‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 123 sur 131 · IL N'Y A ÛU'UN ANGLAIS DE MOINS · texte numérisé non relu

IL N'Y A ÛU'UN ANGLAIS DE MOINS

grès; qu'il resterait fidèle aux principes qui lui avaient valu, pendant vingt ans, la confiance de ses concitoyens de la métropole, et que, quant aux mesures à prendre pour donnft- vie à ces principes, elles devaient être déterminées par les besoins et les désirs actuels du pays. Si jamais langage fut vague, c'est celui-là. Eh bien, loin d'en éprouver du désappointement, le parti libéral s'en est réjoui; il a su gré au ministre de ne s'être compromis par aucune déclaration trop explicite et trop formelle.

Déjà, sous l'empire du mêma sentiment, on avait beaucoup loué M. Gladstone pour n'avoir rien hasardé dans sa réponse à la députation des ouvriers de Glascow, et s'être, cette fois, renfermé dans un système de réserve assez contraire à ses habitudes.

De fait, quel a été son langage, à lui aussi? a La conviction du pays, a-t-il dit, doit être le régulateur de l'État.»

Et cependant, M. Gladstone est une intelligence active, ardente au bien; il a de l'initialive; il se fait une haute idée des fonctions de l'État; il sait que, si un grand ministre, dans un pays libre, ne doit pas chercher à substituer son opinion à l'opinion, il ne doit pas non plus renoncer au droit et manquer au devoir d'éclairer et de guider les esprits, de montrer la route qui mène au progrès.

La timidité, et j'allais dire l'humilité de l'attitude de M. Gladstone en cette occasion, prouve donc, si je ne me trompe, qu'il n'est pas bien sûr d'être suivi, dans le cas où il irait en avant. Et ce qui confirme cette appréciation, c'est le cri mélancolique que lui a arraché le sentiment de Visolement (solitariness) dans les luttes de la vie publique. Il semble craindre, s'il veut être tout à fait lui, d'être seul.

Cette crainte, de sa part, est-elle excessive? Je n'oserais l'affirmer. En Angleterre, l'opinion publique est loin d'être au niveau des vues et des aspirations de M. Gladstone. Si

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Ton y tremble de le Toir à ce poste suprême, où Ton contemplait lord Palraerston avec ravissement, c'est précisément parce que les qualités supérieures dont lord Palmerston était dépourvu, M. Gladstone les possède! *

Voilà le résumé de la situation politique ici, telle du moins que je la comprends. Ne vous laissez pas abuser par le bruit que la presse anglaise fait autour de celte question de la réforme électorale. La réforme électorale, jusqu'à présent, ne me paraît passionner vivement personne. La classe ouvrière ignore jusqu'à quel point elle doit s'intéressera la solution d'un problème qu'on ne résoudra pas, elle le sent bien, dans le sens de ses prétentions; et, en dehors delà classe ouvrière, la préoccupation dominante est de savoir s'il est possible d'étendre le droit de suffrage, sans courir le risque de tomber sous le despotisme du nombre. A cet égard, les libéraux ne sont guère moins inquiets que les conservatistes. Si j'avais à préciser la différence qui existe entre les uns et les autres, je dirais que les seconds ne désirent pas ce dont ils ont peur, et que les premiers ont peur de ce qu'ils désirent.

20 novembre.

Le rapport de M. E. Eyre, gouverneur de la Jamaïque, est publié aujourd'hui par les journaux. Comme on le sait, une émeute de nègres avait éclaté le H octobre à Morant-Bay. Elle a été réprimée. L'ordre règne à la Jamaïque !

On a très peu examiné, peu ou point jugé, passable-

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ment fouetté, beaucoup fusillé et énonnéinent pendu.

Œil pour œil, dent pour dent, voilà la justice des sauvages : à la Jamaïque, la justice des civilisés vient d'affirmer sa supériorité, incontestable désormais, par une façon d'asfir bien autrement large ; elle a fonctionné selon la formule que voici : dix dents pour une dent, et pour un œil dix yeux. L'émeute avait fait périr vingt et une personnes, et en avait blessé sei^e : la répression en a mis à mort quatre cents ! — Non ! deux cents ou à peu près, disent quelques-uns ; mais ces derniers marchandent à l'énergie de l'autorité militaire l'hommage qui lui est dû, car un témoin oculaire écrit,, dans un naïf accès de joie : « Les rebelles ont été conduits à Port-Morant, et pendus en masse, quarante -sept à la fois. Les soldats en fusillent un si grand nombre, que, de Long-Baj à Manchioneal, la route, sur un espace de huit milles, est jonchée de cadavres, — à ce point qu'il est difficile de passer. »

Le rapport du colonel J. -Francis Hobb nous apprend avec une louable candeur la méthode suivie pour découvrir les coupables : « J'»i eu pour me guider le valet de Paul Bogie (un des chefs du mouvement). C'est un garçon d'une intelligence extraordinaire. Un bout de corde attaché à Tétrier, et un revolver que je lui appliquie de temps en temps à la tête, sonteause que nous nous entendons à merveille; il coniiaît chaque rebelle, dans rUe, de Qiom et de visage; il marque, dans l'immense foule des {prisonniers qui sont venus ici,, les capitaines, colonels^ secrétaires,, que je ferai fusiller demain. » Ceci mérite un ehapitre à part dans l'histoire de la torture employée comme moyen d'arriver à la eonaaissance de la vérité.

