UN PROCÈS CURIEUX
29 novembre.
La cour de divorce {Divorce court) vient d'avoir à juger un procès qui a donné ample pâture à la curiosité publique. On y a vu figurer un jeune duc, le duc de Saint-AlbanSy dont la correspondance amoureuse a dû faire les délices de mainte lady^ friande de petits détails scandaleux. ^ Je ne me suis pas lavé la figure, de peur d'effacer la trace de ton dernier baiser, » voilà ce qu'écrivait Sa Seigneurie à M" Broadwood ; et cela servira peut-être à vous expliquer pourquoi M. Broadwood a intenté un procès en adultère à sa femme.
Les Anglais se vantent d'être le peuple le plus moral qui soit au monde; ils dénoncent chaque roman français comme une œuvre de perdition ; ils s'indignent de l'absence de décorum qui, disent-ils, caractérise les mœurs d'outre-Manche ; ils ont une fortç tendance à croire que la famille n'existe bien réellement que chez eux. Cependant, il me semble qu'il leur conviendrait d'afficher des prétentions un peu moins hautes, depuis l'adoption du bill présenté en 1857 par lord Cranworth.
De ce bill je n'entends pas médire, Dieu m'en préserve ! Car il coupa court à de flagrants abus. Et, tenez, je me rappelle que, quelques années auparavant, un pauvre diable ayant été amené, comme coupable du crime de bigamie, devant le magistrat M. Maule, ce dernier lui tint le discours suivant, critique sanglante de la
loi telle qu'elle existait alors, par le juge qui avait charge de rappliquer :
« Prisonnier, vous êtes atteint et convaincu d'avoir épousé une seconde femme, du vivant de la première. Vous prétendez que votre première femme a déserté la maison conjugale, abandonné ses enfants et commis le péché d'adultère. Soit. Mais, dans ce cas, voici comment vous auriez dû vous y prendre. Vous auriez dû d'abord aller trouver un attorney et intenter une action en conversation criminelle au séducteur de votre femme, à l'effet d'obtenir des dommages-intérêts. Cela fait, vous étiez tenu de prendre un procureur et de poursuivre par-devant une cour ecclésiastique le divorce a mensd et thoro, c'est-à-dire celui qui autorise la séparation des époux, sans toutefois dissoudre le mariage. Après ces deux démarches préliminaires, il vous restait à solliciter l'octroi d'un acte du Parlement, pour le divorce a vinculo matrimoniiy c'est-à-dire celui qui dissout absolument le mariage. Alors, mais alors seulement, il vous eût été loisible de vous remarier. Je vois, à votre air étonné, que vous ne comprenez pas bien ce que jevousdis là, mais c'est ainsi. Vous me direz que, pour payer les frais de ces trois actions successives, il vous eût fallu au moins 1 000 livres sterling et que vous n'en possédez pas 100. C'est possible; mais que n'avez-vous 1 000 livres sterling ? Vous seriez libre aujourd'hui du joug d'une mauvaise femme, et vous auriez fait, de la seconde, en l'épousant, une matrone respectable. Je vous condamne à la prison pour... vingtquatre heures. y>
De cet exposé officiel, il résulte, comme vous voyez, qu'en Angleterre il n'y avait, avant 1857, que les gens possesseurs d'une énorme fortune qui pussent se passer la fantaisie d'un divorce a vinculo m atrimonii. Le divorce, en ce temps-là, pure affaire de luxe! Or vous conviendrez que cela n'était pas juste, le fait d'être trompé