif ou d’un adjectif de la langue nationale, étaient hors des lois de cette langue; qu’ils

relevaient, non de ses habitudes particulières, mais des seules convenances du goût et de la vérité historique. Lequel est le plus français d'écrire Claude ou Claudius? Racine va répondre :

Ne pavions plus ici de Claude et d'Agrippine...

Claudius à son fils les avait destinés...

Claude même lassé de ma plainte étemelle...

Cependant Claudius penchait vers sou déclin...

Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux...

La cour de Claudius en esclaves fertile *...

Ces vers contiennent une leçon de liberté onomatologique ; ils montrent, par l’exemple de notre plus grand maître en fait de style et de goût, que le nom d’usage et le nom restauré peuvent, aussi bien l’un que l’autre, figurer dans une phrase française. Littérairement parlant, l’option est indifférente; historiquement parlant, elle ne l’est pas 1 2 . En histoire, la forme native, étrangère, barbare, si l’on veut, celle qui étonne le lecteur et le transporte loin de son temps, a une valeur que n’a pas l’autre. En frappant la vue, elle prévient l’esprit; elle nous met en garde contre le penchant que nous avons à nous figurer tout d’après nous-mêmes, nos habitudes et nos mœurs. Le nom francisé de Grégoire de Tours en dit moins sur ce personnage que ses noms romains Georgius Florentins

1 Voyez Drilannicus , acte I, scènes V et 2; acte II, scène 3; acte IV, scène 2 . — J’ai compté dix fois le premier de ces noms’ct sept fois le second.

5 Montaigne le pensait au xvk siècle: « le sçais bon gré, dit-il, à « lacques Amyot d’avoir laissé, dans le cours d’une oraison françoise, " les noms latins touts entiers, sans les bigarrer et changer pour leur « donner une cadence françoise. Cela sembloil un peu rude au commen- « cernent, mais desia l’usage, par le crédit de son Plutarque, nous en » a osté toute l’estrangelé. l’ai souhaité souvent que ceulx qui escrivent « les histoires en latin nous laissassent nos noms touts tels qu’ils sont...» ( Essais, liv. I, chap. xtvi. éd. d’Ainaury-Duval, in-fi», t820, t. Il , p. 131.)

cm

Gregorius; le nomade Clovis, analogue à celui d’Amadis. forme un véritable contre -sens avec les images rudes et sanglantes de la barbarie germaine.

Vous avez beau dire, Monsieur, la nomenclature usuelle pour les premiers temps de l’histoire de France porte à l’esprit je ne sais quoi de louche, qu’il est bon de secouer, ici par un changement de nom, là par un changement d’orthographe. J’en trouve chez vous-même une preuve que je vous signale en finissant. Vous avez lu quelque part que le roi Chilperic (j’orthographie comme vous) eut la fantaisie d’ajouter quatre lettres à l’alphabet, qu’il ordonna que les enfants fussent enseignés de cette manière, et que les livres fussent grattés à la pierre ponce et écrits de nouveau ' ; votre mémoire a brouillé ce trait avec d’autres lectures, et vous avez écrit sérieusement les lignes que voici : « Nous ne sommes plus, hélas! au « temps où Chilpéric, et Auguste, et Denys de Syracuse,

« confessaient, avec une noble simplicité, que les rois « eux-mêmes ne sauraient, dans leur toute-puissance,

« donner le droit de cité à un mot repoussé par l’usage.» Ce qu’il y a ici de plus étrange, ce n’est pas l'erreur de fait, l'inexactitude matérielle, c’est l’association de ces trois noms que vous glorifiez ensemble : Chilpéric, Auguste et Denys. Ou je me trompe fort, ou si, comme moi, vous écriviez Hilperik, vous n’auriez pas composé une pareille tirade. Le k, cette lettre insolite que vous dépeignez si bien, cette perpendiculaire maussade , armée de deux

1 « Addidit autem et lilteras litteris noslris, id est«,sicut Græci habent, ab , tiib, tdi, quarum characteres subscripsimus. Hi sunt •*, v, z, a. Et misit epistolas in universas civilates regni sui, ut sic pueri docerentur ; aelibri antiquitus scripti, planati purnice rescriberentur. » (Greg. Turon. Hisloria Francorum, lib. t, cap. xt.T. Apud, Script, rer. pallie, et frauie., t. U, p. 260.

pointes obliques et divergentes, se serait dressé à vos yeux comme une enseigne de barbarie, et vous aurait averti de réfléchir un peu avant de prêter au mari de Fredegonde le mérite d’une modestie de bon goût et d’une noble simplicité.

Dans vos plaisanteries, quelquefois piquantes, sur le système métrique et sur la nomenclature des sciences naturelles, vous n’avez nommé personne; vous auriez pu, sans me nommer, soutenir la même thèse en ce qui regarde l’histoire. Vous ne l’avez pas fait; vous avez préféré, sur ce point, la satire personnelle au simple combat des idées. Traduit par vous devant le tribunal des railleurs littéraires, attaqué d’une manière directe, j’ai répondu directement. J’aurais peut-être négligé ce droit de légitime défense, si votre diatribe ne m’eût donné l’occasion de rétablir dans ses véritables termes une question embrouillée à plaisir, mais tellement claire par elle -même, qu’il suffit de la bien poser pour qu’elle soit résolue. Je devais au public, notre juge à tous, de lui exposer avec détail les raisons d’une méthode qui, en beaucoup de points, choque l’habitude, qu’on ne trouble jamais impunément; vous m’y avez contraint, Monsieur, et c’est un bon office dont je vous sais gré. J’ai dit tout ce que j’avais à dire, le débat est clos de mon côté; si, du vôtre, il ne l’était pas, vous parleriez seul, je n’ajouterai plus un mot. Mes heures de travail sont rares et courtes, je les dois à quelque chose de plus grave et de plus utile qu’une joute d’esprit, difficile d’ailleurs pour moi autant qu’elle est facile pour vous.

Recevez , Monsieur, l’assurance de ma haute considération.

CHANTS POPULAIRES SCR LES DECI CHEFS BRETONS MORVAN surnommé LEZ-RREIZ 1 et NOMÈNOE.

(Extraits de l’ouvrage intitulé: Darsas-Breis, chants populaires de la Bretagne, recueillis et publiés avec une traduction française, des arguments et des noies, par M. Th. Hersart delà Villemarqué, 3« édition, t. I, p. <63 et suiv.)

LEZ -DR El Z, cinquième chant.

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