‹ Dix ans de journalisme mélangesChapitre 21 sur 25 · LE SERMENT · texte numérisé non relu

LE SERMENT

M. Lamouche est un citoyen éclaïré qui aime à dire que le temps, c’est de l'argent. Il dit cela surtout à l’époque des élections, et jamais il ne perd sa journée

, quand il va voter pour le candidat de son choix.

M. Lamouche concilie ses intérêts avec son devoir $ il a découvert

Qu'il est avec /a /oi des accommodements.

Son procédé est à la fois simple et ingénieux. Il sait l'heure où les agents du candidat passeront chez lui pour le conduire au poll, et, à cette heure-là, invariablement il a affaire à l'extrémité de son champ. Mais madame Lamouche reste à la maison. Elle recoit les agents avec cette politesse qui la distingue, et s’informe d’un air étonné de ce qui lui vaut l’honneur de leur visite. Ils s’expliquent. Elle est de plus en plus étonnée, car, vraiment, elle avait oublié que l'élection a lieu ce jour-là ; son mari se mêle si peu de politique ! Bref, elle accepte deux dollars, et renvoie son monde avec cette politesse qui ne cesse pas de la distinguer ; puis elle continue de vaquer à ses occupations. Tout à coup elle s'aperçoit . que son digne mari a oublié sa pipe à la maison, et comme

madame Lamouche cherche toujours à faire plaisir à M. Lamouche, elle se hâte de lui envoyer porter cette pipe par un de ses enfants M. Lamouche reconnaît une fois de plus l’excellent cœur de madame Lamouche. Il interrompt son travail pour allumer son brûle-gueule, tout en réfléchissant au bonheur de posséder une bonne femme. Mais, chose étrange, transition singulière ! lancé sur la voie des réflexions, M. Lamouche se *rouve bientôt sur le chemin du poll, où il arrive tout joyeux pour donner son vote.

Là, on lui présente la formule du serment que voici :

Vous jurez ‘‘que vous n’avez reçu aucune chose, et ‘ qu'aucune chose ne vous à été promise, soit directe- ‘ ment, soit indirectement, pour vous engager à voter à ‘ cette élection. Ainsi, que Dieu vous soit en aide.”?

Et il jure en conscience. En effet, il dit qu’il n’a rien reçu. Qu'on lui parle des deux piastres données à sa femme, et il répondra que ce n’est pas son affaire, que madame Lamouche est maîtresse de ses actions.

Voilà un exemple des trop nombreux faux serments qui se commettent le jour des élections parlementaires. Les circonstances varient ; au fond c’est toujours la même chose. Les candidats ou leurs amis ont l'esprit fort inventif : ils achètent à l’électeur des poules, un cheval borgne, une vieille chaxrette, à des prix fabuleux ; ils font à ses enfants des présents princiers ; ils louent cinquante voitures dans un seul village, et que sais-je encore ? Le tout de façon que l’électeur puisse se dire qu’il n’a pas été question de son vote dans le marché.

Le subterfuge est évident, et comment expliquer qu’on ait, malgré tout, le courage de prêter le serment exigé par la loi ?

Dans certains cas, c'est malhonnêteté pure et simple de la part de l'électeur ;. c’est, le plus souvent, chez lui fausse conscience ; toujours c’est un oubli des lois

de l'honneur.

La preuve que les électeurs sont des honnêtes gens qui se font une fausse conscience, c’est que, pris chacun en particulier dans les transactions journalières, ils sont irréprochables. M. Lamouche tout le premier, qui ne vote que moyennant valable considération, se ferait scrupule, comme cu dit, de voler une tête d’épingle. Il semble que pour lui les choses d’électons sortent des règles ordinaires. Au fait, n’est-ce pas là ce que l’on enseigne au peuple ? Que lui disent les meneurs d'élections, c’està-dire, en général, les hommes les plus intelligents de la paroisse ? ls lui disent qu’il faut être honnête, payer ses dettes, exécuter les contrats, respecter le serment ; mais, d’un autre côté, Hs sollicitent eux-mêmes le peuple à la malhonnèteté en temps de lutte électorale : ils le pressent, le menacent même, et lui préparent les moyens de se parjurer le moins possible. Est-il étonnant que des hommes peu éclairés, ainsi poussés par leurs guides naturels, finissent, l’intérêt personnel aidant à tromper leur jugement, par croire qu’ils ne se parjurent pas du tout ? On arrive de la sorte à avoir deux morales, une pour ka politique, une autre pour la vie privée.

Et les lois de l’honneur ! ..…. Ah ! sans doute, il n’y a rien de plus contraire au point d'honneur que de vendre son vote et de mentir Ensuite, la main sur l'Evangile ; aussi bien, ne faut-il compter sur l’honneur qu’à défaut d’autres moyens pour gouverner les hommes. L’honneur est un orgueil ou uné vanité; ce n’est point la conscience, ni le frein du devoir, ni la religion, et ne saurait

y suppléer complètement. C’est d’ailleurs un sentiment qui suppose la culture de l’esprit, une certaine délicatesse d'éducation que les classes populaires ne possèdent pas encore. Ce moyen ne serait donc pas assez universel, quand même il ne serait pas insuffisant en soi. Prévost- Paradol a exprimé dans un style magique cette dernière idée: ‘On voit souvent, dit-il, au bord de quelque ruisseau, un arbre profondément atteint par le temps ; le tronc est largement ouvert, le bois y est détruit, il ne contient guère qu’un peu de pourriture ; mais son écorce vit encore, la sève y peut monter, et, chaque année, il se couronne de verdure, comme au beau temps de sa jeunesse ; il reste donc fièrement debout et peut même braver plus d’une tempête. Voilà l’image fidèle d’une nation que le point d’honneur soutient encore après que la religion et la vertu s’en sont retirées.””