Le même officier, dans k même dépêche^ dit, à propos de prisonniers qu'on lui avait am^enés : «Les jugeant coupables^ et ne pouvant lû les preadre avec moi ni les

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laisser, je les ai fait fusiller. Les conslables spéciaux ont ensuite pendu les corps à des arbres. »

Dans un autre rapport, on nous parle d'un prisonnier à qui les « jaquettes bleues » (les matelots) « ont donné quelques coups de fouet, au moment où il était traduit devant une cour martiale, pour lui enseigner les bonnes manières et lui rafraîchir la mémoire ».

Ailleurs, les documents officiels nous placent sous les yeux le spectacle d'hommes attachés à des canons, et recevant chacun sur le dos rais à nu cinquante coups de fouet: « Un d'eux, au quarante-septième coup, ayant grincé les dents et lancé au prévôt-maréchal un regard furieux, il a été immédiatement détaché du canon et pendu. »

Vous penserez peut-être que cette inexorable rigueur, cette précipitation cruelle, ce brutal dédain de toutes les formes de la justice, s'expliquent par le redoutable caractère de rémeute dout il s'agit, et par l'imminence du danger dont elle menaçait la colonie. C'est, en effet, ce qu'ont prétendu les instigateurs de ces barbaries et ceux qui sentent le besoin d'en voiler l'horreur. A les entendre, il s'agissait d'une guerre des noirs contre les blancs, d'une guerre de race, d'une guerre d'extermination ; le plan était de faire main basse sur tous les planteurs, de s'emparer de leurs propriétés, d'ép^orger leurs enfants, de se partager leurs femmes. Eh bien, j'ai là devant moi le rapport officiel du gouverneur de la Jamaïque, M. E. Eyre; et, dans cet essai de justification des mesures prises, il n'y a pas une seule ligne, pas un seul mot, d'où il soit possible de conclure à la réalité de ces projets abominables. C'est une invention profondément calculée du Colonial Standard, violent organe du parti qui, à la Jamaïque, tient le haut du pavé. Heureusement le journal qui lance l'accusation, fournit luimême à son issu la preuve de ce qu'elle a (Je calomnieux»

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Selon lui, M. George William Gordon et certains autres fauteurs de la révolte, parmi lesquels, remarquez-le bien, des hommes éclairés, des ministres de la religion, des missionnaires de Tan^baptisme, devaient, la révolution accomplie, partir pour l'Angleterre, et demander à la reine Victoria de sanctionner le nouvel état de choses. Concevez-vous M. George William Gordon, un membre de la législature de la Jamaïque, un riche marchand de Kingston, un esprit imbu d'idées religieuses, un homme qu'on représente comme doué d'une remarquable intelligence, se proposant d'aller dire en Angleterre, à la reine Victoria : ^ Madame, nous avons massacré là-bas tous les planteurs; nous avons pillé leurs propriétés; nous avons ravi leurs femmes; nous avons égorgé leurs enfants. Sur quoi, nous venons humblement prier Votre Majesté de vouloir bien sanctionner cette série d'actes vertueux ! » On a aussi cherché à faire croire qu'il s'agissait d'un soulèvement épouvantable; que la Jamaïque s'était vue à deux doigts de sa perle. Or, que résuUe-t-il de l'exposé du gouverneur et des documents qui l'accompagnent? Le 7 oclobre, comme on était en train de juger, àMorant- Bay, un homme de couleur, des paysans se réunissent, et, armés de bâtons, viennent se ranger autour du tribunal, après avoir laissé derrière eux des musiciens qui avaient précédé leur marche. Leur intention était de délivrer le prisonnier. Dans la salle où le procès avait lieu, un des assistants ayant été arrêté pour avoir troublé l'audience, la foule du dehors s'irrite, pénètre dans l'enceinte, arrache le prisonnier des mains des policemen et les maltraite. C'était là un déplorable désordre sans doute. A la Jamaïque, un des griefs des nègres est que le pouvoir judiciaire y est un glaive dont la pointe est appuyée sur leurs poitrines, et dont les blancs manient la poignée : n'importe ! Fondé ou non, ce grief n'autorisait pas un tel acte de violence. Mais y avait-il dans

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cet acte quelque chose qui ressemblât à l'exécution d'un complot ou au début d'une révolution? Les magistrats le croyaient si peu ; ils attachaient — le gouverneur le déclare en propres termes — si. peu d'importance à cet accident (occurrence), qu'ils ne songèrent même pas à en référer au pouvoir exécutif.

Cependant, deux jours après, le 9 octobre, des mandats d'arrêt sont lancés, pour le fait de l'avant-veille, contre vingt-huit individus. Sur ce, grande agitation à Sloney- Out, résidence de ces derniers. Les habitants se rassemblent et font mine de s'opposer à l'exécution des mandats d'arrêt. Mais l'affaire ne parut aucunement sérieuse au « custos », c'est encore le gouverneur E. Eyre qui, dans son exposé, le déclare. Le H, ceux de Stoney-Gut se rendent à Morant-Bay, siège du tribunal. On leur lit le <( Riot Act i (loi martiale), et les volontaires font feu sur le rassemblement. C'est alors, mais seulement alors que, saisie de fureur, la foule attaque les volontaires, les refoule dans le palais de justice, l'emporte d'assaut, tue ou blesse une quarantaine de personnes. Dans la journée et le jour suivant, plusieurs maisons, paraît-il, furent pillées. La grande révolution qui devait ouvrir un abîme où la race blanche tout entière était condamnée à disparaître engloutie, s'arrête là. Le jeudi, des femmes se réunirent en tumulte. On leur envoya, d'une chaloupe canonnière, quelques bombes qui les dispersèrent. Le reste de l'histoire appartient aux sanglants exploits d'officiers transformés en bourreaux.

