M. MICHEL
Les tailleurs vous demanderont si vous désirez que votre pantalon soit tight où loose... Les marchands de nouveautés se proclament négociants en marchandises sèches ‘‘ dry goods,” ce qui doit sembler à un étranger l'indice d’une manœuvre déloyale, d'un part pris de déprimer les denrées du voisin. Les mêmes vous présentent des gants de #zd, et s'offrent à les stretcher ; il vous proposent une sc arf, un cloud, des Loops, qu'ils vous c4argeront au plus juste prix pour du cas, parce qu'ils ceirent leur magasin et vident leur sfock. Jetez plutôt les yeux sur leurs &7Ys affichés à leurs carreaux ; Grande vente pour vider. Les marchands de fleur de farine (c’est-à-dire en anglais four) exposent à votre vue des simples, c'est-à-dire des échantillons (samples) des produits du pays...
Au palais de justice, dans la Chambre des Communes d'Ottawa où dans les:
Chambres locales, on emploie nombre de locutions réprouvées par la grammaire française, A n’en citer qu’une seule, les orateurs disent à tout moment: ‘Vos honneurs savez, vos honneurs comprenez,” au lieu de ‘ Vos honneurs savent, vos honneurs comprennent.” Un avocat facétieux auquiel JE sigualais un pareil solécisme, cherchait à le justifier en m ’objectant le scandale qui arriverait si, s'adressant à un législateur ou à un magistrat, un orateur ou un membre du barreau lui disait: ‘Votre Honneur verra.” Il y aurait, ajoutait-il en riant, de quoi le capiasser,
Et ainsi de suite ; tout le travail de M. LaRue y passe La seule différence entre les deux auteurs, c’est que l’un
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comme notre langage nous reproche, à nous, ses
de trop fréquentes exceptions et
nous signale comme un ridicule en même temps qu’un péril. E
‘néanmoins, l'écrivain français reprend M. La-
R'e pour avoir dit ex Canada. De sa part, cette critique frise l’ingratitude.
M. Francisque Michel s’est histoire du commerce de Bordeaux et par ses recherches sur le pays des Basques : espérons que dans ces deux
ouvrages 1l s’est montré plus original que dans l'essai ethnographique dont nous‘venons de donner un apercu.
fait remarquer par une
Notre langue, paraît-il, est entachée d’un autre grand défaut : elle se complaît trop dans le nuage des idées et des disputes théologiques. Ainsi, quelques journaux anglais ont l'habitude de reprocher à la presse canadienne-française ses discussions oiseuses sur la religion et en général ses théories purement spéculatives ; le Courrier des Etats-Unis lui-même ne dédaigne pas de nous reprimander à ce propos de temps en temps. S'il faut en croire ces esprits pratiques, nous gaspillons notre travail ; mieux vaudrait lever moins souvent les yeux au ciel et regarder davantage autour de nous pour trouver les moyens de faire fortune.
Méritons-nous ces reproches ?
Il est possible que nous portions jusqu’à l’excès cet amour des théories ; cela tiendrait à notre caractère rançais, au genre même du talent français qui procède de préférence par la méthode synthétique, en descendant des principes aux conséquences, tandis que les anglais ou les américains procèdent au contraire par voie d’analyse, remontant des conséquences aux principes. Cette différence est frappante dans tous les discours prononcés en public : un anglais cite des faits, des précédents, des autorités ; un français affirme, argumente, démontre. L’anglais est mieux 7#formé, le français raisonne mieux.
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Il est également possible que, préoccupés à ce point de théories religieuses, politiques ou économiques, nous négligions parfois un peu trop les questions immédiatement pratiques. Nous serions ainsi vis-à-vis de ceux qui s'occupent exclusivement de choses matérielles, dans la position de l'homme qui'a deux eccupations vis-à-vis de celui qui n’en a qu’une : ce dernier réussira, règle générale, mieux que l’autre.
Mais, au fait, les journaux qui blâment nos discussions peuvent-ils dire qu’elles nous empêchent de travailler sérieusement à l’avancement matériel du pays? Si ce reproche nous était adressé, nous n’aurions qu’à rappeler, pour nous défendre, la part considérable que les canadiens-français ont prise dans le mouvement industriel dont nous sommes témoins depuis quelques années, Dans toutes les entreprises de commerce, dans toutes les manufactures nouvelles, dans toutes les compagnies de chemins de fer, il y a de nos compatriotes qui savent se distinguer par ieur esprit rompu aux affaires. Il ne faut pas oublier que c’est un des nôtres qui durant vingt-cinq ans fut président du comité des chemins de fer.