Au dire de ce sage, qui n’était pas un catholique, c’est donc dans la religion, la vertu, la conscience d’un chacun, qu’il faut chercher la garantie de l’observance fidèle des lois. Pour le cas qui nous occupe il suffirait peut-être bien souvent d’en appeler à l'intelligence de l'électeur, qui, dans notre pays, est toujours un homme suffisamment religieux. En effet, le mot ‘‘indirectement,’” contenu dans la formule du serment, atteint tous les détours de ia fraude, mais n’en signale aucun, et il est certain qu’une foule d’électeurs n’en comprennent pas toute la portée. Ce n’est qu’un seul mot d’ailleyrs, et un mot peut passer inaperçu ; il échappe facilement à l'oreille de l’homme, par exemple, qui, ne sachant pas lire, n’est guère familier avec les phrases interminables de nos statuts. Il y aurait une expérience à faire, ce serait, après avoir déféré le serment à uné dizaine d'individus, de les prier de dire,

FE encore sous serment, si le mot ‘‘indirectement k se trouve cite dans la formule : combien d’entre eux pourraient l’affrpes mer d'une manière positive ? Quoi qu'il en soit, une énursel, mération des procédés de corruption indirecte les plus débat. connus ne serait pas de trop à la suite de cet adverbe. Hire C'est ce que proposait M. Laframboise, si je ne me elque trompe, dans un des projets de loi électorale qu’il a soute mis à la législature de Québec. Interroger l'électeur mn x vaudrait peut-être encore mieux. Tel qui souscrirait ur sans effort à la formule, n’hésitera pas à dire que, l’autre | lus jour, le fermier du candidat lui a vendu du blé à bon j ta marché.

say Nous parlons iei, bien entendu, seulement de ceux qui nation se font une fausse conscience ou ne se rendent pas compte que la du serment exigé par la loi ; quant à ceux qui se parjurent

sciemment, on devrait les poursuivre sans merci, car ce sont de mauvais citoyens, des hommes dangereux dont

>, cest . e RE ; 5 ri l’exemple est funeste, l'influence démoralisatrice. Nous hacun s si 6 aimons à croire que le nombre en est petit; mais les èle des À \ èle € dernières enquêtes faites devant les tribunaux suffisent à eut-être , : : ds ut-È éveiller des craintes sérieuses. Que penser de ces indi-

eur ne :

SE vidus qui jurent aujourd’hui qu’un candidat leur a donné mment à ; x

k cent ou deux cents piastres, qu’ils en ont dépensé les ontenu

trois quarts, et qu'ils ne s’attendent pas à remettre le reste, et qui, le jour de l'élection, avaient juré n’avoir rien reçu ni directement ni indirectement ! Quel jour ont-ils fait un faux serment P

s de ia qu’une portée.

passer omme, amilier y aurait féré le 1 dire,

La phalange libérale de 1848, déjà décimée par la lutte, voit ses chefs disparaître les uns après les autres, Ce groupe de jeunes gens si distingués, après avoir exercé tant d'influence sur le mouvement politique, vaincu et dispersé, compte aujourd’hui ses morts—ceux qui, jadis ardents au combat, pleins de verdeur et d’une force exubérante, sont venus courber la tête sous le sort commun, Joseph Papin, Charles Daoust, Joseph Lenoir, Eric Dorion, Labrèche Viger, Gustave Papineau, Krancis Cassidy, Charles Laberge, que de noms manquent à l'appel, que de personnalités brillantes à jamais disparues !

Leur époque a été celle des grandes ardeurs, des ambitions et des illusions. Un écho de libéralisme nous arrivait de France : notre jeunesse, qui savait déjà par cœur les vers de Lamartine, dévora bientôt ses discours républicains ; on parlait du renversement de la féodalité,

de régénération sociale, d'émancipation des peuples, et l’on rêvait aux héros de Tite Live. Les uns wnpatients du joug religieux, ou réfractaires, les autres frappés des maux de la société, tous encore pénétrés de leurs lectures du collége, et poussés par des convictions juvéniles, c’està-dire actives et incontrôlées, ils se lancèrent dans un mouvement dont peu d’entre eux distinguaient la pente fatale. C'était un réveil, ou plutôt c'était une éclosion de la jeunesse à la vie publique, le premier essai de nos institutions libres par de jeunes têtes ; cette génération semait sa folle avoine dans le champ de la politique. On fonda l’Institut-Canadien, où pour la première fois ceux qui avaient le talent de la parole trouvèrent l’occasion de se faire valoir. Z' Avenir fut créé et donna l’essor aux écrivains. C'étaient là deux tribunes, et elles avaient pour eux tout l'attrait, pour le public tout le prestige de la nouveauté. Il est permis de croire que, dans l’une comme dans l’autre, acclamés par la foule éblouie, quelques-uns se croyaient un peu plus grands que nature. La confiance en soi-même est un élément de succès ; ils n’en manquaient pas. Lancés à corps perdu dans la lutte, ils obtinrent tout d’abord des avantages considérables. En 1854 ils emportèrent d'assaut près de vingt comtés.

Entre les premiers de ce groupe remarquable, se détache la figure sympathique de Charles Laberge, écrivain et orateur distingué.

Charles-Joseph Laberge est né à Montréal le 20 octobre. 1827.. Son. père était négociant, sans fortune ; sa mère était la sœur de.Gabriel Franchère; qui a laissé un récit si attrayant de ses voyages:dans le Nord-Ouest., I]

fit un brillant cours d’études au séminaire de St. Hyacinthe. Ses condisciples l’appelaient le Pefit Laberge, mais ses professeurs comorirent que ce petit bonhomme, espiègle et vif, pourrait bien dans la suite jouer un rôle sur la scène du monde. Si l’on en croit la tradition, le jeune Laberge se serait révélé journaliste avant même d’avoir fini ses classes, En effet, il fonda un journal au collége, qu’il nomma bravement le Zibéraz. Cette feuille ne se donnait pour mission ni de défendre la société ni de démolir le trône et l’autel ; elle s’efforçait simplement de dauber les professeurs qui avaient eu le malheur de déplaire aux élèves, et le petit Laberge mettait à cette besogne autant d’ardeur que d'esprit. On dit que les émotions plus âpres du journalisme politique ne lui firent

jamais oublier les premières jouissances de ces débuts clandestins.

Un seul trait fera voir ce qu'était ce jeune homme au moment de sortir du collége. Aux exercices littéraires de 1845, il prononça un discours et obtint le prix de déclamation ; le supérieur du séminaire demanda à l’hon. Louis-Joseph Papineau, qui était présent, de vouloir bien couronner le jeune élève. Papineau s’adressant au lauréat, lui dit : ‘ Franchement, monsieur, je n'ai jamais aussi bien parlé que vous venez de le faire ; si j’ai eu le titre d’Orateur, vous en avez le talent.”?

Cette parole, venant d’un homme comme Papineau, ne suffsait-elle pas à décider de la voie que suivrait en politique l’heureux écolier à qui elle était adressée ?

Son cours classique terminé, M. Laberge vint à Montréal étudier le droit chez M. KR. A. R. Hubert : il fut admis au barreau en 1848, et il entra en société avec

232 CHARLFS LABERGE

re

M. Rodolphe Laflamme, mais dès 1852 il abandonna Montréal pour aller se fixer à St. Jean d’Iberville, où en peu de temps il se créa une large clientèle.

L' Avenir avait été fondé en 1847, et Laberge en fut le plus brillant collaborateur. Ses collègues étaient : Eric Dorion, Joseph Papin, Joseph Doutre, Charles Daoust, D. E. Papineau, Joseph Lenoir, Rodolphe Laflamme, C. Duranceau, C. F. Papineau, Wilfrid Dorion, C. H. Lamontagne, E. U. Piché, Gustave Papineau.