Glorieuse campagne! on peut juger de ce que la victoire a demandé de bravoure et d'efforts aux vainqueurs, par le passage suivant du rapport du gouverneur : (c Nulle part nos troupes n'ont rencontré de résistance, et, quoiqu'elles aient traversé tous les districts troublés {disturbed)y nous n'avons perdu ni un soldat ni un matelot. »

A la vérité, le colonel Hobb a pu recommander àl'ad-

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LA. JUSTICE 9&S dYlLtSéS K LA JAMAÏQUE. 3:t

œirafion de la postérité lliérolsRie de ses hommes, lesquels, chose surprenante ! se sont trouvés crottés jusqu'à réchine> après avoir marché dans la boue, et ont été mouillés jusqu'aux os, parce qu'il pleuvait à verse : « Mes hammes, raconte-il avec orgueil, qui ont marché si vail* lamment (so gallantiy)^ dorment dans leurs vêtements humides. Ils auraient succomhé depuis longtemps, si ce a'était la quantité de bœuf et de rhum que je leur ai donnée» »

Conciliez cela, s'il vous est possible, avec l'idée d'une vaste conspiration des noirs, ourdie de longue main, savamment organisée, ayant des ramifications étendues, embrassant l'île entière, — une île gardée par une poignée de soldats, et où, sur une population totale de 402 000 âmes, le nombre des noirs ne s'élève pas à moins de 350000.

Les faits, tels que nous les fournissent les documents officiels prouvent fort bien, si Ton veut, qu'un vif senfnent d'irritation règne parmi les nègres de la Jamaïque, et qu'an procès où la justice leur a paru,à tort ou à raison, injuste a fait déborder leurs colères. Hais il y a loin de là, •convenons-en, à une révolte infernale, ayant pour but l'extermination de toute une race, et de nature à rendre absolument nécessaire une répression furieuse. Le gouverneur, dans son rapport, n'avoue-t-il pas qu'aucune femme, qu'aucun enfant, n'a eu à souffrir de remportement des insurgés?

Il est certain, toutefois, qu'à la nouvelle de l'émeute de Morant-Bay, les blancs ont été saisis de frayeur. Et, que cette frayeur fût exagérée ou non, nul doute qu'elle ne fût sincère. On fuyait, on se cachait, on se croyait déjà sous le couteau.

C'est qu'en effet l'état des choses à la Jamaïque n'est propre ni à satisfaire les uns, ni à inspirer beaucoup 4e sécurité aux autres. On a eu beau en bannir l'es-

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clavage, l'esclavage y a laissé derrière lui les préjugés orgueilleux et les passions qui Tavaient engendré. Les nègres y sont écrasés sous le double poids du mépris et des taxes. De leur côté, les planteurs se plaignent d'être ruinés par la difficulté de trouver des travailleurs, même en les payant bien ; ils se résignent malaisément à une situation qui, dans un pays où la terre est abondante et la population clairsemée, donne au travail le pouvoir de faire la loi au capital; ils s'indignent de la paresse systématique du nègre, qui préfère, à Tappât d'un salaire élevé, le plaisir de vivre sans fatigue sur un morceau de terre dont le produit suffit à ses besoins, naturellement limités par la douceur du climat. Griefs réciproques, d'où naissent la haine et la crainte.

Il y a donc eu panique. Le lendemain du H octobre, c'est sous l'impression de cette panique que les autorités, les officiers, les soldats, ont agi, et il est juste de reconaître dans ce fait une circonstance atténuante. Mais le désir de rassurer ceux qui avaient pris l'alarme autorisait-il des hommes qui portent l'uniforme anglais à fouetter, à pendre, à fusiller, presque au hasard, et à prendre au service d'aveugles vengeances les sauvages indigènes, les marrons, dont on pourrait dire qu'ils ont servi de chiens dans cette chasse au nègre ?

Quant aux atrocités qu'auraient commises les émeutiers de Moranl-Bay, malédiction sur eux, si l'accusation est fondée ! Mais où est la preuve? « On dit y lisons-nous dans le rapport de M. E. Eyre, que le Révérend V. Herschell a eu la langue coupée, étant encore en vie, et qu'on a essayé de l'écorcher... On dit que le lieutenant Hall a été poussé dans un bâtiment auquel on a mis le feu, et y a été retenu jusqu'à ce qu'il fût brûlé vif. On dit,.. » Mais à quoi bon continuer? L'auteur du rapport ajoute, en parlant de ce massacre et des circonstances qui l'ont précédé : « 11 est clair, d'après la nature même de l'événement, qu'on ne

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saurait en avoir qu'un compte rendu très imparfait et très incomplet. L'histoire vraie et complète n'est plus maintenant à espérer. )>

Ainsi, ce n'est pas sur des affirmations précises, sur des témoignages signés, mais sur des « on dit y> relatifs à un événement dont l'histoire maintenant ne sera jamais bien connue, que s'appuient les terribles imputations contenues dans le rapport.

