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Ces courtes pages ont été écrites sans esprit de parti ; elles sont une œuvre de conscience. Je n’ai pas été mêlé à la discussion qu’a fait naître le ‘Programme Catholique””; mais comme tout le monde je l’ai suivie avec anxiété, et comme tout le monde j'ai vu qu’elle a porté atteinte au prestige du clergé et à la force du parti catholique. Or, le mal prendrait des proportions effrayantes Pour nous si la discussion renaissait dans la législature de Québec, ce dont nous sommes menacés, d’après ce qu’on dit, et cette perspective impose à tout homme de cœur qui fait profession d'écrire, si peu qu’il soit, l'obligation de travailler à prévenir un pareil malheur. C’est ce que j'ai voulu faire en demandant avec instance que désormais l’on se consulte avant d'agir.
J'ignore si l’on me niera le droit de parler de la sorte et si l’on va dire encore que j’insulte les deux évêques
qui ont patronné le ‘‘ Programme Catholique ; ?” mais je sais bien que je suis tout prêt à endurer de nouvelles attaques. L’écrit que voici a reçu, avant d’être livré à l'impression, l’approbation de personnes assez compé-
tentes pour me rassurer sur sa valeur morale, *
ro septembre 1871.
* Les pages qui vont suivre—on le voit bien par ces lignes qui leur servaient d'introduction, —ont été publiéas à une époque troublée. Aussi ai-je d'abord hésité à leur donner placé dans ce volume. Mais ensuite il m'a semblé que, l'union étant aujourd’hui un fait accompli, elles seraient lues sans déplaisir, avec le seul intérêt inhérent aux choses du passé. La paix est rétablie, au moins dans le parti conservateur, et l’idée principale de cet écrit s'étant réalisée, je compte sur l’indulgence de ceux qui n'en adopteraient pas toutes les idées secondaires.
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Notre époque est par excellence celle des associations, des coalitions. Z’wnion fait la force est de nos jours une devise banale que tout le monde cherche à mettre en pratique, et cela, surtout en Amérique. A proprement parler, il n’y a pas de nations sur ce continent ; iln’y a que des peuples formés de divers groupes nationaux qui ne se sont pas encore fusionnés. Nous n'avons point ici un peuple qui, sorti du berceau de la barbarie, se soit élevé graduellement par l'étude et les idées morales jusqu'aux sommets de la civilisation. L’émigration a jeté sur nos rivages des citoyens faits, en pleine possession de la science et du dogme, rompus à la vie publique, ayant des principes arrêtés sur la société, sur le gouvernement, sur la liberté, en un mot sur toutes les grandes choses que le citoyen doit savoir, possédant de plus des traditions hiscoriques, ayant des mœurs particulières, une religion, tout ce qui met au cœur de l’homme le préjugé, la haine comme l'affection et l'enthousiasme. (Chacun est arrivé ici avec sa civilisation propre, avec ses préférences nationales et ses animosités religieuses, et si tous ont pu vivre en paix, c’est que, d’une part, l'intérêt, le désir d’amasser fortune commandait la tranquillité, et
que, d’autre part, la jouissance d’une liberté sans bornes compensait amplement, pour des hommes habitués à toutes les restrictions du régime européen, la répugnance de vivre en contact avec des adversaires traditionnels
Si le courant de l'émigration s'était arrêté, si les premiers colons de l’Amérique avaient été laissés à leur
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développement naturel, tous les éléments divers qu’ils représentaient auraient fini sans doute par s’harmoniser et se confondre dans un caractère unique, dans une seule à et même aspiration générale ; mais il n’en a pas été
ainsi: loin de là, chaque vaisseau a continué d'amener parmi nous de nouvelles recrues, qui apportaient avec elles et leurs préjugés, bons où mauvais, et leurs habitudes de vie publique. Chaque groupe a vu de la sorte ses fe rangs grossir de jour en jour ; c’était autant de tronçons populaires gardant la même sève de vie, le même fonds d'idées que la nation dont ils provenaient, et si l’avenir n'avait tant de promesses, si la préoccupation de ‘* faire de l'argent” ne primsit toutes les autres, si l’espace n'était si vaste sur ce continent pour toutes les ambi- ; tions, un conflit n'aurait pu manger d? surgir entre des hommes que leur passé avaient faits ennemis. Mais celui qui fouille les entrailles de la terre pour en tirer de l’or songe-t-il à se demander si son voisin prie Dieu comme lui ou s’il est d’une nation ennemie de la sienne P