L' Avenir a laissé les plus tristes souvenirs et l’on s’explique difficilement qu’un talent délicat, une nature d'élite, un bon chrétien comme Laberge ait pu consentir à rester solidaire des impiétés grossières dont cette feuille se rendait coupable, Etait-ce chez lui entraînement, faiblesse de caractère ? Nous l’ignorons. Mais on assure qu’il n’est jamais tombé personnellement dans les exagérations de ses collègues.

Nous arrivons à la grande date libérale de 1854. Cette année-là. M. Laberge fut élu dans le comté d’Iberville et il prit place en: chambre au premier rang dans le groupe dont M. Dorion était le chef et qu’on a appelé la P/érade Rouge. Tout le monde se souvient encore du fameux pamphlet paru sous ce titre, et dans lequel M. TJ. C. Taché et M. @hauveau, sous le pseudonyme de Gaspard Le Mage, ont décrit si spirituellement toute la constellation. Ce souvenir peut être rappelé aujourd’hui sans blesser personne.

Il y avait d’abord en tête M. Dorion :

‘ Il a succédé à M. Papineau dans la direction du

parti démocratique ; personne ne prétendra qu’il l'ait remplacé. Dans le mois de juillet dernier, M, Dorion

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en étant rendu à la onzième page d’une exception péremptoire en droit perpétuelle, écrite dans le style de ses discours et qu’il lisait à hu ‘te voix et sur le même ton, s'endormit d’un profond sommeil. 11 lui advint alors le même songe qu'avait fait Joseph longtemps avant que d'être le premier miniftre de Pharaon. Il rêva que douze des étoiles les plus rouges et les plus grandes de la pléiade, y compris celle de son petit frère Eric, s’inclinaient profondément devant la sienne. Une fois réveillé, il se souvint qu’il avait déjà deux fois failli être un grand homme, la première fois lorsqu'ayant une dizaine d’années il avait signé une pétition contre les griefs, circonstance qu’il a rapportée en chambre dans son premier discours, et la seconde fois lorsqu'il lui était arrivé de signer comme secrétaire le manifeste de l'association annexioniste. Plus rusé cependant que le fils de Jacob, il ne parla de son rêve à personne. Quelque jours plus tard, les rouges et les torys-annexionistes de Montréal le prenaient pour leur candidat.”?

Papin venait ensuite :

‘ Avant que de partir pour Québec, les chefs démocrates se sont distribué les rôles qu’ils allaient jouer. Comme vous avez pu le voir consigné au Moniteur, il a été résolu d’une voix unanime que M. Papin serait le Danton de la Montagne. Le député de l’Assomption est au reste un bon enfant ; sa figure a même une expression joviale lorsqu'il ne-veut pas la rendre terrible, lorsqu'il oublie que c’est lui qui fait Danton.”

M. Prévost : y

‘€ Il lui importe peu que ce soit avec ou sans indemnité que les seigneurs soient dépossédés, que Sébastopol résiste ou soit démantelé, pourvu que le greffier de la cour de Terrebonne ait été nommé ex conformité des résolutions passées par l'assemblée du quinze ou du vingt d’un mois quelconque, dans une année queleonque, dans la salle publique du village de Terrebonne, dans la paroisse de Terrebonne, dans le comté de Terrebonne. ’?

234 CHARLES LABERGRE

22 se

M. Eric Dorion, l'Enfant Terrible :

‘ Mis à côté de M. Papin, c'est physiquement le contraste le plus frappant que l’on puisse voir. Il semble que ceux qui ont envoyé les rouges en chambre aient voulu former une collection aythropologique complète du nain au géant et de l’Antinoüs au Satyre.””

M. Daoust :

‘ Grand, rude, vigoureux, et pas très-beau garçon, qui ne laisse pas que de se faire aimer et estimer de ceux qui le connaissent. En chambre, il paraît croire que la prudence est la meilleure partie de la valeur, et surtout préférer les délices du comité de la pipe aux charmes oratoires de ses collègues.””

M. Dufresne :

‘ N'est pas aussi béotien qu'il en a l’air.””

MM. Bourassa, Darche et Guèvremont :

‘* Nébuleuse composée de trois étoiles d’une infiniment petite grandeur... M. Bourassa est bien le type de l’inflexibilité démocratique... M. Darche, chevelure qui paraît avoir horreur du peigne comme d’un instrument de tyrannie... Connaissez-vous M. Guèvremont ? Pour moi, il me semble que je le connaissais avant que de le connaître, tant il y a de gens qui ont l'honneur de lui ressembler. ?”

M. Valois :

‘ Est médecin, et comme beaucoup d’Esculapes célèbres, il dédaigne le soin de sa personne. Il se rase tous les huit jours, ne se peigne pas aussi souvent, et conserve s' -" habits des souvenirs frappants de tous les événe-

de la journée.’ … Jobin :

‘ C'est lui qui, dans les moments de crise, berce sur ses genoux l'Enfant Terrible, prépare une potion calmante pour M. Prévost, et donne, les jours de fête, un

coup de peigne à M. Darche et un coup de brosse au docteur Valois.’”

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Tels étaient les collègues de M. Laberge, contre lesquels on dirigeait mille trai.. qui nous paraissent aujourd'hui inoffensifs, mais qui dans le temps eurent un succès prodigieux. M. Laberge était le plus épargné ; il paraît même qu'il a été très-flatté de son portrait, et c'est pourquoi nous ne craignons pas de reproduire presqu’en

entier le chapitre qui lui est consacré dans la P/éiade Rouge :

‘ Saluons avec respect la seule étoile de première grandeur qu’il y ait dans toute la constellation.

‘M. Laberge est de très-petite taille, mais d'assez jolies formes, sa tête surtout est belle ; ses yeux ont une expression de douceur accompagnée de finesse, sa bouche a de la causticité. Chez lui, les facultés perceptives l'ernportent de beaucoup sur les facultés discernantes, comme on le voit de suite dans sa physionomie et sur son front proéminent à la base.

‘ M. Laberge a véritablement ‘l'intelligence supérieure et l'éducation accomplie ’’ que le Moniteur avait déclaré officiellement appartenir à tous les députés rouges. Il n’a peut-être pas au même degré ‘‘ l’indépendance de

caractère ’” qui forme le complément du signalement démocratique.

