‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 121 sur 131 · IL N'Y A QU'UN ANGLAIS DB MOINS · texte numérisé non relu

IL N'Y A QU'UN ANGLAIS DB MOINS

10 noyembre.

« Morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu plus de science et de calculs pour subsister seulement qu'on n'en a mis, pendant cent ans, à gouverner toutes les Espagnes. » Ainsi parle Figaro, et Figaro a raison. Mais combien y a-t-il de gens qui pensent comme lui? Combien y en a-t-il qui soient capables de soupçonner ce que dépensent de génie, quelquefois rien que dans la conquête du pouvoir de vivre, les hommes perdus dans la foule obscur ef

Et comme on les trouve grands, en revanche, ceux à la taille desquels s'ajoute la hauteur du piédestal qui les porte! Pour moi, je voudrais bien savoir ce qui resterait de la gloire de la plupart des personnages qui paradent sur la scène du monde, si, dans Tappréciation de leurs mérites, on parvenait à établir une distinction exacte entre ce qui leur appartient réellement, et ce qui appartient ileur position, â leur rang, aux talents qu'ils emploient, aux circonstances qui les servent, aux ressources dont ils disposent, an prestige du pouvoir, à la force enfin qu'ils puisent dans le culte rendu à la fortune, par les esprits sans élévation et les âmes vulgaires.

Voilà ce qne j'étais, il y a quelques jours, amené à me demander, à propos de lord Palmerston. On eût dit qu'un soleil venait de s'éteindre dans le firmament de TAngleterre. Quelles louanges ! quels regrets! Et, ce qui était plus flatteur pour la mémoire du défunt

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que les regrets et les louanges, quelle gravité attribuée aux conséquences possibles de la mort d'un tel homme! C'était, disait-on, toute une révolution apportée non seulement dans la constitution du ministère, mais encore dans la balance des forces politiques et dans les rapports des partis entre eux; la situation venait d'être changée entièrement. Et c'était à qui se hâterait de commenter cette transformation subite des choses soit au point de vue de Tespérance, soit au point de vue de la crainte.

Qu'est-il arrivé, cependant? J'ai beau regarder autour de moi, je ne vois pas que la situation ait subi des modifications bien profondes. En réalité, il n'y a qu'un Anglais de moins.

Le ministère lui-même, sur la composition duquel la mort de son chef devait produire un effet si décisif; le ministère, du moins jusqu'à présent, serait assez fondé à s'appliquer les paroles bien connues de Sieyès : « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier, délibérons. »

Il faut reconnaître, toutefois, qu'il ne pourrait pas dire cela longtemps, si lord Russell, devenu premier ministre, persistait dans cet esprit exclusif qu'on lui a tant et si justement reproché.

Lord Palmerston n'était pas, sans doute, un homme nécessaire : il y a, selon moi, une exagération singulière à le présenter comme tel; mais ce serait, je le reconnais volontiers, tomber dans une exagération contraire que de nier l'avantage considérable que tirait de sa présence le cabinet formé sous ses auspices.

Il est très vrai que les vues du ministre défunt manquaient d'ampleur; que ses idées manquaient d'originalité; qu'il n'avait ni cette puissance de volonté, ni cet esprit de suite que donnent des convictions bien arrêtées et réfléchies; que sa politique était sans consistance; que son ambition était sans grandeur. Mais le pays qu'il avait à gouverner

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n'exigeait de lui, pour le moment, rien de semblable.

Il est vrai aussi que nul n'aurait pu dire, avec certitude, quel camp était décidément le sien. Mais cela même lui assignait un rôle. Il devait à son entourage ministériel d'être suivi par les whigs; à ses tendances naturelles, bien connues, d*être accepté par les tories; à son tolérant scepticisme, d'être ménagé par les radicaux. Placé de la sorte au point d'intersection des partis, il plaisait aux uns, s'imposait doucement aux autres, et faisait prendre patience à tous.

Ce serait aller trop loin, je le crois, que de rapporter exclusivement à l'action de son influence personnelle Tespëce de demi-sommeil dans lequel, pendant les dernières années de son administration, l'Angleterre sembla plongée. Si cet état de somnolence politique n'avait pas tenu à des causes générales, à une certaine disposition des esprits, je n'aurais pas à le signaler; car lord Palmerston n'aurait pas été capable de le créer ; mais que, par ses qualités et, mieux encore, par ses défauts, il fût propre à le maintenir, c'est certain. Lui mort, on peut s'attendre à voir l'Angleterre se réveiller un peu plus tôt de son assoupissement. Quelques questions épineuses, qu'on paraissait ajourner d'un commun accord, vont probablement reparaître; on remet déjà sur le tapis cette question de la réforme électorale, qu'on permettait à lord Palmerston d'oublier, bien qu'elle eût constitué le programme de son avènement au pouvoir. Sa mort met donc, selon toute apparence, son successeur dans la nécessité de se rappeler •des engagements dont on lui pai'donnait, à lui, la violation ; de remplir une tâche dont on souffrait que lui se dispensât.

C'est sous ce rapport et dans cette mesure que la mort de lord Palmerston a de l'importance, importance qu'il est puéril d'exagérer, mais dont il convient de tenir -compte.

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Or, comme il faut plus de Hirce pour marcher que pour rester assis, une question qui se présente tout d'abord est de savoir si le cabinet de lord Russell peut, sans mourir à la peine, remplacer psup une politique active une politique au repos. Le bili de réforme à proposer provoquera, quel qu'il soit, une lutte dans laquelle le ministère ne saurait entrer sans être un peu mieux armé. Où lord Palmerston ne trofivait que des adversaires complaisants, lord Russell va trouver des adversaires résolus. Dans la Chambre des communes, l'opposition, dont les secrètes sympathies faisaient au premier une besogne facile, ne manquera pas de mettre à l'épreuve le pouvoir de résistance du second. Il est à remarquer que, dans les dernières élections, beaucoup de candidats ont été nommés plutôt comme partisans de lord Palmerston que comme soldats de la cause libérale. Leur appui est-il assuré à lord Russell, s'il prend l'initiative d'une politique proijressive? Qui peut en répondre?

Dans de pareilles circonstances, il est clair qu'il faudrait un ministère plus vigoureusement constitué, un mi^ nistère en mesure de rallier autour de lui toutes les forces vives du parti libéral. Et, malheureusement, le cabinet de lord Russell ne remplit pas la condition voulue. La part faite dans sa formation à la Chambre des lords, — qui occupe la première place du ministère, par lord Russell; le département des affaires étrangères, par lord Clarendon; le département de la guerre, par lord Grey, et qui a occupé Jusqu'à présent le département de la marine par le duc de Somerset, — cette part exorbitante et au fond inconstitutionnelle n'est pas de nature à concilier au cabinet les bonnes grâces de la Chambre des communes. Et, pour retenir une majorité incertaine, pour faire face aux attaques d'une minorité énergique, quels orateurs a-l-il à mettre en avant? Sir RoundellPalmer? C'est beaucoup. M. Gladstone? C'est plus encore. Mais sir Roundell Pal-

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