IT] ' LE VOTE DE L'INTELLIGENCE
Dans le langage plus ou moins correct de la politique, on dit ‘le vote de l'intelligence” par opposition au ‘vote de la propriété.” Le Premier est admis en Angleterre, c’est-à-dire que tout citoyen majeur gagnant un certain salaire annuel est inscrit de droit sur les listes électorales à côté des propriétaires fonciers et des locataires, dont le droit cst attaché au sol et ne découle pas, comme pour les simples salariés, des connaissances acquises par l'étude. La loi suppose qu'un homme instruit et recevant déjà pour un travail intelligent une rémuné-
ration appréciable, est assez intéressé au maintien de
l’ordre social pour voter aussi sagement qu’un petit propriétaire sans instruction et n'ayant peut-être pour toute
lumière que l'instinct de sa conservation.
M. Chauveau, à la demande de M. Gérin, avait promis d'introduire cette réforme dans les lois électorales de notre province, et quelques jeunes gens ont résolu de
présenter une pétition à la législature pour faire valoir leurs idées sur le sujet. Iis ne
demandent pas en propres termes que droit de vote soit accordé aux salariés ; ils
invoquent plus exclusivement les mérites de la classe
instruite, et ils prétendent simplement que tout citoyen majeur homme de lettres, ou appartenant aux professions libérales, ou admis à l'étude de ces professions, devrait être inscrit sur les listes électorales.
Il est évident que cette réforme ferait exception au principe sur lequel les institutions anglaises font reposer le droit de vote; mais puisque cette exception a été admise en Angleterre, à plus forte raison devrait-elle l'être au Canada, où les grands problèmes de la propriété, du capital et du travail ne viennent pas encore troubler les esprits et agiter les masses, et où l'éducation
politique du peuple est au moins aussi avancée que dans la mère-patrie.
Il est difficile vraiment de dire que cette réforme serait intempestive. Pour ne parler en cé moment que de l'extension du suffrage, oserait-on reprocher aux centaines de jeunes gens qui se mêlent d'élections et qui exercent parfois une influence décisive sur leur résultat, qui parlent sur les hustings, dont le peuple adopte souvent les opinions, dont il souffre ct favorise même l’ingérence dans les affaires publiques, et qui se portent candidats et sont élus, quoiqu’ils ne possédent pas rée//ement le cens d'éligibilité ni le cens électoral; reprochera-t-on à ces jeunes gens de réclamer le droit de voter dans des élections où leur personnalité est engagée d’une manière si voyante ?
On voit souvent des imberbes, des jeunes gens qui ont pour toute richesse leurs talents, prendre la parole en public, se faire écouter, produire un grand effet, influencer réellement les électeurs : eh bien ! pourquoi ces jeunes
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gens, qui dirigent parfois plus d’un vote à leur gré, n’auraient-ils pas eux-mêmes le droit de voter ? Pourquoi ne voteraient-ils pas comme ceux qui suivent leurs conseils ?
Jusqu'ici nous avons fait reposer le droit de vote sur la propriété et la possession : tout propriétaire d’un immeuble d’une eertaine valeur et tout occupant d’une maison ayant telle valeur de location sont inscrits sur les listes. Il y a eu pendant ces derniers temps une tendance à augmenter le nombre des électeurs de cette dernière catégorie, en abaissant le chiffre du cens électoral des locataires. Il est étrange que dans les séries de modifications déjà accomplies, on ait toujours laissé de côté une classe nombreuse de citoyens qui, par leur : instruction, leur talent et leur position, sont parfaitement en état de remplir les obligations politiques. Ceux qui touchent des appointements de plus de $400 ne sont-ils pas dignes de jouir des franchises électorales, comme les locataires qui paient un loyer d'environ 20 piastres ?
Je pense que si l’on n’a pas déjà trop réduit le chiffre de la gualification pour ces derniers, il serait dangereux de l’abaissar davantage. Si le suffrage doit être étendu, c'est au profit de la classe fort considérabie dont nous venons de parler et qui possède toutes les qualités que l’on aime à trouver chez un bon électeur. Ce ne serait pas là une innovation ; nous ne ferions que marcher sur les traces de nos voisins du Nouveau-Brunswick, que la province d’Ontario se propose d’imiter à sa prochaine session.
Reconnaissons-le, un cours d’études réprésente un capital considérable. Capital dépensé, dira-t-on. Mais à quoi? sinon à acquérir la science nécessaire pour bien
comprendre le mouvement des intérêts publics, et l’homme qui a acquis cette science pourra voter au moins aussi sagement que le premier ignoiant venu, dont l'héritage se compose d’une moitié de terre et du droit de vote.
Mais on ajoute que le non-propriétaire n’a pas intérêt à bien voter. L'objection repose sur le principe même du droit de vote ; mais il faut cependant avouer que si, après un cours d’études régulier, après avoir obtenu un diplôme dans une université, après avoir été reçu avocat ou médecin, le citoyen n'est pas en état de comprendre les vécitables intérêts du pays, la plupart des électeurs ne sont guère plus en position de juger sainement des questions politiques portées devant leur tribunal.