‘ Il n’est guère possible de posséder une plus grande facilité d'élocution, et si une argumentation nerveuse et serrée manque presque toujours à ses discours, la période accomplie, heureuse et cicéronienne ne lui fait jamais défaut. Son geste a de la grâce, sa diction de la pureté, sa voix de l’hgrmonie.. On le dit très-éloquent lorsqu'il se passionne, et cela doit être, car sa voix est sympathique ; mais en chambre il s’est borné jusqu’à présent à une sorte de persifflage élégant qui intéresse sans émou- . voir. Sa figure favorite est l’antithèse, et chez lui elle fixe quelquefois le jeu de mots, ce qui n’est pas du tout

parlementaire, le genre parlementaire ayant été inventé par les Anglais, qui se sont toujours abstenus d’avoir de l'esprit.

‘ Il nous a menacés de verser jusqu’à la dernière goutte de son sang pour la défense de nos institutions. On vous exempterait, M. Laberge, de verser même la première, si vous vouliez seulement nous dire quelles sont /es vrei/leries auxquelles vous tenez si peu que de ne pas vouloir répandre pour elles une seule goutte de cette encre dont votre parti‘ montre si prodigue.

‘ Avec la compagnie que vous tenez, une telle restriction ne laisse pas que d’être inquiétante. On désirerait aussi savoir, au premier moment de loisir que vous laissera votre grande mesure des juges de paix électifs, quelle est l’af/onge que vous vous proposez de faire au programme démocratique. La chose est beaucoup plus grave qu’elle n’en a l’air, et votre réponse sur le tout est attendue avec une anxiété qui n’est égalée que par l'estime que l’on a pour vous.

‘ M. Laberge est un talent distingué; ce n’est ni un prophète, ni un sphynx, ni une sybille, comme le donnent à entendre quelques miaistériels malicieux, afin d’aiguiser la jalousie de ses collègues de la Montagne; mais tel qu’il est, il peut bien inspirer des craintes sérieuses aux ambitieux du parti. Aussi, s’efforcent-ils de proclamer qu’il est un homme d’imagination, un caractère original et paresseux, un littérateur, un poëte, ce qui est une manière comme une autre de commencer à insinuer qu’un homme n’est bon à rien.

‘ En comparant le député d’Iberville à la plupart de ceux qui l’environnent, on se demande comment il en est venu là. Hélas! comme dit Virgile, de combien d'erreurs n’est pas capable un jeune homme tourmenté par un amour impitoyable... Quid Juvensis.…..?

‘ C’est cette belle divinité terrestre qui s'appelle la louange qui a séduit le cœur de M. Laberge ; c’est elle qui lui a inspiré une de ces passions effrénées que toutes

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les ovations démocratiques auront bien de la peine à satisfaire, car il est homme à en reconnaître tôt ou tard, si ce n’est déjà, tout le néant, à sentir toute la fadeur de l’encens grossier que l’on brûle dans les colonnes du Pays et du Moniteur...

‘ Enfin, le jeune homme avait besoin d'action, d’expansion, d’un peu de fumée : il fallait choisir entre la voie ordinaire battue par tout le monde, ou se lancer dans une voie nouvelle et inconnue ; le premier parti était le plus sage, le second le plus brillant. L'imagina-

tion déjà grande et forte l’emporta sur la sagesse qui ne fesait que de naître.

‘€ C’est ce qui explique pourquoi M. Laberge, abreuvé aux sources rafraîchissantes du catholicisme, se laisse emporter par les éloges de ces feuilles vénéneuses, le Seseur, le Moniteur et le Culivateur ; pourquoi, lui, honnête et généreux, souffre qu’en parlant de l'abolition des dîmes, on flatte les plus sordides cupidités ; pourquoi, instruit et intelligent, il se laisse imposer des billevesées comme les juges de paix électifs et les parlements annuels. Ce n’est pas qu'il veuille se faire un marche-pied de toutes ces choses pour devenir procureur-général, il abandonne cela volontiers au chef suprème ; mais c’est qu’il tient à honneur de jouer son rôle jusqu’au bout, et comme on lui a assuré qu’il était un des chefs, il se dit à lui-même

comme le personnage de Scribe : Il faut bien que je les suive.

‘€ Ira-t-il loin, me demandez-vous? Mais sans doute ! Est-ce que l’on sait où l’on s'arrête lorsqu’on a pour vous guider en avant l'Enfant Terrible, et par derrière pour vous pousser, le citoyen Pierre Blanchet ! ”?

Celui qui inspirait un tel respect à ses 1versaires devait être un homme d’une valeur réelle.

M. Laberge en chambre était sur son véritable terrain,

dans l’élément qui convenait le plus à ses facultés. Pas assez retors pour être un avocat de premier ordre, ni

assez profond pour faire autorité dans la magistrature, il possédait un don naturel d’éloquence, une largeur d'idées, une droiture de caractère qui lui créait, sans effort de sa part, une place exceptionnelle dans une assemblée délibérante. Il n’est pas devenu orateur par Je travail, il était né expert dans l'art de bien dire. Sa phrase coulait de source, correcte et harmonieuse, comme un ruisseau toujours limpide. Il parlait une belle langue, n français véritable : sous ce rapport, personne n'a été mieux doué que lui dans notre pays.

Pourquoi, avec de telles aptitudes, M. Laberge s'est-il retiré de la politique ? Hélas ! peut-être a-t-il subi le sort, trop commun parmi nous, des natures délicates que les déceptions jettent dans un dégoût insurmontable des hommes et des choses. Entré comme solliciteurgénéral en 1858 dans le cabinet Brown:Dorion, qui ne vécut que quarante-huit heures, il a pu s’exagérer le tort que lui faisait cette alliance avec un homme si mal noté dans notre province, et il se sera dit qu’il était compromis pour toujours.

Quoi qu’il en soit, aux élections générales de 1867, il refusa la candidature, et se consacra de nouveau à l'exercice de sa profession à St. Jean, où le ministère libéral de 1863 vint le chercher pour le faire juge suppléant à Sorel, A l’expiration du congé accordé au juge Bruneau, qu’il remplaçait, les conservateurs n’ont pas maintenu M. Laberge dans ses fonctions. Cet acte a été regretté même par des adversaires de M. Laberge, M. Cartier, dit-on, répondait à ce reproche en disant qu’il n’avait pu rien faire pour un magistrat qui avait rendu un jugement deux jours après l'expiration de ses

pouvoirs. Cette raison était assurément plus spirituelle que péremptoire.

Obligé de se remettre encore une fois à sa profession, M. Laberge ne se mêla guère de politique. Il se contenta d’écrire parfois dans le Zranco-Canadien, plutôt pour rendre sérvice au rédacteur absent que pour satisfaire un besoin réel de publicité. Il a publié anssi dans | Ordre des articles qui ont été très-remarqués ; il signait Libéral mais catholique. C'était sa formule, et il la défendait avec la plus grande sécurité. On peut dire, toutes proportions gardées, qu’il a été le Montalembert de son parti, démocrate autant que catholique, associant à des convictions religieuses solides les idées modernes sur les relations de l’Eglise et de l'Etat.

