UNION DES PARTIS POLITIQUES DANS LA PROVINCE DE QUÉBEC
La bataille électorale est terminée: c’est l'heure de la juger, d’en apprécier les conséquences, de songer à l'avenir qu’elle prépare. Nous n’avons pas tous combattu au même titre, mais, obéissant à des convictions patriotiques, nous nous sommes tous engagés plus ou moins, d’un côté ou de l’autre, dans cette mêlée générale. Dans l'étude que nous entreprenons, nous devons donc également redouter et nos préventions et les préjugés du lecteur. Toutefois, si personne d’entre nous n’a pu assister au combat en spectateur froid et désintéressé, quelques-uns l’ont vu d’assez près pour en connaître les
* Pubké en janvier e: février 1874.
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détails et d'assez haut pour en saisir l'ensemble. Nous croyons être de ceux-là. Nous espérons d’ailleurs que le nombre est grand de ceux qui, aimant avant tout leur pays, savent se dégager des préoccupations de la veille pour prendre les déterminations du lendemain. C’est à eux que s'adressent les réflexions suivantes.
Et, tout d’abord, l'issue de la lutte n’est point contestable ; la victoire n’est pas restée indécise et ne saurait être réclamée des deux côtés, comme il arrive quelquefois. Le parti ministériel est victorieux, les conservateurs sont désorganisés. On pourra exagérer ce succès ou atténuer cette défaite ; on ne pourra nier ni l’un ni l’autre.
Mais il n'est pas si facile de dire quels sont les principes qui ont triomphé ; car s’il est évident que les vaincus sont des conservateurs, il n’est pas certain que les vainqueurs soient tous des libéraux. N’est-il pas vrai que le Varional, le Nouveau-Monde et le Journal de Québec ont combattu côte à côte durant les dernières élections ? Ces journaux ne soutiennent pas tous au même titre le parti ministériel. Plus d’une fois le Varronal a refusé le nom de conservateur au parti déchu, donnant ainsi à comprendre que ses propres amis le méritaient davantage. Le Vourvau-Monde s'est toujours prétendu conservateur, et il n’y a pas longtemps qu’il demandait l’entrée de M. Jetté dans le cabinet fédéral pour y représenter les idées conservatrices modérées. Enfin le Journal de Québec n’est pas une feuille libérale, ct M. Cauchon tient sans doute autant que jamais à ses premières couleurs. Quels offt donc été les défenseurs déclarés du hHbéralisme durant la campagne électorale qui vient de finir? Dans la presse, on n’en a vu qu'au Vafonä!, où, pour le quart-d’heure, ils avaient en
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M. Dessaulles un vigoureux interprète ; sur les hustings, ils étaient plus puissants que nombreux. MM. Dorion, Holton, Laflamme, Fournier, Geoffrion, Huntington, Thibaudeau étaient les principaux ; mais encore faut-il ajouter que, loin de froisser ouvertement comme jadis le sentiment catholique, ils se sont au contraire efforcés de le flatter autant que possible, du moins d’une manière indirecte.
Etant donnés ces faits, lesquels nous semblent incontestables, on doit reconnaître que dans l’organisation ministérielle telle qu’elle s’est révélée au combat, l'élément libéral comptait seulement pour une fraction. Assurément cette fraction renfermait les chefs qui dirigeaient les opérations générales ; mais ceux-ci ont-ils exercé une influence immédiate et déterminante sur la masse de la population ? Ne sont-ce pas au contraire leurs alliés, moins compromis qu'eux, plus moderes ou se disant conservateurs, dont l’appoint a fait pencher la balance du côté ministériel? Les amis du Vouveau-Monde, du Journal de Québec, et les conservateurs ‘‘ nationaux ”” ne forment-ils pas cette majorité des suffrages populaires obtenue par les candidats du gouvernement? Pour se convaincre qu'il en est ainsi, il suffit de se rappeler certaines démarches des chefs libéraux pour rassurer les catholiques à leur endroit et le soin particulier qu’ils ont pris de ménager sans cesse les modérés de toutes
nuances. Tant de précautions prouvent l’importance du vote qu’il fallait rallier.