C'est un pas vers le suffrage universel, obiecte-t-on encore.
Sans doute. Mais quel est le conservateur qui niera que si l’instruction était universellement répandue dans une certaine proportion, le droit de vote ne dût être accordé à tous les citoyens ?
Etant donné une société universellement instruite, le suffrage universel serait un principe conservateur. On doit abaisser le cens électoral à mesure que s’élève le niveau de l'instruction: principe méconnu en f'rance, observé en Angleterre, qui a perdu la première, et sauvé la seconde,
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ème LA CORRUPTION
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den Nous assistons en ce moment à un spectacle inaccou-
ur tumé. Chaque semaine les journaux enregistrent le sort fatal des députés qui, sortis des élections fédérales sains
t-on et saufs et vainqueurs, viennent succomber devant les tribunaux, comme ces vétérans échappés à la mitraille
niera sur le champ d’action, qui meurent ensuite obscuré-
dans ment au bivouac. Ils subissent la destinée commune de
t être vulgaires plaideurs. Dame Justice efface d’un trait la gloire de leurs triomphes passés, et le mandat de repré-
te, le sentant du peuple leur glisse entre les mains comme par
On enchantement. La Minerve dit que tous ceux dont les
ve le Pouvoirs sont contestés craignent de perdre leur siége,
ance, et l’un des juges, assure-t-on, a déclaré que si tous les
sauvé députés avaient ét
é amenés devant les tribunaux, tous les aient été renvoyés devant leurs électeurs.
Faut-il croire que la nouvelle loi élect sévère,
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orale est trop que notre éfaf de société Politique demandait un
remède moins violent ? Les médecins ont grand soin de préparer leurs drogues en raison de l’affaiblissement du h malade. Les auteurs de la loi électorale, Sir John A.
* MacDonald et après lui l’hon, M. Doricn, ont peut-être
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trop oublié à quel traitement débilitant l'électeur a été habitué pendant de longues années ; vouloir le faire passer brusquement au régime de l'abstinence totaie, c'était dangereux—surtout, il est vrai, pour le candidat appelé à rendre un compte sévère de la manière dont il aurait... soigné le patient.
Cependant il ne faut pas oublier non plus que les médecins administrent quelquefois des remèdes énergiques, décisifs, en disant : ‘* Demain le malade sera mieux ou mort.’ Ilen meurt le plus souvent, sans doute ; mais parfois aussi il en réchappe, lorsque, par exemple, son heure n’est pas arrivée. Or, notre heure—qui sait ? —n'est peut-être pas encore sonnée. Espérons, l’espérance fait vivre. Espérons que les récentes décisions en matière électorale nous seront une leçon pour l’avenir ; que nous prendrons bientôt l'habitude de voter, non pour le candidat qui a le plus d'argent et le moins de scrupules, mais pour celui qui, instruit, intelligent et honnête, est le plus digne de prendre en mains les intérêts d’un peuple libre ; que l’on comprendra, en un mot, que le vote implique l’idée de confiance gagnée et non pas d’une faveur accordée ou payée.
En réservant, bien entendu, la question de morale, on peut dire que la corruption électorale à son mérite. Certains auteurs n’ont pas craint d'affirmer que l'Angleterre lui doit son salut, car c’est par la corruption que les plus grands politiques anglais sont arrivés au parlement. Les chefs d’une nation ont tous, à un moment donné, été impopulaires, en vertu de cette loi de notre pauvre nature humaine qui, de tous temps, a poussé les masses vers l'ingratitude, le préjugé, l’aveuglement, et c’est en prenant d’assaut, au moyen de l'argent, les ‘‘ bourgs pourris”
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que les premiers hommes de l'Angleterre ont pu entrer dans la carrière ou y demeurer.
Mais pour l’honnête homme, ce fait incontestable n'infirme aucunement les droits absolus de la morale politique et chrétienne. La corruption, si déguisée qu’elle soit, demeure toujours la corruption; vendre
son vote est toujours indigne et d’un bon citoyen et d’un chrétien.
D'ailleurs, au point de vue purement politique, la corruption électorale a des résultats désastreux, En se voyant si ardemment sollicité, prié, cajolé, en constatant à quel prix on évalue son adhésion, er s’apercevant qu’il peut mettre son vote à l'enchère, l'électeur n’est guère porté à croire au désintéressement du candidat qui offre ainsi de payer en espèces sonnantes la confiance du public, et si plus tard on lui assure que ce candidat, devenu député, s’est vendu lui-même au pouvoir, il n’en sera pas étonné ; il ajoutera foi aisément à cette accusa-
tion, puis il prendra l’habitude de mépriser les hommes publics.