M. Laberge était alors un écrivain élégant, facile, correct, toujours digne. On reconnaissait ses écrits à leur grand air, à leur cachet de vrai style français, à l'ironie fine et de bonne compagnie dont il savait relever, assaisonner ses arguments.

Il s’est aussi essayé dans la poésie. Il a donné de temps à autre à la presse des vers maintenant oubliés ou perdus. On trouve de lui, dans le second volume de la Littérature Canadienne, une fable intitulée Ze Crapaud et l'Ephé.. ère, qui n’a rien gle remarquable ; j’en citerai là morale :

À quoi sert la science,

L'âge et l'expérience, Si ce n’est pour le bien ? Les talents sont un prêt : A Dieu le capital, au prochain l'intérêt.

Il serait injuste de jugéèr M. Laberge comme écrivain par ce qu’il a été au ÆVafionaz. Lorsqu'il est venu se fixer à Montréal en 1872, il était déjà atteint de

Lie

la maladie cruelle à laquelle il a succombé. Ce n’est qu’au prix d’efforts vraiment héroïques qu’il parvenait à écrire ses articles sous l’étreinte du mal qui le rongeait. Ses adversaires dans la presse ne pouvaient toujours tenir compte de ses souffrances ; ils les ont trop oubliées parfois. Ils ne savaient pas assez, dit M. Hector Fabre dans Z’Ævénement, ce que lui coûtaient ses plaisanteries émoussées. Pour ma part, je confesse avoir été trop sensible à ses attaques, et je regrette les représailles, mal comprises du reste, exercées contre lui.

M. Laberge a été avant tout et par-dessus tout un homme de bien ; il a été un grand caractère encore plus qu’un esprit distingué, et c’est par là surtout qu’il vivra dans la mémoire de ses amis. Le public retiendra quelques-uns de ses discours, mais les pauvres se rappel. leront ses charités, ses intimes se souviendront de ses vertus. Qu'est-ce que le talent ? qu’est-ce que la gloire ? Les bonnes actions ont seules un vrai mérite, que les hommes eux-mêmes estiment iei-bas et que Dieu récompense là-haut. M. Laberge savait élever ses regards audessus des horizons terrestres ; j'ignore ce qu'était dans le fond son libéralisme, mais il avait les aspirations immortelles du catholique convaincu. En proie à une maladie qui ne lui laissait pas un instant de repos, il a montré dans ses souffrañices le calme d’un sage et la résignation d’un chrétien ; pauvre et chargé de famille, il imposait silence à ses tortures pour accomplir son travail quotidien, et le sentiment du devoir était tel chez lui qu’il y puisait la force de dompter la maladie au point quelquefois de faire illusion aux siens et de leur donner de courtes espérances,

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Antoine Aimé Dorioi: £st né le 17 janvier 1818, à Ste. Anne de la Pérade, d’une famille au sein de laquelle il a dû puiser de bonne heure l’amour de la politique. Son pére a représenté le comté de Champlain dans l’assemblée du Bas-Canada de 1830 à 1838, et son grand-père,

M. Bureau, a été membre de la même législature de 1820 à 1834 pour le comté de St. Maurice.

Après avoir fait son cours classique au collége de Nicolet, M. Dorion vint à Montréal, où il étudia le droit sous la direction de M. Cherrier. Il était reçu avocat en 1842, au moment où s’ouvrait pour le Canada l’ère nouvelle du gouvernement responsable. L'acte arbitraire de l'union des deux provinces dut exercer sur lui une influence décisive :; trop jeune pour prendre part aux luttes du jour, il accorda néanmoins toutes ses sympathies à M. Papineau dans ses protestations absolues contre le nouveau régime, et prit place dans les rangs

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de la jeunesse irréconciliable de l’époque. Il suivit avec une ardeur à peine contenue les péripéties des grandes joûtes populaires qui signalèrent les premiers temps de l'union, et lorsque la révolution de 1848 éclata en France, il avait trente ans.

On sait quel fut ici l’écho de cet événement. Le premier essai chez nous d’une réelle liberté avait eu pour effet naturel d’échauffer les cœurs et les imaginations. Chaque citoyen se voyant appelé à participer au gouvernement de la chose publique, s’exagérait les proportions et les devoirs de son rôie ; la jeunesse surtout, plus prompte et plus empor :, se prenait d’enthousiasme et rêvait facilement une rénovation complète de notre état social et politique. L’écolier, en abordant les belles lettres, songe tout de suite à composer un poëme épique ; ainsi la jeunesse canadienne possédait à peine les rudiments de l'instruction démocratique qu’elle songeait déjà à établir du premier coup dans notre pays la république de Platon. La révolution de ’48 s’accomplit pendant qu’elle faisait ce beau rêve. Elle y vit un signe des temps, la date d’une existence nouvelle pour l’humanité.

C’est alors que fut créé le C/u& National Démocratique, et il faut lire son manifeste de 1849 pour se rendre compte du mouvement qui s’opérait alors dans les esprits. ‘ Démocrates par conscience et Canadiens - français ‘ d’origine—disait ce’ document—il nous peinait de ‘ songer que les courants électriques de la démocratie ‘ qui sillonnent aujourd’hui le monde civilisé passeraient ‘ inutilement ici, faute de pouvoir trouver un fil conduc- ‘fteur sur les terres du nouveau monde... Sans le

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‘le commerce et le suffrage universel qui les feront ‘6 libres.”?

M. Dorion appartenait à ce club avec Papin, Doutre, Daoust, et autres jeunes disciples de Papineau. Ce manifeste est probablement la première pièce de ce genre dont il porte sa part de responsabilité, et l’on se souvient que dans un de ses derniers discours devant les Coraimunes à Ottawa, il s’est encore prononcé en faveur du suffrage universel. Cette conviction se retrouve vivace chez lui aux deux extermités de sa carrière politique.

Nous venons de rapprocher le nom de M. Dorion de ceux de plusieurs hommes fameux par la violence de leurs diatribes anti-religieuses ; mais on aurait tort d’en conclure que le chef du parti libéral soit tombé dans les mêmes exagérations de langage. Jamais homme, au contraire, n’a revêtu de formes plus courtoises des idées souvent hostiles à ses concitoyens, et l’on peut dire que c'est à ce décorum, à sa dignité personnelle bieu plus qu’à ses talents transcendants qu’il doit d’avoir pu

recueillir, dès son entrée au parlement, la succession onéreuse de Papineau. Laberge et Papin étaient plus brillants, mais il avait plus de prestige. Elu à Montréal en 1854, il fut reconnu aussitôt comme chef du parti libéral.