D'ailleurs, il nous semble qu’il faut, sur cette terre d’'Ar‘rique, être indulgent pour le petit nombre de ceux que les choses matérielles n’absorbent pas complètement, et qui, de temps en temps, s’aventurent dans le domaine des spéculations théoriques. Daniel Webster a prononcé, cette parole : ‘* Les américains n’ont qu’un Dieu, le Dollar, et ce Dieu les perdra.”’ Le culte de la pensée aura toujours sur ce continent si peu de fidèles qu’il serait mal de le décourager, et les hommes d’affaires, les hommes pratiques, comme ils se nomment eux-mêmes
avec orgueil, n’ont que faire d’essayer à trouve: des prosélytes, ils seront toujours assez nombreux pour accomplir toutes les améliorations, réaliser tous les progrès auxquels aspire notre jeune pays. L'école des utilitaires a bien assez de disciples ; qu’elle laisse donc raisonner ou rêver, si l’on veut, le petit nombre des théoriciens ; peut-être sont-ils, eux aussi, ##/es à leur manière, L'idéal d’un grand pays n’est pas celui où l'argent, devenu roi et maître, déchaîne fatalement toutes les convoitises et toutes les corruptions ; ce n’est pas non plus celui qu’a chanté le personnage d'Alfred de Musset dans des vers souvent cités :
Sur deux rayons de fer un chemin magnifique
De Paris à Pékin ceindra ma république,
Là, cent peuples divers, confondant leur jargon,
Feront une Babel d’un colossal wagon.
L*, de sa roue en feu le coche humanitaire
Us :ra jusqu'aux os les muscles de la terre.
Du haut de ce vaisseau, les hommes stupéfaits
Ne verront qu’une mer de choux et de navets.
Le monde sera propre et net comme une écuelle ;
L'humanitairerie en fera sa gamelle,
Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
Comme un grand potiron roulera dans les cieux.
L'avenir est aux peuples qui savent ne point se complaire exclusivement dans le terre-à-terre de l’utilitarisme et aiment à s'élever quelquefois dans les régions plus sereines de la philosophie ou des problèmes religieux, en même temps que travailler à leur avancement matériel. Il faut savoir se dire que la fin de l’homme n’est pas seulement de s'enrichir, et que les pensées élevées ont une influence salutaire même au point de vue des intérêts temporels, Gare au dieu Dollar !
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Le malheur pour nous:est que la critique n’existe pas encore dans notre jeune pays. Dans la louange ou dans le blâme, on court à l'extrême ; entre /'éreintement et la réclame, entre la eharge et l’apothéose, on ne connaît pas de milieu. La vraie critique n’est pas dans nos mœurs.
Si un orateur prend la parole dans une assembiée, tous les journaux de son parti se croient tenus de dire qu’il a électrisé l’auditoire et s’est élevé. jusqu’à la plus haute éloquence ; les organes de l’autre parti se feront un devoir non moins impérieux de dire que ce même orateur a été enflé et vide, qu’il a été mal accueilli par son monde. Une fois lancés de ce train, les journaux ne savent plus s'arrêter. Si l’un d’eux veut être simpiement juste, on reprochera à ses rédacteurs de ne pas soutenir Les amis du parti. Et voilà ces journalistes condamnés désormais à l’exagération. Le jour où ils se décideront résolument à le prendre dans la bonne gamme, le public ne les comprendra plus ; habitué à l’enflure, l'éloge mesuré lui paraîtra l’aveu d’une infériorite.
Il faut de la mesure : es4 modus in rebus. Songez donc que si, parlant de Petit Jean, vous le proclamez sublime, vous ne saurez plus comment vous exprimer sur l'auteur
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qui le serait vraiment, Vous resterez dépourvus d’expressions suffisantes.
La vraie critique pourtant a son charme. Eloge discret, blâme plus discret encore, simple restriction parfois, le tout exprimé, si c’est possible, par une théorie générale plutôt que par le mot brutal, voilà de quoi plaire et à l’auteur sérieux et au juge consciencieux. Peu de miel, pas de fiel ; c’est une bonne devise.
J1 manque, il est vrai, aux écrivains de notre pays un public qui les récompense par une appréciation éclairée des efforts qu'ils tentent pour arriver, à une forme littéraire élevée ou simplement convenable, Ils travaillent leur style, ils étudient longtemps, noircissent du papier nuit et jour, afin de se former dans l’art de bien dire ; en ne leur en tient pas compte, on ne se doute même pas des qualités qu’ils ont acquises par un labeur persévérant ; dans un cas donné, on les comparera à quelque grimaud dont les phrases rappellent le monstre d’Horace :
Cervicem pictor equinam...….,
Tous les jours on entend dire de quelqu'un : Il écrit bien. Et ce quelqu'un n’a pas la moindre éducation littéraire ; peut-être pense-t-il juste, mais ses productions auraient besoin d’être ‘‘translatées de baragouin en français.’”” On rapporte que Louis Veuillot, consulté par
Rohrbacher sur sa grande Æfstoire de l'Eglise, aurait répondu: ‘C’est un monument impérissable, un ouvrage admirable que 7e voudrais traduire." Notre public n’est pas si difcile ; il ne regarde pas à la forme ; à vrai dire, il ignore ce que c’est que le rapport entre l’expression et la pensée, l'équation entre une phrase et une idée : de la toilette de madame il ne distingue pas celle
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de sa cuisinière endimanchée ; il aperçoit deux femmes qui passent, voilà tout.