On dit! ah! nous savons ce qu'ils valent, ces mots-là, à de certaines heures ; nous savons à quelles fables hideuses peut donner lieu, dans des jours d'émotion et de colère, la nécessité de couvrir des actes sanglants! Il ne sont pas sortis de notre mémoire, ces articles meurtriers qui, à. Paris, le lendemain d'une bataille horrible, et quand le frémissement de la lutte durait encore, nous parlaient de têtes de gardes mobiles tranchées, de poings coupés, de gardes nationaux empoisonnés par le vin des vivandières? Et ce qui n'est pas non plus sorti de notre mémoire, c'est le résultat de ces calomnies, dont les conseils de guerre eux-mêmes dévoilèrent, quelque temps après, c'est-à-dire trop tard, la portée funeste!

D'ailleurs, ce qu'on reproche aux autorités civiles et militaires de la Jamaïque, ce n'est pas d'avoir frappé les coupables, reconnus tels, mais de s'être exposées au malheur irréparable de frapper des innocents.

Comment justifier, par exemple, l'odieuse exécution de M. George- William Gordon? On ne peut pas dire de celuilà qu'il ait été pris les armes à la main. Il était à Kingston lors de l'émeute de Morant-Bay. Apprenant qu'un mandat d'arrêt était lancé contre lui, il va se mettre à la disposition de l'autorité. Rien n'empêchait de le juger à Kingston. Mais non : Kingston n'était pas en état de siège, et ce qu'on voulait, c'est que la victime fût jugée par une cour martiale : on brûlait d'en finir. En conséquence, on traîne George- William Gordon à Morant-Bay ! Sans plus

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tarder, on le condamne à mort, et, le surlendemain, de très bonne heure, il est pendu. C'était un lundi. On n'avait pas osé célébrer par une pendaison le jour du Seigneur; mais le brigadier général Nelson a soin de nous apprendre -que, si cela avait été bien nécessaire, la chose aurait eu lien le dimanche. Pourquoi cette précipitation? Craignait-on •qu'elle n'arrivât, par la défense de l'accusé, à être un peu mieux connue, cette histoire que M. Eyre nous ôte l'espoir de connaître jamais? Le fait est que supprimer le narrateur est un moyen sûr de couper court à la narration!

Mais enfin, le crime de ce malheureux gentleman, en quoi consistait-il? Il consistait à « avoir tenu aux nègres, population ignorante, des propos séditieux et qui présentaient les choses sous de fausses couleurs }>. Allons! que les ennemis de la liberté chantent victoire ! c'est un Anglais, c'est le gouverneur d'une colonie anglaise qui trouve bon qu'un homme soit livré à un tribunal d'exception, et pendu pour propos estimés séditieux par l'autorité!

Oh ! certes, elle n'est pas nouvelle, cette doctrine de la complicité morale, et il n'est pas besoin d'aller à la Jamaïque pour voir un parti dominant rendre responsables de troubles auxquels ils étaient parfaitement étrangers, <;eux des hommes du parti adverse dont il avait juré la perte ; mais que les représentants d'un pays libre suivent 4e pareils exemples et descendent à employer de pareils procédés, voilà ce qu'il est impossible de constater sans une amère douleur.

Gardons-nous, cependant, d'assombrir outre mesure le tableau, et ne donnons pas aux partisans du despotisme cette joie, de pouvoir s'armer contre l'Angleterre de ce qui vient de se passer à la Jamaïque. L'Angleterre ne serait comptable de la conduite du gouverneur Eyre, du brigadier général Nelson, du colonel Hobb et de leurs coadjuteurs, que si elle les approuvait. Eh bien, je n'hésite pas à dire qu'elle les désavoue. Je l'affirme, et le cri

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généreux, indigné, que poussent à la fois des journaux tels que le Daily NewSy le Morning Star, le Spectator, m'est garant que je ne me trompe pas. La véritable opinion publique, en celte circonstance, c'est par ces journaux, j'en suis convaincu, qu'elle est exprimée, pour l'honneur de l'Angleterre et la consolation des cœurs honnêtes... £n tout cas, un point d'une importance capitale est à noter : dans une contrée gouvernée despotiquement, qui aurait osé dénoncer les actes d'hommes représentant l'autorité? Personne. Et, de la sorte, la sinistre responsabilité se serait trouvée peser sur la nation entière. Ici, au contraire, les sentiments d'indignation excités par les événements de la Jamaïque ont pu se donner carrière ; une enquête est énergiquement demandée; le Parlement devra se prononcer ; les public servants de la nation seront désavoués, si la nation juge qu'ils doivent l'être, et, grâce à la liberté d'écrire, il ne tiendra qu'à l'Angleterre de sauver le crédit moral dont il importe qu'un peuple libre jouisse dans le monde.

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27 novembre.