Ce prestige, il le devait à ses bonnes manières, à son extérieur distingué, à sa parfaite honnêteté, à son travail opiniâtre. Mais ses débuts politiques sont de ceux que l’on aimerait à oublier. Sans parler de ses votes anticatholiques, ses deux projets des parlements annuels et des juges de paix électifs paraissent aujourd’hui à tout le monde vraiment pitoyables. L'école de /' Avenir, fausse en religion, déraisonnait en politique.

En 1857, Cartier chargea M. Sicotte d'offrir un portefeuille à M. Dorion. Ce dernier, soit qu’il subît l’influence de ses partisans, soit qu’il obéît à l’ardeur de ses propres convictions, repoussa ces avances qui, dans la peusée du chef des conservateurs, étaient destinées à donner une nouvelle force au Bas-Canada, à la nationalité canadienne-française. L’année suivante, M. Dorion put croire qu’il avait bien fait de refuser la fusion, mais cette illusion fut courte, car le ministère Brown-Dorion n’exista que quarante-huit heures.

Cet échec parlementaire fut suivi en 1861 pour M. Dorion d’une défaite électorale à Montréal, où M. Cartier l’emporta sur lui. Cependant, bien qu’il ne fût pas député en 1862, après la défaite du ministère conservateur sur la loi de milice, il accepta un portefeuille dans l’administration $. Macdonald-Sicotte. M. Falkner lui fit place dans le comté d'Hochelaga. Revenu au pouvoir dans de pareilles circonstances, M. Doriôn devait,

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ce semble, y rester longtemps. Toutefois, six mois après, il offrait sa démission, par suite de dissentiments avec ses collègues sur la question du chemin de fer Intercolonial. On a dit dans le temps que cette question n'était que le prétexte de sa retraite et qu’il fallait en chercher la raison dans le fait que le chef du parti libéral souffrait de son rôle secondaire à côté de M. Sicotte. Les événements paraissent justifier cette interprétation.

En effet, le ministère S. Macdonald ayant été battu en 1863, le gouverneur-général consentit à des élections nouvelles ; pour s’y préparer, le Premier ministre appela à lui M. Dorion de nouveau, mais dans de telles conditions cette fois que M. Sicotte crut devoir se retirer. C’est le cabinet S. Macdonald-Sicotte qui fat défait en parlement, et c’est le cabinet S. Macdonald-Dorion qui en appela au peuple. Dans le manifeste admirable qu’il lança alors, M. Sicotte constata cette substitution de drapeau pour notre province. C'est à cela sans doute que tendait M. Dorion, car il fit voter par les chambres, à la session suivante, une somme de dix mille piastres

pour les préliminaires seuls du chemin de fer Intercolonial.

Le ministère libéral fut défait en mars 1864, sans avoir pu faire rien de remarquable. L'acte le plus important de M. Dorion, celui qui eut le plus de retentissement dont les contemporains ont le mieux gardé souveuir, est la nomination de M. Sicotte à une place de juge. M. Sicutte, par le fait même de sa rupture avec M. Sanfield Macdonald, s'était créé une position considérable dans le pays, et Cartier, avec une abnégation peu ordinaire, lui laissait jouer le rôle de chef de l’opposition ;

mais M. Sicotte accepta une place à l'heure où la &hambre allait voter sur une motion de non-confiance présentée par lui-même. * Cette faute ne lui a jamais été pardonnée, et l’homme qui la lui fit commettre ne méritait pas plus d’indulgence.

L'histoire des années suivantes est présente à tous les esprits ; c’est l’histoire des origines mêmes de la Confédération. Battu, écrasé, subissant défaite sur défaite en chambre comme aux élections, M. Dorion a rempli ses devoirs de chef d'opposition avec une persévérance courageuse et résignée. Petit à petit ses adversaires en sont arrivés à le plaindre, à s’apitoyer sur sa longue infortune, et le jour de son triomphe tardif, tout le monde était content pour lui. Et maintenant que, de son propre gré, il tourne le dos à l'avenir, on se prend à dire qu'il méritait mieux que cette carrière avortée. Car, à tout prendre, ce qui caractérise sa vie politique, c’est l’insuccès. Ministre pendant quarante-huit heures la première fois, pendant six mois la seconde et la troisième fois, qu’a-t-il accompli ? Il a nommé M. Sicotte, il s’est laissé nommer lui-même, et il a fait voter une loi électorale élaborée par tout le monde : voilà tout. JM n’a rien fait en ’58, il n’a pas fait de budget en ’64, il n’a pas réglé en ’74 les questions de l’amnistie et des écoles. Toujours on a compté sur lui, toujours il a trompé l’espérance publique.

Où trouver le secret de tant d’échecs si souvent répétés qu’il forment la règle générale dans cette vie orageuse ? M. Dorion est-il un homme médiocre, où n’est-il qu’une victime du malheur des temps ?

Il nous semble que la réponse à cette question se trouve dans le dernier acte par lequel il a clos sa carrière. Voilà

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un homme qui, après vingt longues années de lutte, arrive enfin au but de ses efforts ; son triomphe est complet, une majorité toute puissante se presse autour de lui ; il peut agir, exécuter, réaliser ses projets longtemps rêvés, fonder quelque chose, après avoi: détruit ses adversaires, et travailler pour sa propre gloire autant que pour le bien, tel qu’il l'entend, du pays : et c’est alors qu’il prend sa retraite sur les bancs de la magistrature. Ce n’était pas la peine de supplier, pendant vingt ans, le peuple de lui confier le pouvoir, s’il devait l’abandonner aussitôt après l'avoir obtenu. Mais qu'est-ce à dire ? M. Dorion n'’estil qu’un ambitieux vulgaire, désireux seulement de se caser dans un ermploi lucratif? Non, il a combattu de bonne foi, en obéissance à certaines idées ; il a voulu posséder l'autorité pour le bénéfice du pays; mais dans cette longue lutte il s’est fait illusion à lui-même, il a fini par oublier qu’il ne frayait son chemin qu’à l'aide de bras amis qui le souteuaient et, au besoin, le poussaient de l'avant. Il n’a jamais eu le tempérament d’un politique. Arrivé au sommet, il lui a manqué l'ambition et l'énergie pour s’y maintenir.

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Et, monté sur le fatte, il aspire à descendre,

Le tracas du gouvernement ne lui va point ; il n’avait pas d'aptitude à vivre au milieu des tiraillements ; il se dégoûtait. C’est le mot. Je suis persuadé que depuis son entrée dans la carrière publique il a passé sa vie dans le dégoût : dégoût de ses amis comme de ses adversaires, car les petites misères qui affligent et abattent les natures comme la sienne, sont malheureusement de tous les partis. Les détails de la politique sont quelquefois peu dignes et froissent l’honnêteté, l'honneur, la droiture du

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gentilhomme, même lorsque les résultats généraux obtenus frappent le public par leur caractère de grandeur, C'est à la nature humaine, chétive et mesquine, qu'il faut s'en prendre. Ne pouvant la changer dans son ensemble, il vaut mieux l’accepter telle qu’elle est, mépriser ce qui che elle est méprisable, mais ne pas se laisser abattre par la vue du mal, et travailler tout de même dans l'intérêt du grand nombre, En outre, la politique, surtout pour les ministres, est le métier le plus harassant du monde : il faut être trempé d'acier pour y résister. M. Dorion ne l'était pas, et il a brisé sa carrière au moment où elle commençait sérieusement.