Que lui importe ? il cherche de l'or. à ui Ces diverses nationalités ont donc pris bien vite leur x parti d’un pareil état de choses ; elles ont pensé que le i
soleil d'Amérique luisait pour tout le monde, et se sont décidées à vivre en paix les unes avec les autres, à 1 d travailler en commun à la grandeur de la nouvelle patrie, 4
tout en conservant chacune leurs traditions particulières. ; re
‘De là toutes ces associations que nous voyons se perpétuer autour de nous. Partout on se cherche, on se rallie, on s’unit, On s’unit pour propager le protestantisme, on s’unit pour faire triompher la libre-pensée, on s’unit pour faire prédominer tel ou tel principe dans la législature, on s’unit pour toute espèce de projets.
Devant ce spectacle de tant de ligues différentes, trèslégitimes chacune à son point de vue, on est porté à se demander si les catholiques du Bas-Canada s'unissent, eux aussi. Or, il est notoire que dans le moment nous sommes très-divisés.
Plus que les autres, pourtant, nous avons besoin d’union. Entourés comme nous le sommes d’une population renfermant des sectes multiples qui nous sont hostiles, en quelque sorte, par état ; isolés comme catholiques, pufsque nous ne recevons aucun aide matériel ni moral du puissant clergé des Etats-Unis, à cause de la différence du langage et de l’organisation sociale des deux pays, l'instinct de notre conservation nous conseille de ne point nous diviser, mais de former plutôt une seule phalange compacte pour résister à la pression lente et continue d'un ennemi supérieur par le nombré, par le prestige de la fortune, par l'influence politique. Au point de vue national, cette union n’est pas moins nécessaire. Etre Français, être catholique, c’est tout un dans notre province. Diviser les rangs catholiques, c'est diviser les rangs français ; c’est, par conséquent, un acte de lèse-nationalité.
Si j'écrivais un article politique, je dirais encore que diviser les catholiques, c’est diviser le parti conservateur.
Même au milieu de nous, il existe une école dangereuse, dont les disciples sont peu nombreux, à la vérité,
mais très-actifs, très-entreprenants, et le moyen pour nous de lui faire échec n'est pas de former deux camps en conflit sous le même drapeau. Cette école est d'autant plus à craindre que l’industrie moderne, en supprimant les distances par la vapeur et l'électricité, donne aux idées fausses qui courent l’Europe un accès plus prompt chez nous. Je ne dis pas que nous sommes menacés de l'invasion du communisme ou du pé/rolisme ; je constate seulement que, vu notre propension bien connue à prendre les idées et les mots des auteurs français, le foyer du rationalisme canadien se trouve en France, et que les facilités de l’alimenter se multiplient par la rapidité de nos communications avec l'étranger, ce qui nous oblige à une surveillance d'autant plus attentive.
Comment se fait-il donc qu'ayant un tel besoin d’être unis, nous le soyons si peu actuellement ?
Le secret de nos divisions n’est pas impossible à trouver. D'abord, dans une petite société comme la nôtre, les disputes sont faciles. Tout le monde se, connaît, se coudoie, se heurte ; on s’observe et l’on se jalouse mutuellement. Comparés à une grande nation, nous sommes ce qu’un village est à une ville : un centre de querelles. N’est-il pas vrai, d’ailleurs, que notre caractère même nous porte à la chicane? Nous sommes
Normands ; nos pères venaient presque tous de la Normandie, cette terre classique des plaideurs. Un certain nombre d’entre nous sont Bretons. Les Bretons sont des braves, mais on a coutume de dire qu’ils peuvent enfoncer des clous avec leur tête. De Normand à Breton, la discorde surgit comme un champignon, et s’éternise.