Au mois de juillet, lord Ellenborough, parlant dans la Chambre des lords sur la question danoise, laissa tomber ces paroles : « J'en appelle à ce qu'il y a de plus noble, de plus élevé dans les sentiments de la nation; d'autres, avec plus de succès, se sont adressés à de moins hautes propensités : l'amour de la tranquillité, l'amour du repos, et, par-dessus tout, l'amour de l'argent, qui est décidément devenu la passion absorbante de ce pays. »

M. Cobden, lorsqu'il lut ce passage du discours de lord

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Ellenborough, se crut pris à partie, et Ton peut considérer comme sa réponse la harangue que, vendredi dernier, il a prononcée à Rochdale. II y attaque lord EUenborough en termes au fond desquels gronde le ressentiment; il le montre du doigt comme une preuve vivante de cette vérité, qu'il est possible d'avoir beaucoup d'éloquence et de manquer de bon sens ; il lui reproche d*avoir censuré les sympathies allemandes de la reine, qui naturellement n'était pas là pour se défendre; il nie qu'un homme ait le droit de taxer l'Angleterre d'avarice, lorsque cet homme reçoit de l'Angleterre, ainsi que lord Ellenborough, et cela sans y avoir aucun titre, une pension de 7 700 liv. st.

La réplique est vive, vous le voyez . Mais, si M. Cobden s'en était tenu à cette passe d'armes, il n'y aurait pas lieu de s'en inquiéter autrement. A ces messieurs de vider leurs querelles! Malheureusement M. Cobden a pris occasion de là pour affirmer de plus belle, en l'appliquant aux nations, î'étroile et égoïste doctrine du chacun pour soiy chacun chez soi. A l'entendre, l'Angleterre aurait dû non seulement s'abstenir de toute intervention officielle en faveur du Danemark, mais même de toute démonstration populaire de sympathie.

A l'entendre, l'élan de générosité et d'humanité dont témoignèrent les meetings de Guildhall, quand la Pologne agonisait, fut une grande faute, un tort, une imprudence.

La raison qu'il en donne est curieuse. Il condamne l'intervention diplomatique en faveur du Danemark, parce qu'il a vu, dit-il, des caricatures françaises et allemandes qui représentaient l'Angleterre coiffée d'un bonnet de coton, ou bien le lion britannique fuyant devant un lièvre; et il condamne les efforts faits pour sauver la Pologne, parce que Mouravief n'en a pas frappé moins fort.

Ainsi, de ce que, dans les circonstances dont il s'agit, on n'est pas intervenu assez, M. Cobden tire la conclusion

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que, dans quelque circonstance que ce soit, le mieux est de ne pas intervenir rfw tout. Laissez faire, laissez passer, laissez souffrir, laissez mourir! Voilà le conseil que M. Cobden donne à son pays! Il lui demande de n'intervenir en aucun cas, à aucun prix; mais, comme cela n'empêcherait pas, j'imagine, d'autres puissances d'intervenir si elles en avaient envie ou croyaient y avoir intérêt, la doctrine de M. Cobden se réduit à rendre complètement indifférente aux attentats qui se pourraient commettre en dehors d'elle, la seule nation libre qui, aujourd'hui, soit en mesure de protéger efficacement les faibles, la seule nation libre qui ait à mettre au service du droit une force capable de le faire respecter!

Supposons que la fantaisie vînt un jour à l'empereur des Français d'envahir la Belgique, de marcher droit à Bruxelles, de pousser jusqu'aux murs d'Anvers, et d'en finir avec le mauvais exemple donné au monde par un peuple dont les progrès et la prospérité n'ont rien de commun avec l'existence du despotisme, — l'Angleterre, d'après M. Cobden, devrait se croiser les bras et regarder faire! S'il arrivait que, sur le continent européen, le voisinage de la Suisse républicaine parût incommode au césarisme français, l'Angleterre, d'après M. Cobden, devrait s'abstenir même de protester par la voix de ses meetings populaires! Cette politique, ai-je besoin de le dire? ne serait pas seulement pour l'Angleterre celle de l'égoïsme, ce serait celle de l'amoindrissement.

Elle le sent bien elle-même, et c'est ce qui explique pourquoi M. Cobden n'est pas plus populaire dans un pays auquel il a rendu de si éminents services et avec le génie duquel son génie a de si nombreuses affinités. Car, comme l'Angleterre, M. Cobden est porté à envisager toutes les questions sous un point de vue pratique; comme TAnglelerre, M. Cobden professe théoriquement le culte des intérêts matériels; comme l'Angleterre, M. Cobden

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fait da commerce une idole; comme rÂngleterre, M. Cobden repousse et réprouve le militarisme.

Dans son discours de Rochdale, il s'écrie en s' adressant aux Anglais : c Et moi anssi, je pourrais devenir premier ministre, si je vous flattais, au lieu de vous dire la vérité. :» Le fait est que ce n'est pas flatter les Anglais que leur dire: € Vous êtes des marchands, des manufacturiers, des fabricants de coton ; mêlez-vous de vos petites affaires et ne vous mêlez que de cela. Pour vous, les grandes ques- •tions doivent être des questions de consommation, de profits, de salaires, d'importations, d'exportations, de débouchés. Occupezrvous de gagner de l'argent. Laissez le monde aller comme il plaît à Dieu. Si» hors de chez vous, le droit est écrasé, si la justice succombe, contentez-vous d'en gémir, sans toutefois gémir de façon à faire trop de bruit. Venger le droit, secourir la justice, c'est l'affaire de la Providence, ce n'est pas la vôtre. »

Oui, tel est au fond le langage que M. Cobden tient aux Anglais, et ce langage, tout Anglais qu'ils sont, les humilie.