Ceci n’est pas une critique en mauvaise part. Même en admettant toute l'utilité du rôle de M. Dorion comme chef d'opposition, il faut reconnaître que ce rôle ne sonstitue pas une carrière complète d'homme d'état. Le chef d'opposition peut se faire une réputation d’orateur et donner une haute idée de ses capacités pour le gouvernement, mais il ne gouverne pas en réalité, sa position reste secondaire, son œuvre est bornée comme son action. La possession du pouvoir est nécessaire à l’homme d'état pour faire sa réputation et donner la mesure de sou génie. Si M. Dorion avait eu le tempérament d’un politique, il aurait saisi le pouvoir comme un général s'empare d’une hauteur prise d'assaut, pour s’y retrancher, faire la loi au pays d’alentour, et attacher à son nom une gloire impérissable en terminant une campagne décisive pour les armes nationales. Il a préféré laisser à d’autres le profit de la victoire, et céder son épée pour reprendre la toge.

Il restera à M. Dorion d’avoir été considéré par le public comme un avocat de premier ordre. Formé à

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l'école de M. Cherrier, il a donné au barreau l'exemple de l'honnêteté et du travail, de la bonne éducation unie à la science du statut, du respect de soi-même et à la fois du dévouement aux clients. Chose singulière et qui a été plusieurs fois remarquée par ses amis, M. Dorion qui dans les discussions parlementaires était souvent mou et indécis, se montrait d’une énergie puissante devant les tribunaux. Lorsqu'il s'était chargé d’un procès, on ne pouvait trop se fier à lui ; il ne cédait rien, il se défendait et attaquait son adversaire avec la même vigueur, La raison de cette différence est qu'au palais il se trouvait sur son véritable terrain. M, Dorion a toujours été essentiellement avocat, même en chambre, et s’il prend sa retraite dans la magistrature, c'est qu’il obéit à ses goûts et à ses aptitudes véritables. Il est plus fait pour interpréter les lois que pour mener un parti à la bataille, Juge-en-chef de la Cour d'Appel, il paraîtra chez lui

tout d’abord, et il saura faire honneur à ses hautes fonctions.

Pendant que nous étions tous absorbés par les préoccu- Pations politiques, la mort passait dans les rangs de la jeune génération et y faisait un vide qui ne sera pas de sitôt comblé. Lucien Turcotte est décédé le 12 janvier (1874). Mort pendant une lutte électorale où l’attendait un triomphe ! Mort au milieu d’une agitation qui a détourné le souvenir de ses compatriotes et empêché même ses meilleurs amis de penser à lui au gré de leur affection et de leur douleur ! Moi qui l’aimais comme un frère, je n'ai pas eu la triste consolation de lui rendre les derniers devoirs. Ironie des choses d’ici-bas : son taient, Sa vertu singulière lui méritaient' tous les succès ; déjà les obstacles ordinaires des débuts étaient tombés devant son énergie et son travail, il pouvait compter sur une belle carrière, les regards étaient fixés sur lui, il avait d’ailleurs l’ambition légitime de faire et d’être quelque chose—et il meurt durant ces élections parlementaires

qui devaient lui ouvrir les portes d’un avenir tout préparé d'avance par l'estime de ses compatriotes pour le grand nom qu’il portait !

Sur cette tombe à peine fermée, qu’il nous soit au moins permis de pleurer la perte que la patrie vient de faire et d’honorer la mémoire d’un ami.

Lucien Turcotte était le troisième fils de l'honorable J. E. Turcotte ; il a été aussi son élève. Il était petit enfant que déjà son père, dès lors en pleine possession de ses succès oratoires, lui apprenait à déclamer les fables de Lafontaine. Il lui donnait d’abord l'exemple, puis il l’installait hardiment sur une table ou une chaise, et le faisait répéter, corrigeant ses gestes et ses intonations. À dix ans, Lucien récitait le Chêne et le Roseau comme un élève du Conservatoire. Avec un pareil maître, il ne pouvait manquer de se bien former, et ses compagnons d’études qui ont eu les prémisses de sa jeune éloquence, s’expliqueront la sûreté de son débit en apprenant que son expérience remontait si loin. Un jour ses confrères, enthousiasmés par sa parole, lui ont ‘it une ovation : il disait plus tard que c’était là simplement un succès de déclamation obtenu par certains éclats de voix que son père lui avait appris. Explication pleine à la fois de modestie personnelle et d’orgueil filial.

Au collége et à l’université, le jeune Turcotte s'est toujours distingué par $es habitudes laborieuses et par sa bonne conduite. D'une activité d'esprit infatigable, il avait une soif dévorante de tout savoir, et il s’exaltait pour toutes les études, histoire, littérature, philosophie, théologie même. Il a toujours été le plus ardent des discoureurs, parlant sur toutes choses, parfois sur celles

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qu’il ne connaissait pas : c'était sa manière à lui de tirer parti des relations sociales.

Son temps d'université a été l’époque la plus heureuse de sa vie, Les succès qu’il y a obtenus lui ont ouvert les horizons de la vie, Ilse trouvait précisément à cet âge où l’on jouit d’un triomphe avec l'émotion candide de l’enfant et l’orgueil légitime de l’homme, période de transition entre la jeunesse et la virilité du talent, âge fortuné, bien différent d’une époque plus avancée de l'existence où les illusions ne déteignent plus sur les hommes et les choses qui nous entourent, où la réalité

nue laisse voir la petitesse des hommes et l’inanité des choses.