Ne rencontre-t-on pas des personnes qui vont jusqu’à reprocher à l’orateur de corriger ses discours avant de les publier, ou de les apprendre par cœur avant de les prononcer ? Je me rappelle avoir eu sous les yeux l'épreuve d'un discours de M. McGee, d'illustre mémoire, pendant qu'il le prononçait. Il ne l'avait pas appris par cœur, car il n’en disait pas le mot à mot, mais il n'omettait pas une phrase. Faculté précieuse, en vérité, et qui demande une longue culture. Il était tellement maître de lui-même et il avait si bien assujetti son esprit à une méthode serrée, qu'il lui avait suffi de coucher ses idées sur le papier pour en fixer et coordonner l’expression dans sa mémoire. C'est ainsi que se forment les vrais orateurs, #uwnt oratores.—Particuiarité piquante : M. McGee ne manquait jamais d'indiquer d'avance sur son manuscrit les ‘‘applaudissements,”” les ‘‘très-bien,”” les réclamations et les approbations. Et l’on aurait dû lui savoir gré de ne livrer définitivement sa pensée au public qu'après en avoir surveillé la toilette d’un œil jaloux. On devrait louer l’orateur qui, ayant parlé le mieux possible, est ensuite assez respectueux envers le public et assez pénétré du sentiment de l’art pour faire des retouches qui donneront à son discours plus de perfection, qui rendront plus digne, en un mot, du jngement ealme des lecteurs l’œuvre déjà honorée par le suffrage moins raisonné des auditeurs. Pourvu qu'il ne s gare point dans des démonstrations nouvelles que l’adversaire n’a pas eu l’occasion de combattre, il a le droit de faire des corrections de style, de méthode, d’agencement. En France, on accorde une grande latitude sous
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ce rapport. Tous ceux qui prennent la parole dans les chambres françaises ont l’habitude de revoir les épreuves de leurs discours et même on reconnait à chacun le privilége de corriger les inadvertances commises à la tribune.
Parmi nous, comlsen de nos meilleurs orateurs auraient gagné à cette méthode sage ! Un compte-rendu, écrit par une main étrangère, ne suffit pas à certains hommes doués d’éloquence, mais qui ne possèdent pas les qualités de l’écrivain ou simplement n’ont pas la patience d’écrire. Ces hommes, dont la parole s’échauffe au contact des grandes choses, os magna sonaturum, ne donnent jeur pleine mesure, ne sont parfaitement eux-mêmes qu’en présence d’un auditoire ; leur cabinet de travail les trouve froids comme glace, ils ne savent pas être éloquents sur le papier avant de se montrer tels dans les assemblées, et le sentiment de cette espèce d’infériorité leur inspire un dégoût d'écrire. Ils laissent ainsi un nom retentissant qui se perpétue par la tradition, mais ils ne lèguent à la postérité aucun monument que leur patrie puisse étudier et montrer avec orgueil. La trace lumineuse de leur passage dans le monde se prolonge dans l’histoire ; mais les arrhes de leur gloire sont trop tôt perdues. Berryer est un peu de ceux-là en France. Et chez nous, que reste-t-il de Papineau ? Un souvenir, un précieux souvenir, si vous le voulez ; mais rien de plus. Cette voix qui s’est élevée dans les jours d’orages si cou rageuse, si imposante, pour la défense des droits populaires, a cessé de vibrer sous les voûtes du parlement, de retentir dans nos campagnes françaises, et il ne nous est plus donné d’en percevoir qu’un écho affaibli par la distance, à peine saisissable, puisant son charme dans
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notre imagination. Une génération déjà décimée, dont les survivants sont blanchis par l’âge, nous a dit que Papineau était un orateur de premier ordre ; elle nous cite ses triomphes, elle nous retrace le théâtre de ses luttes magnifiques ; nous écoutons, émus et transportés, ces récits dont notre patriotisme aime à se nourrir, et nous parvenons à évoquer devant nous cette belle figure nationale, entourée d’une auréole de popularité et d’éloquence. Mais notre émotion fait tous les frais de cette étude, et nous sommes forcés de juger l’homme sur ouidire; par nous-mêmes nous n’en connaissons rien, le tribun de 1837 n’ayant jamais écrit ses discours. Nos neveux apprendront de nous, comme nous l’avons su de nos aînés, que Papineau était éloquent, mais sa gloire sera noyée peu à peu dans le nuage, à mesure que les souvenirs du peuple perdront en précision ; puis un jour viendra où l’œil n’en verra plus le rayonnement, tandis que d’autres dont la parole aura exercé moins d'influence sur les masses seront encore en pleine possession de leur célébrité. Alors on citera le nom de Papineau, et l’on apprendra par cœur les discours de Chauveau.
Tous les jours on entend répéter : Un tel parle bien. Si l’on disait qu’un tel a de bonnes idées, une belle voix, le geste facile, de l'enthousiasme et de la sensibilité, ce serait exact ; mais parler bien veut dire plus que cela et signifie encore discourir avec méthode, s'exprimer correctement. On parle mal quand on ne met pas de suite dans ses idées ni de syntaxe dans son langage, et si l’on peut sans logique ni grammaire devenir député, on ne réussira pas à se faire lire par ses neveux.
Aussi bien, ceux qui prétendent au style doivent se désintéresser du sentiment public à leur égard et, sans