On lui doit, au reste, cette justice qu'il possède au plus haut degré le courage civique dont il se glorifie. Lui et son ami M. Bright sont admirables quand il s'agit de faire face à l'opinion publique, ce qui n'est pas chose facile dans un pays où la dictature de l'opinion publique est si impérieuse, si prompte à irriter, et, quelquefois, si implacable. Dans le discours que je vous signale, par exemple, M. Cobden, qui sait à merveille avec quelle violence l'opinion ici s'est déclarée en faveur du Sud, n'a pas hésité, lui, à se prononcer derechef et très énergiqueraent en faveur du Nord.

J'ajouterai qu'il y a du bon dans la guerre que M. Cobden fait à la guerre.

Nul doute qu'il n'aille trop loin lorsque, sans égard à la condition actuelle de l'Europe, il presse l'Angleterre

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de laisser là fortiflealions, canons, vaisseaux de ligne, fusils, épées, poudre et le reste. L'âge d'or n'est point, hélas! près de revivre, et ce qui se passait hier encore en Pologne, ce qui se passe aujourd'hui en Amérique, ne prouve pas que nous soyons sortis de l'âge de fer. Douglas Jerrold, grand satiriste, mort en 1857, et qui était fort de mes amis, a écrit dans un ouvrage très remarquable, intitulé Folie de Vépée (Folly of the sword) : « Maintenant, regardez à côté, et contemplez l'image de Dieu, mousquet au bras. Belle chose à voir que la guerre ! Toutefois, habillez-la de votre mieux, chamarrez-la d'or, acclamez-la, chantez-la. Qu'est-elle, neuf fois sur dix? Le meurtre en uniforme. Homme de guerre,' homme de guerre, Gain recevant la paye de caporal, aux temps où nous sommes, lu chancelles, tu te flétris, comme un vieux géant. Les doigts de l'opinion sont sur toi. Tu n'es plus la chose empanachée que tu étais. Ton gros corps n'a pu échapper aux silencieuses piqûres de la petite plume d'oie que voici, et, pendant que tu t'amuses à regarder briller cette encre corrosive, elle, de ses dents d'acier, ronge ton épée! »

Pauvre Douglas Jerrold! que n'a-t-il dit vrai! N'importe, M. Cobden est le bienvenu quand il tonne, à son tour, contre la folie de Vépée. Ce n'est là, au bout du compte, qu'une question de temps, espérons-le. Il luira, si jamais le genre humain atteint l'âge de raison, le jour où se vérifiera le mol de Victor Hugo sur le glaive et la plume : ^ Ceci tuera cela ! )>

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26 novembre.

A quoi pense le Times? Où veut-il en venir avec ces articles qui couvrent les exécutions de la Jamaïque d'un voile si complaisant? Qu'espère-t-il de Tinsertion de ces lettres, publiées coup sur coup, hérissées d'anathèmes contre les noirs en niasse, et dont le but semble être de déjouer l'indignation publique? Eh quoi! le Times passe pour être la voix de l'Angleterre quand elle parle au monde; et, au lieu de dire que l'Angleterre professe le culte de la modération et de la justice, filles l'une et l'autre de la liberté; que, par conséquent, elle a en horreur l'abus de la force, le luxe en matière de répression, la prodigalité en matière de supplices, la dictature hâtive de l'homme d'épée se transformant lui-même en juge, et le système de la complicité morale appliqué par ces tribunaux d'exception, dont la justice n'est si souvent que l'hypocrisie de l'assassinat : au lieu de dire cela, de le crier bien haut, et d'ajouter que tout Anglais qui se rend coupable d'actes semblables méconnaît son pays, ou plutôt l'insulte, voilà que le Times s'étudie à envelopper la nation anglaise tout entière dans une responsabilité qu'elle ne saurait accepter sans se manquer de respect! Chose étrange, que nous étrangers, nous Français, nous soyons obligés, en cette occasion, de prendre la défense de l'Angleterre contre le plus considérable, le plus accrédité de ses organes !

Ah! c'est qu'en effet la cause du peuple anglais ici est

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celle des hommes libres de tous les pays, c'est Ja nôtre. Que veut-on que nous répondions aux preneurs des gouvernements absolus, quand ils nous diront :

« Eh bien, messieurs, que vous semble de ce qui se passe sous la domination immaculée des monarchies constitutionnelles? Lorsque le baron de Haynau fut ignominieusement chassé d'une brasserie anglaise qu'il visitait, vous files grand bruit de l'aventure arrivée au fouetteurde femmes^ ainsi qu'il vous plaisait de rappeler; elle attestait, selon vous, l'excenence de l'éducation que donne aux esprits le régime de la liberté. Expliquez-nous donc comment il se fait qu'à la Jamaïque, la veuve du malheureux George- William Gordon ait été arrêtée, après le meurtre juridique de son mari, pour avoir trop pleuré sa mort, et que des femmes aient été condamnées par des cours martiales à être pendues, non pour avoir pris les armes, mais pour avoir assisté à des meetings dont elles avaient juré de garder le secret ! Lorsque l'empereur de Russie combattait par des mesures dont la rigueur, à vous entendre, était excessive, une révolte qui menaçait de démembrer son empire, une immense clameur s'éleva contre lui en Angleterre, et vous vous empressâtes de triompher. Expliquez-nous donc comment il se fait que les excès d'une répression furieuse, si condamnables de la part d'un gouvernement absolu, soient dignes d'éloges de la part d'un gouvernement libre. Allons, convenez-en, vous avez deux poids et deux mesures. Vous- nommez cruauté ce qui sert nos colères, justice ce qui sert les vôtres. Et ne venez pas prétendre que le peuple anglais n'est aucunement comptable des actes commis dans une contrée lointaine par quelques-uns de ses agents qu'il désavoue. Voici le Times; lisez! »

Oui, je le demande, à ce langage qu'aurons-nous à répondre?