Les confrères de Lucien Turcotte se rappellent encore plusieurs de ses discours prononcés à l’occasion des fêtes universitaires, discours de jeune homme sans doute, mais animés déjà d’un souffle d’éloquence. Il avait un tempérament d’orateur, il avait le pectus qui fait d’un expert en l’art de bien dire un orateur véritable. Chez lui la pensée provoquait le sentiment, l'émotion suivait de près l’idée et communiquait à sa parole la chaleur qui vivifie, l’accent qui subjugue ; l'accord intime de l’esprit et du cœur lui donnait cette force entraînante, don naturel des privilégiés, qui s'impose à tout le monde et qui est vraiment l’éloquence, la puissance de convaincre. Avide de toute science, penseur acharné à tout concevoir, il était de plus doué d’une sensibilité délicate et d’une imagination qui le portait au-delà des horizons communs, au-dessus des niveaux ordinaires. On lui a reproché certaines hardiesses, sans doute pour le punir de pousser trop loin l’essor de son intelligence : tant il est

vrai qu’il nous faut payer cher même la joie pure des pensées ou des rêves qui, touchant presque aux sphères infinies, sont l’expression la plus élevée des facultés de l’âme humaine et la ravissent en la rapprochant des spiendeurs pour lesquelles elle a été créée. N'oublions donc pas que c’est à la puissance des efforts faits pour trouver la formule du vrai et du beau, dont Dieu a mis en nous l'instinct, qu’il faut mesurer les natures nobles et fortes. ‘* Le sublime est le son que rend une grande âme,’ suivant le mot de Montalembert.

Un maître a dit que la plume forme a bien dire. Lucien Turcotte avait compris cela, et il écrivait beaucoup, non pas seulement en vue d’une préparation immé:diate, mais dans le but de s’habituer à l'élégance et à la pureté du langage. Il donnait par là un exemple qui devrait être suivi plus généralement dans notre pays. Il voulait être en état de dire des choses justes, mais il voulait de plus pouvoir les bien exprimer. Il savait toute l’importance de la forme dans l’art oratoire, et il cherchait à éviter la vulgarité avec autant de soin que le néologisme, habitude qui enfante deux qualités rares mais essentielles chez les avocats et les politiques : la propriété des termes et la sobriété des développements. Etre clair et concis, c’est le point difficile pour l’orateur, même pour l'écrivain.

Lucien Turcotte était parmi nous du trop petit nombre de ceux qui, richement favorisés par la nature sous le rapport de l'intelligence, comptent cependant, pou, réussir dans le monde, bien plus sur l’étude que sur leur facilité native. Que de talents perdus par cette confiance exclusive dans les ressources naturelles de l’esprit ! Pourvu

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LUCIEN TURCOTTE 255 an

que l’on dise de quelqu’un : Il a du talent, celui-là croit avoir tout fait, il semble au comble de ses vœux, et il n’étudie pas ; on dirait qu’il ne sent même pas le besoin d'étudier. Et pourtant les facultés intellectuelles de-

mandent à être cultivées et nourries pour conserver leur fécondité primitive.

Notre ami avait compris de bonne heure cette nécessité absolue de l'étude, et il s’y adonna avec une ardeur opiniâtre. Ii avait de l'ambition, mais il ne l’aurait pas crue avouable s’il ne l’avait fondée sur un labeur persévérant, et que l’on peut appeler excessif puisqu’il y a contracté le germe d’une maladie mortelle.

Ses études de droit finies, il eut une chaire à l’Université-Laval qui l'envoya passer deux ans à Paris pour se Préparer à donner son cours. C’est là surtout que je l’ai bien connu, et je me rappelle avec bonheur ces jours féconds dont notre amitié et des études chéries faisaient le charme. Que de Promenades instructives nous avons faites dans ce beau Paris, tantôt cherchant des bouquins sur les quais, tantôt explorant une rue célèbre par ses souvenirs historiques, tantôt visitant les monuments, les musées, les fabriques dont s’honore la F rance ! Comme elles nous semblaient courtes ces heures que nous passions dans le jardin du Luxembourg, à l’ombre des grands Ormes, un livre à la main, lisant à haute voix, discutant, écrivant, en toute liberté, devant ce public habitué à

voir les étudiants préférer le grand air du parc à la chaleur de leurs mansardes !

Nous allions quelquefois au théâtre ou à l'opéra, et l'œuvre des maîtres le transportait d'enthousiasme. Les

cours de la Sorbonne lui causaient souvent une impression pénible:: il se disait qu’il ne pourrait jamais enseigner avec ce talent, et cette seule idée le jetait dans un découragement dont il ne se relevait qu’à force d'énergie. Mais cette énergie, 1l la possédait au plus haut degré pour l’accomplissement de ses devoirs d'homme et de chrétien. Caractère digne, honorable, dans la plus belle acception du mot, et catholique convaincu, il unissait à la sévérité de la vertu le charme des natures exubérantes et expansives. Jeune, emporté, il a su cependant éviter les fautes de son âge. C'était une âme d'élite dans un corps vierge. À défaut des vertus chrétiennes, le respect qu’il se portait à lui-même aurait fait de lui un sage. Mais il était catholique sincère, n’aimant pas à faire étalage de ses pratiques religieuses, priant Dieu avec humilité et du fond du cœur. A Paris, il faisait presque tous les jours une visite au Saint-Sacrement, et j’ai été trois mois sans le savoir. Ce trait renferme tout le secret de sa vie.

Hélas ! que nous reste-t-il de ce grand cœur, de cette belle intelligence ? Un simple souvenir. C’est'beaucoup pour l’exemple qu’il nous retrace ; qu’est-ce pour notre amitié? qu'est-ce pour la patrie qui fondait tant d’espérances sur son enfant ? On dirait qu’une fatalité pèse sur ies jeunes gens doués de génie. Les uns sont annihilés par les circonstances ou par les persécutions, les autres s’anéantissent eux-mêmes par la paresse ou les habitudes, et la mort nous enlève les plus irréprochables. Remontez seulement à vingt années en arrière ; comptez tous les jeunes gens marquants ou même célèbres qui sont disparus de la scène pour des causes diverses, et dites si notre nationalité n’est pas bien malheureuse de perdre ainsi

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tant de nobles défenseurs sans avoir obtenu d’eux les services qu’ils pouvaient rendre ?

Le ciel de ses élus devient-il envieux ?

Ou faut-il croire, hélas ! ce que disaient nos pères, Que lorsqu'on meurt si jeune on est aimé des dieux ?

Qui méritait plus que Lucien Turcotte une longue vie ? On serait tenté de crier à l'injustice du sort qui ne lui a Pas permis de donner toute la mesure de son intelligence et de travailler longtemps pour son pays, si l’on ne savait que Dieu veille sur les Peuples et sur les individus avec une infinie miséricorde.

Il a rappelé à lui notre ami;

courbons la tête, et cherchons dans cette belle mort le secret de bien vivre. Par ce qu'il a été, Turcotte nous apprend ce que nous devons être. Il jui en a coûté sans doute de faire le sacrifice de

ses affections, de ses espérances,

de sa jeunesse : il n’avait que vingt-sept ans ! Mais il'a fait face à la mort avec le courage résigné du chrétien qui a observé toute sa vie les commandements de Dieu et de l'Eglise. Il ne faut pas le plaindre : toute la gloire, tout le bonheur est d’être ainsi préparé pour le suprême départ.

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