Ce ne sont donc pas les principes libéraux qui triomphent ; n’ayant pas été à la peine ils ne sont pas à la gloire. Il est très-évident que le peuple en masse est resté conservateur : nous prenons ce mot, non pas dans le sens
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de partisan de tel ou tel homme, mais dans l’acception large d’un attachement inné ou raisonné au pays, ses constitutions, ses lois, et à la doctrine catiolique. Notre province est conservatrice ainsi, et tout ce qui sent l’annexion aux Etats-Unis ou l’irréligion lui inspire une invincible antipathie. La majorité est en ce moment groupée autour des chefs libéraux, mais on aurait grandement tort de supposer pour cela qu’elle approuve leur passé ; elle les a acceptés bien plutôt parce qu'elle les croit revenus de leurs anciennes exagérations. En les suivant, elle compte moins leur obéir que témoigner de sa confiance en quelques hommes nouveaux qui lui conseillent cette allégeance. Au reste, les chefs libéraux ont toujours à ses yeux le mérite d’être les plus expérimentés dans le parti victorieux.
Il est donc impossible, à cause même des éléments modérés que l’on a laissés prédominer dans la lutte électorale, de dire que les principes libéraux aient reçu de cette lutte urte sanction. Nous devons admettre cependant que les 4ommes qui triomphent aujourd’hui sont les chefs libéraux. C’est M. Dorion, c’est M. Fournier, c’est M. Letellier de St. Just, c’est M. Huntington dans le ministère ; ce sont MM. Laflamme et Doutre dans le comité central des élections ; c’est M. Dessaulles dans la presse. Le parti ‘‘ conservateur ’’ du Vouveau Monde et le parti ‘national ’’ de M. Jetté sont laissés à l'écart : injustice et faute manifestes. Injustice, car si, d’une part, M. Dorion et ses aris ont gagné le droit aux dépouilles par de nombreux combats soutenus avec courage, d'autre part, les services de leurs alliés méritent également une récompense ; faute, car le pays ne tardera peut-être pas à s’alarmer en voyant reléguer dans l’oubli ceux-là mêmes
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qui, parmi les ministériels, représentent le plus fidèlement ses idées et ses aspirations.
Ce sont les chefs du parti libéral, non les principes du libéralisme, qui ont triomphé aux dernières élections ; quiconque connaît un peu notre peuple et s’est trouvé en position de juger à quelles influences la majorité a obéi, l’admettra facilement et ne trouvera rien d'étonnant dans cette anomalie étrange au premier abord. Mais cette anomalie n’en existe pas moins, et elle doit finir bientôt d'une manière ou d’une autre. Les “nationaux” ne pourront la souffrir longtemps, et le peuple en général ne tarderait pas à s’en alarmer ; l'esprit de parti dans tous les cas l’exploiterait facilement à son profit. Le meilleur moyen de sortir de cette fausse position, celui que réclament les intérêts de notre province et qu’un patriotisme éclairé nous conseille, c’est une fusion des partis politiques.
Cette fusion est-elle possible ?