Que, dans la circonstance particulière dont il s'agit, le

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Times n'exprime pas fidèlement l'opinion de rAngletenre? Mais si, par malheur, on refusait de nous croire? Si Ton nous objectait la position éminente qu'il occupe, le crédit dont il jouit, l'autorité qu'il exerce, le grand nombre de lecteurs dont il est tantôt la voix, tantôt le guide?

Ce m'est donc un sujet de profonde tristesse que la ligne adoptée par ce puissant journal dans une question où l'honneur des peuples libres est si fort engagé.

Il était nécessaire que l'émeute fût réprimée; soit. Mais était-il nécessaire qu'elle le fût aux dépens de la justice, de l'humanité, de la loi?

Non, ma mémoire ne me trompe pas : c'est bien le Times qui dénonçait à l'exécration publique, i! n'y a pas longtemps encore, le système d'airain sons lequel, à la Nouvelle-Orléans, Butler avait comprimé l'esprit de révolte. Or, ce n'était pas de couper court à une misérable émeute qu'il s'agissait en Amérique : il s'agissait de parer aux formidables périls de la plus grande guerre civile qui ait jamais ensanglanté le monde.

On se rappelle la vengeance terrible qu'au plus fort de la révolution française les représentants victorieux de la Convention tirèrent des traîtres qui avaient livré Toulon aux Anglais. Ils firent rassembler les habitants, désignèrent ceux d'entre eux, au nombre de deux cents, qu'ils croyaient coupables, et ordonnèrent que ces malheureux fussent fusillés en masse. Eh bien, le Times ne trouverait-il rien à redire à l'emploi de ce procédé, si nous cherchions à le justifier en disant qu'à cette époque la France était aux abois; que l'invasion l'enveloppait; qu'on brûlait de la mettre en lambeaux; que la patrie allait périr; que des Françai.^ livrant à l'ennemi, en pareille circonstances, leur ville, qui était le Portsraouth de la France, avaient commis le plus affreux des crimes; que, d'ailleurs, les rebelles avaient aggravé leur trahison par toute sorte d'attentats ; qu'ils avaient jeté dans un

cachot deux représentants da peuple, et les avaieat soumis à des tortures qui rendirent Fun à moitié fou, et réduisirent l'autre à s'étrangler de ses propres rnains; qu'ils s'étaient souillés de cruautés inouïes, et qu'on les avait vus, notamment, accrocher des créatures humaines aux grands clous dont les bouchers se servent pour étaler leurs quartiers de viande? Ce raisonnement, j'en suis convaincu, ne toucherait que très faiblement le Times; il n'admettrait pas qu'une condamnation puisse être juste sans un jugement préalable. Et, si je lui faisais observer qu'il y eut un jugement préalable ; que les patriotes, opprimés pendant l'occupation de la ville par les Anglais, et qu'on avait entassés dans le Thémistoeley furent formés en jury, furent appelés à désigner chaque coupable, non seulement sans qu'on leur appliquât un pistolet sur la tempe, mais après serment solennel prêté par eux que leur sentence ne serait dictée par aucun intérêt personnel, par aucun égoïste ressentiment... le Times ne manquerait pas de s'écrier : « Jugement! vous nommez jugement le fait d'hommes fusillés en masse, pêle-mêle, sur des indications données par leurs ennemis naturels ? » Oh ! comme il est vrai que tel aperçoit une paille dans l'œil d'autrui, qui n'aperçoit pas une poutre dans le sien ! Ce que le Times maudirait, ayant une scène de la révolution française sous les yeux, il l'approuve ou, du moins, il l'excuse, en ce qui concerne les scènes sanglantes dont la Jamaïque vient d'être le théâtre!

Serait-ce qu'un peuple se doit de soutenir ses agents quand même?

Il y a quelques années, les électeurs de la Cité ayant demandé au baron de Rothschild, qui sollicitait leurs suffrages, de quelle manière il aurait voté dans l'affaire du ArroWy sa réponse fut : « J'aurais voté sans hésitation avec le gouvernement, parce que j'estime que, toutes les fois qu'en ce qui touche les actes d'un agent, la question

est douteuse, le principe doit être de soutenir Tagent. » (/ ^hould unhesitatingly hâve voted with thegovernment, because I hold that, whenever any question is doubtfulj the principe ought to be to support the agent.)