Ensuite—mais ici j'espère que mes paroles ne seront pas mal interprétées—-la nature même de notre croyance catholique nous entraîne à être exclusifs dans les choses qui se rapportent aux matières religieuses. Catholiques, nous possédons la vérité, nous le savons, nous en avons la certitude, et cela nous donne une sécurité, une assu rance que d’autres, moins fortunés, recherchent en vain : de là à l’opiniâtreté, à la raideur, puis au manque de
charité et au mépris de la liberté d'autrui, lors même que le doute est permis, la pente est facile à la faiblesse humaine, surtout pour ceux qui se livrent à l'étude et que leur caractère dispose à être entiers, absolus dans leurs idées. On prend facilement l'habitude de porter en toutes matières la même foi ardente et inflexible. On puise la vérité à sa source, l'Eglise, on se l’incorpore, on la prend pour point de départ des raisonnements sur les questions douteuses, et ici l’on croit ce que laisse voir la logique naturelle, mais aussi fermement, aussi exclusivement que les choses nécessaires : c'est un défaut j il empêche de respecter l'opinion contraire qui est licite, et il conduit aux personnalités dans la discussion. Ainsi peut s'expliquer la vivacité de certaines polémiques soutenues par des prêtres. Le prêtre a des convictions, tandis que dans le monde on n’a souvent que des opinions, et s’il pèche par excès sous ce rapport, avouons que c’est bien la plus respectable des fautes.
Cet écueil, on le comprend, est dangereux surtout lorsque la politique, quelque difficulté accidentelle, quelque intérêt particulier vient passionner les esprits, et l’on sait que la politique, une certaine difficulté et un certain intérêt sont également trois grandes causes de nos divisions ; mais je demande la permission de n’en rien dire davantage.
Signalons plutôt un autre danger, je veux parler de la confusion que l’on fait de nos affaires avec celles d’Europe. En général dans tous les écrits, on oublie trop que nous sommes ici en Amérique, et que les conditions de notre existeuce politique ne sont pas les mêmes que pour les peuples du vieux monde. Sans doute, les grandes
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batailles d'idées qui se livrent de l’autre côté de l’Atlantique ont leur écho dans notre patrie ; mais c’est un peu notre faute, Il est vrai que les hommes se ressemblent partout et tournent dans les mêmes cercles, qu'ils n'éldrgissent qu’au prix de mille travaux ; mais il y a des faits existants, certaines différences essentielles dans le caractère de nos luttes que nous méconhaissons injustement, au préjudice de l’harmonie entre les catholiques canadiens. Par exemple, la similitude entre un conservateur de France et un conservateur du Canada est loin d’être parfaite, puisque ce dernier est partisan de toutes les libertés du régime parlementaire : à ce titre on l’appellerait plutôt libéral dans le langage politique de la France. Ce mot /éral lui-même n'a pas une signification identique sur les deux continents. En France il implique l’idée de libre-pensée, d’insubordination envers l'autorité religieuse, et dans cette acception on peut l’appliquer à une classe d'hommes politiques canadiens ; mais doit-on l’'employer, ïe le demande, avec le même sens pour désigner le grand nombre de ceux qui, dans notre pays, font de l'opposition au parti conservateur sans pour cela cesser d’être d'excellents catholiques ? En justice pour tout le monde, nous devrions avoir trois mots pour nommer les partis qui se disputent notre arène politique : conservateur, radical, libéral, et le mot /béra/ n'aurait plus alors rien de choquant à l'oreille des catholiques. La langue des partis en France ne nous convient pas dans tous ses détails, à cause de la différence de notre état social. Toutes les sociétés américaines sont des démocraties civiles et politiques en même temps ; en usant des institution. parlementaires, nous pratiquons tous le libéralisme, avec plus ou moins de restrictions,