Les ménagements des vieux libéraux pour l'opinion catholique ne sont pas seulement une preuve éclatante de la persévérance du peuple dans la foi de nos pères ; ils sont de plus un témoignage en faveur du régime de la Confédération qui impose cette attitude à tous nos hommes politiques. En eff t, les théories libérales, en tant qu’elles se rapportent aux questions religieuses, ne sont pas d’une application fréquente à Ottawa, car, placées sous le contrôle de la législature locale, nos institutions spéciales sont à l'abri d'une autorité bienveillante en laquelle nous avons confiance puisqu'elle tient de nous son mandat, et les députés fédéraux n’ont ainsi que de rares occasions de légiférer sur les matières religieuses ou touchant à la religion. De là imnuissance relative du libéralisme. D'un autre côté, le fait que les catholiques ne sont qu'une petite minorité dans le parlement fédéral rend la population de notre province d'autant plus craintive dans les cas exceptionnels où ces sortes de questions peuvent être soulevées à Ottawa. Ayant conscience de sa faiblesse, elle redoute malgré elle que la majorité n’abuse de sa force, et elle veut avant tout que chacun de ses députés reste ferme au poste pour la défense de
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ses droits religieux et nationaux. Sur ce point nous sommes bien plus susceptibles qu'autrefois, et nous avons raison, car souvent c'est en paraissant résolu que l’on gagne de n'être pas attaqué, et dans tous les cas l’on est toujours plus fort contre l'attaque lorsqu'on est uni. Les libéraux se sont rendu compte de cette susceptibilité du peuple ; ils ont compris que les électeurs pourraient peut-être rester indifférents à certaines dissidences dans notre législature de Québec où nous sommes maîtres, mais qu’ils seraient sans miséricorde pour quiconque à Ottawa, où domine l'élément protestant, contracterait alliance dans les affaires religieuses avec nos adversaires naturels. Aussi avons-nous vu les députés libéraux voter dans le sens le plus incontestablement orthodoxe sur la question des écoles du Nouveau-Brunswick, et, depuis 1867, sortir les uns après les autres de l’Institut Canadien, Je crois que cette société ne compte plus un seul député catholique parmi ses membres.
Les libéraux ont donc changé complètement d’attitude depuis quelques années. On dira qu’ils sont sincères ou qu'ils sont hypocrites, selon qu’on sera leur ami ou leur ennemi ; quant à nous, nous les prenons tels qu’ils se montrent et nous constatons le fait de leur amendement ostensible.
Si tout le monde veut juger les hommes et les choses avec cet esprit de conciliation, la plupart des députés libéraux, au lieu d’être regardés comme des obstacles insurmontables à une fusion des partis politiques dans notre province, deviendraient acceptables aux catholiques, tolérables du moins pour les plus difficiles. Durant la dernière lutte, le Vouveau-Monde a donné un exemple qui tranche la difficulté aux yeux d’un bon nombre, en
se montrant bien disposé pour M. Geoffrion et en ne s'opposant pas à M. Laflamme. Il est possible d'ailleurs que plusieurs des chefs du parti libéral songent à se retirer de la vie publique pour prendre place sur les bancs de la magistrature ; leur retraite faciliterait un compromis.
Quant au parti ‘national,’ son alliance est déjà accomplie avec les libéraux, Lorsque M. Jetté a commencé l'organisation de ce nouveau parti, il n'a pas caché son intention d'agir indépendamment de M. Dorion et son entourage ordinaire, Le Z’ays venait de disparaître, le Variona/ prit sa place, et le choix de M. Chs. Laberge pour rédacteur-en-chef devait, dans la pensée de ses fondateurs, être une garantie de modération et d’orthodoxie. Dans un des premiers numéros, celui-ci condamna ou regretta les ‘‘ exegérations ’’ auxquelles le parti libéral s'était laissé entraîner. Plus tard M. Dorion a reparu à la tête de la fraction bas-canadienne de l'opposition ; mais nous devons croire qu'il a fait des concessions à l'opinion modérée pour compenser celles qu’on lui faisait quant aux hommes. Il a pu faire abnégation de quelques idées comme les chefs nationaux ont fait abnégation de leur personnalité. Mais si les nationaux ont pu contracter cette alliance, s'ils ont accepté pour /Æaders des hommes dont ils regrettaient le passé, à plus forte raison pourraient-ils s’allier aux conservateurs, dont le passé, ne refusons pas de le reconnaître, ne renferme rien qui, au point de vue de nos traditions nationales et religieuses, doive être désavoué. Les nationaux prétendent au titre de conservateurs, et bon nombre d’entre eux se sont séparés du parti qui porte ce nom plutôt par antipathie contre certains hommes que par
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suite de divergences de principes. Ces hommes étant disparus de la scène, les conservateurs restent leurs alliés naturels. Soyons francs : si les nationaux sont opposés d’une manière absolue à l'annexion, s'ils veulent la confédération por aujourd’hui et l'indépenda ace pour plus tard, il n’y a pas un seul principe essentiel qui les sépare des conservateurs ; des rancunes, des inimitiés personnelles les éloignent d'eux en ce moment, mais de principes, point. Au reste, il ne faut pas oublier que le parti national est allié à M. Cauchon ; après avoir accepté le plus violent et le plus compromis des conservateurs, ils peuvent bien, n'écoutant que leur patriotisme, se coaliser avec tous les autres.