A Dieu ne plaise qu'on doive se ranger de cet avis! Quand une question est douteuse, le principe doit être d'attendre, avant de se prononcer, que le doute ait disparu. Mais qu'est-ce donc quand il n'y a pas l'ombre d*un doute, quand la culpabilité de l'agent est flagrante, quand elle résulte de ses propres déclarations? Admettons pour un instant qu'on soit indigne de toute créance par cela seul qu'on est un nègre, ou un anabaptiste, ou — crime plus abominable encore aux yeux de certaines gens — un philanthrope. Mais ce n'est pas un nègre qui nous a appris comme quoi un officier anglais avait obtenu des désignations meurtrières, avec une corde dans une main -et un revolver dans l'autre. Ce n'est pas un anabaptiste qui a accusé le colonel Hobb d'avoir fait fusiller des malheureux qui étaient venus se mettre sous sa protection, parce qu'il ne pouvait pas les emmener et ne voulait pas les laisser derrière lui. Ce n'est pas un philanthrope qui nous a montré le gouverneur E. Eyre arrachant George- William Gordon à la justice ordinaire, le traînant devant une cour martiale, qui n'avait nul droit de le juger, et, vu le •caractère des opinions parlées et des opinions supposées écrites de cet homme dont la peau n'était pas tout à fait blanche, le faisant pendre bien vite, dans un moment où Tordre itait parfaitement rétabli. Les dépèches officielles sont là, claires, précises, inexorables. Ce sont les coupables eux-mêmes qui ont rédigé et signé le réquisitoire.

On frémit quand on songe que, si le docteur Underhill se fût par hasard trouvé à la Jamaïque, il aurait peut-être été, lui aussi, pendu bien vite. Et pourquoi? pour avoir adressé, dans le mois de janvier dernier, au ministre des •colonies, M. Cardwell, qu'il connaissait personnellement,

une lettre particulière sur l'état des choses dans la Jamaïque. Je viens de la lire, cette lettre. C'est une critique très calme, très mesurée de la situation des nègres et des causes de leurs souffrances; huile déclamation: des faits, des chiffres. Et voilà le document que, dans son rapport, le gouverneur E. Eyre dénonce comme la source empestée des troubles de la colonie; ce qui signifie, je pense, que puisque M. le gouverneur s'est tant hâté d'appliquer à G.-W. Gordon la doctrine de la complicité morale, il l'attrait à plus forte raison appliquée au docteur Underhill.

Mais combien la surprise, combien l'indignation redoublent, à l'idée que c'est M. Eyre lui-même qui, recevant de Gardwell communication de la lettre, l'a publiée dans la colonie, avec invitation à tous de la discuter, d'y répondre! Voici donc deux hommes, dont le premier allume ce qu'il plaît à M. Eyre de considérer comme une torche ; le second la saisit, l'agite, la promène de gaieté de cœur sur des matières qu'il considère comme combustibles, et^ quant il croit qu'elles ont pris feu, c'est lui qui veut qu'on pende l'autre!

Voyous, ai-je tort de regretter amèrement qu'un journal tel que le Times n'ait pas figuré à la tête de ceux qui ont flétri des actes semblables !

Heureusement, les protestations, si elles n'ont pas été unanimes, sont du moins très nombreuses, et, quoique plus ou moins réservées, quoique inégalementénergiques, elles forment un ensemble imposaut. Aux journaux que je vous signalais avec joie dans ma dernière correspondance, n'oubliez pas de joindre, je vous prie, la Pall Mail Gazette, VEconomist, la Saturday Review, le Manchester Examiner, le Leeds Mercury, le Scheffield Telegraph, le Birmingham Journal, le Manchester Guardian, VAr^ my and Navy Gazette, le Solicitons Journal, et-c., etc.

Dans le SoUcitofs Journal, je lis ces belles et fortes paroles : « Parmi les hommes de loi, il n'y aura qu'une

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opinion, nous en sommes convaincus, sur ce point, que des prisonniers politiques jugés par des tribunaux militaires, sont un plus grand mai que la rébellion elle-même. > Et, après avoir rappelé pourquoi lord Strafford eut la tête tranchée, le Solicitor's Journal conclut en ces termes : € Nous ne désirons pas que le gouverneur Eyre soit mis en accusation et qu'on intente un procès criminel au brigadier Nelson, bien que, si l'on en agissait de la sorte avec eux, ils n'eussent pas le droit de se plaindre ; mais nous pensons que l'intégrité de la loi ne sera pas maintenue aussi longtemps que l'un ou l'autre de ces messieurs continuera d'être employé par Sa Majesté. »

Ainsi s'exprime l'organe des hommes de loi. Et l'organe des soldats, voulez-vous savoir comment il défend l'honneur du drapeau? c II n'est pas de pays dont l'intérêt ne soit de sauvegarder sa bonne renommée, comme un pays où régnent l'esprit du christianisme, la charité, la bonne foi, en punissant quiconque use de son pouvoir pour attenter à l'humanité et détruire la réputation de tout un peuple. »

Encore un mot, et j'ai fini. A la requête d'un grand nombre d'habitants de Manchester, le maire de cette ville a dû provoquer un meeting auquel ont assisté, entre autres personnages notables, deux membres du Parlement. L'objet de ce meeting était d'amener le gouvernement à instituer une enquête impartiale et approfondie sur l'origine des déplorables événements de la Jamaïque, sur les circonstances qui ont caractérisé cette tragédie, et aussi sur les moyens mis en usage pour le rétablissement de l'ordre. L'agitation ne se bornera point là, soyez-en sûrs, et l'honneur de l'Angleterre sortira triomphant de cette épreuve. Est-ce tout? Non pas. On rendra hommage à la vérité, on vengera la justice.

Avis aux détracteurs des institutions qui relèvent du génie de la liberté !

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