Ceux qui ont pratiqué le peuple savent à quoi s’en tenir là-dessus. Autant le peuple est respectueux en sa demeure, autant il est arrogant dans une assemblée. Il écoute un orateur, parce qu'il aime qu’on l’amuse ou cède à son émotion, mais en réalité il veut dominer et accabler du poids de sa supériorité du moment ceux qui réclament ses suffrages. L'idée populaire est que voter
pour un candidat, c’est lui accorder une faveur. Mais c’est le contraire que l’on devrait admettre, car l’homme instruit et honnête qui offre ses services au public fait acte de dévouement, loin d’obéir à son intérêt personnel.
220 LA LOI ÉLECTORALE oo sacs toit
Il y a dans la vie publique un attrait légitime qui peut tenter ies meilleurs esprits ; la politique, en dépit de ses déboires et de ses injustices, sera toujours l’objet des grandes ambitions, et il faut s'en réjouir, puisque autrement une nation ne serait jamais dirigée que par des médiocrités, Mais comment persuader au peuple que des hommes qui achètent leur mandat sont désintéressés, ne travaillent que pour la gloire? Le peuple, avec sa logique prepre, dira qu’ils achètent pour re vendre à profit.
La morale et l'honneur condamnent également la vénalité du vote, et seule la sincérité du scrutin assurera aux hommes politiques le respect des populations, sans lequel les gouvernants ne possèdent point l'autorité personnelle nécessaire à leur mission. Si la corruption électorale cesse, on respectera davantage les candidats, car on ne s’imaginera plus leur faire une faveur et leur rendre un service en votant pour eux.
La dernière victime de la sévérité de la loi est le premier de nos hommes politiques. Sir John A. Macdonald, dont l'élection était déférée aux tribunaux, a donné sa démission avant la fin de l’enquête, déclarant qu’en effet son élection était entachée d’illégalité, mais qu’il n’était pas personnellement responsable de ces illégalités.
Interrogé sous serment, il a avoué sans détours qu'il avait fourni mille piastres à son comité électoral. Cette attitude contraste singulièrement avec les réticences de certains témoins dans des causes semblables, hommes habiles qui trouvent le moyen d’obtenir de l’argent de tous leurs amis, sans même, paraît-il, leur en demander ni leur dire comment ils l’emploieront. A quoi servent
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Mais ce n'est là qu'un détail, et, après tout, c'est une maigre consolation de pouvoir dire que Sir John est resté digne dans un procès humiliant, Car n'est-ce pas une véritable humiliation pour un homme comme Sir John A. Macdonald—le premier nom du pays—d'être oblisé de reconnaître en cour qu’il a fait, pour être élu, l'œuvre d'un cabaleur vulgaire, qu'il a visité les estaminets de Kingston au bras de quelque ivrogne aimé de la populace? Nous nous trompons : c'est humiliant surtout pour le pays. Qu'est-ce en effet que notre société, qu'est-ce que notre démocratie, qu'est-ce que la liberté chez nous, si les chefs de la nation ne peuvent obtenir la faveur populaire qu’à la condition d'aller, à périodes fixes, patauger dans la boue des derniers rangs, d'oublier le respect qu'ils se doivent à eux-mêmes, de cesser d’agir en gentemen ? Cet état de choses est propre, tout simplement, à dégoûter de l2 vis publique les hommes les plus en état de rendre service.
Pour l'honneur du pays, il faut que nos mœurs soient réformées de façon, au moins, que nos chefs ne soient plus obligés d’exposer ainsi leur dignité.
La loi est bonne, on le voit à ses premiers effets; mais est-elle parfaite ? Par exemple, elle rejette sur le candidat la responsabilité même des actes commis à son insu ; de sorte que, dans un cas donné, la meilleure manière de combattre un adversaire serait de dépenser illégalement cent piastres à son profit. On voit de suite que l’homme le plus honnête peut devenir ainsi la victime d’un stratagème. Ilest vrai que la loi rend inéligible, pour huit ans,
222 LA IOI ÉLECTORALE
à toutes charges publiques celui qui aura été convaincu devant un tribunal de menées frauduleuses dans les élections ; mais on comprend qu’il n’est pas nécessaire d'employer des agents qui convoitent pour eux-mêmes la députation, et que le piége ainsi peut toujours être tendu. Il faudrait donc que le corrupteur, comme le corrompu, fût passible d'emprisonnement.
Autre exemple : il ne suffit pas maintenant au candidat battu, pour avoir droit au mandat, de prouver que son adversaire ou ses agents ont exercé la corruption ; il lui faut encore prouver qu’il possède la majorité des votes donnés légalement : il y a là pour lui une difficulté d’autant pius grande que la contre-preuve est permise. C'est sur cette difficulté qu’un candidat peut compter encore pour laisser champ libre à ses agents. S'il suffisait au candidat battu de paraître devant le tribunal les mains nettes, après avoir prouvé des actes illégaux de la part de son adversaire heureux, les choses changeraient de face en peu de temps. L'intérêt de tous serait alors de s’abstenir de la moindre peccadille, et chacun rivaliserait de scrupules avec son voisin. Souhaitons que cette réforme s’accomplisse.
Avec une loi semblable, fortifiée du scrutin secret, on obtiendrait des.élections pures et sincères.
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