Enfin, pour ce qui est des conservateurs eux-mêmes, ils ne peuvent avoir d’objections invincibles à une fusion. Ils doivent admettre que le régime fédératif, en créant un équilibre nouveau des intérêts de race et de religion, a modifié le champ d'action, la juridiction des anciens partis, et par là même le sens des noms qu’ils se donnent, et que, les circonstances ayant changé avec la constitution, les mots conservateur et libéral, dans le langage politique de la chambre des Communes, ne peuvent plus avoir la même signification que dans la législature du Canada-Uni avant 1867. On peut dire aussi qu’ils n’ont plus une acception complètement opposée, les conservateurs ayant accompli plus d’une réforme réclamée par les libéraux, et ceux-ci ayant de leur côté en certaines occasions voté dans le sens conservateur, comme nous l'avons constaté plus haut. Si, de part et d’autre, l’on recherchait sincèrement une entente, on s’apercevrait bientôt qu’il n’y a pas d’abîme infranchissable entre les conservateurs et les nationaux, car ces derniers n’ont
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jusqu’à ce jour professé aucun principe de radicalisme, ni même de libéralisme, dans l’acception ancienne et défavorable du mot.
Au fait, il serait curieux de savoir précisément en quoi nous différons les uns des autres sur le terrain de la politique fédérale. Nous continuons à nous appeler respectivement des noms que nous portions il y a dix ans sous un régime qui n’est plus; mais en quoi, je ne dis pas méritons-nous ces noms-là, mais quelle occasion même avons-nous de les mériter ? Voterons-nous pour le divorce ? Personne ne l’a jamais fait dans le passé. Voterons-nous pour les écoles mixtes ? Depuis longtemps personne n’y songe. Voilà pourtant les deux principales questions politico-religieuses qui peuvent surgir à Qttawa, et l’on peut affirmer sans crainte qu’elles nous trouveraient unanimes, c'est-à-dire tous conservateurs et catholiques. Pourquoi donc nous diviser par de vains mots qui ont perdu leur sens primitif ?
Non, le passé est mort par le fait d’un changement de constitution ; ne le perpétuons pas pour la vaine satisfaction d’abattre nos adversaires. Assez des vieilles disputes, comprenons le présent, songeons un peu à l’avenir. Le conservateur maintenant est celui qui tient avant tout à l'intégrité de la Confédération et, comme moyen nécessaire, au chemin de fer du Pacifique, et qui, fidèle à nos traditions nationales et religieuses, est décidé à ne jamcis f ‘llir à défendre les droits particuliers de notre province. Le radical est celui qui demande ouvertement l’annexion aux Etats-Unis ou la désire secrètement, et cherche à parvenir à son but en faisant manquer l’entreprise du Pacifique. Telle devrait être la démarcation des partis
politiques dans le sein de la législature fédérale. Æadical et conservateur-national sont les deux seuls noms que justifie l’état de choses actuel. Sur ce terrain, peu favorable aux aspirations étroites, mais digne des bons patriotes, un compromis devrait être possible entre tous ceux qui ont foi en la vitalité du peuple canadien et
‘qui se sentent assez de patriotisme au cœur pour faire
quelques sacrifices d’amour-propre dans l'intérêt de la patrie commune. Que tous les hommes éclairés qui ont conscience des dangers actuels et que les derniers évênements ne laissent pas indifférents, commencent à se
regarder sans haine, et leur union sera bientôt un fait accompli.
Si cette union est possible, est-elle également désirable dans les circonstances actuelles ?