‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 125 sur 131 · UN PROCES CURIEUX · texte numérisé non relu

UN PROCES CURIEUX

par sa femme n'étant pas au nombre des privilèges que confère la fortune.

C'est ce que pensa, en 1857, lord Cranworth, et il advint que Chambre des lords et Chambre des communes furent de son avis. On tomba d'accord qu'un principe appliqué au profit de quelques opulents personnages, pendant cent cinquante ans, serait appliqué désormais au profit de tout le monde, et que la juridiction anormale, complexe, monstrueusement dispendieuse, qui faisait dépendre d'un acte du Parlement les séparations devenues indispensables^ serait remplacée par une juridiction ordinaire, une juridiction à bon marché.

Par suite de cette bonne opinion que les Anglais ont de leur vertu et que je vous signalais en commençant, on croyait que faciliter le divorce ne tirerait pas à conséquence ; que les procès de ce genre seraient fort rares et pas du tout scandaleux; que leur rareté ferait ressortir d'autant mieux la moralité de la société anglaise, rien n^étant plus propre que l'exception à confirmer la règle. Hélas ! les prévisions de ce patriotique optimisme ont été trompées. De tous les tribunaux, celui qui a le plus d'affaires sur les bras est justement celui de qui relève le mariage; les colonnes des journaux sont, chaque jour, remplies de révélations où la tragédie et la comédie se confondent. Uaction en conversation criminelle, ce procédé essentiellement anglais et trop anglais qui mettait un homme en état de battre monnaie avec le déshonneur de ça femme, j'en conviens, a cessé, depuis la loi de 1857, de constituer le principal aliment de la chronique judiciaire, et l'on ne vient plus dire aussi carrément qu'autrefois : « Ah! monsieur, vous avez séduit madame ? Eh bien, c'est tant. » Mais la malignité publique n'y a rien perdu, je vous assure, et le nombre des maris qui étalent en public toute sorte de turpitudes domestiques, racontent au passant l'histoire de leur chambre à coucher,

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appellent en témoipage, contre la mère de leurs enfants, les servantes, les cuisinières et les valets de pied, ce nombre est si considérable, qiie, dans un pays terre classique de la publicité, beaucoup commencent à se demander avec inquiétude si, en fait de débats de cette espèce, il est bon de laisser le grand jour pénétrer dans le sanctuaire de la justice.

Quel tableau, par exemple, présente le procèsBroadwood contre Broadwood?On y Toit une femme qui profitede l'influence extraordinaire qu'elle exerce sur l'esprit de son mari pour l'éloigner, correspondre avec lui par un intermédiaire, prendre une maison dont il ignore l'adresse, y recevoir des visiteurs nocturnes, et courir chercher à Paris des admirateurs qui aient le titre de duc. Voici la lettre qui fut l'origine des relations de la dame avec le duc de Saint- Albans, qui jusqu'alors ne la connaissait pas. C'est elle qui parle :

« Mon cher duc, quand vous étiez à Paris, n'avez-vous pas remarqué une <( traviata > anglaise, auprès de lanuelle vous auriez bien voulu que Ton vous introduisît? Vous l'avez montrée, dimanche dernier, dans le Parc à un de vos amis. Comme vous êtes passablement beau, que vous avez l'air d'un bon garçon et seriez un excellent parti pour un oiseau de passage, ne pourriez-vous fixer un rendez-vous où l'on s'assurât si le penchant est mutuel? Si j'interprète bien l'expression qu'avait votre visage dans la salle à fumer du Grand-Hôtel au boisde Boulogne, et qu'elle a de fait partout où vous me rencontrez, votre bouche se tait, mais vos yeux disent : « Ma chère, je voudrais bien vous embrasser. » Vous devez être quelque peu épris. De son côté, Nelly s'imagine qu'elle en tient, bien qu'il soit douteux qu'une petite folle de son espèce s'éprenne jamais sérieusement, même d'un tout jeune duc. Probablement, ce n'est qu'un de ces caprices auxquels les femmes de vertu facile s'abandonnent sans crainte et, heureusement, sans honte. :»

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Je vous fais grâce du reste. Mais que vous semble de cette entrée en matière?

II est vrai qu'avant d'être mariée, Nelly avait été, selon la définition donnée d'elle par elle-même, une «traviata )>, et ne s'était initiée aux devoirs de la vie conjugale que dans les casinos.

Voilà pour l'épouse. Quant à l'époux, les débats du procès nous le montrent enfoncé dans des habitudes d'intempérance, rentrant quelquefois chez lui, le soir, ivremort, et vivant avec une maîtresse qui, par parenthèse, était là quand on jugeait l'affaire. Aimable assurance ! On conçoit que le juge ait déclaré audacieuse à l'excès la conduite d'un homme qui, lorsqu'il vient accuser sa femme de l'avoir trahi, se fait accompagner par sa maîtresse.

Aussi la demande en divorce a-t-elle été rejetée conformément à la loi.

Quoi! direz-vous, être tout à la fois marié et ne l'être pas, ne pouvoir réparer l'erreur commise, ne pouvoir reconquérir dans la société une place où l'on ne serait plus un sujet de scandale, telle est la situation que la loi crée, en Angleterre, aux époux divorcés quand il se trouve que les torts sont réciproques? Oui, monsieur.

En 1857, on agita la question de savoir si, le divorce une fois obtenu par le mari pour cause d'adultère, il serait loisible à la femme judiciairement reconnue infidèle de se remarier. Bien différents de Lucio, qui, dans Measure for Measure, paraît regarder le mariage, en certaines circonstances, comme une terrible pénalité, Tarchevêque de Canterbury, l'évêque d'Oxford, les lords Redesdale, Lovât, Petre Stafford, Harrowden, essayèrent d'établir que le meilleur châtiment à infligera l'adultère, c'était le célibat. Grâce à lord Brougham, ce fut l'opinion contraire qui l'emporta. Mais, par une inconséquence assez singulière, la faculté de se remarier fut interdite aux

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époux séparés par un double adultère. Dans ce cas, il faut qu'ils restent mariés après avoir cessé de l'être ! Je comprends fort bien ce qu'ils y perdent, et je ne comprends guère ce que la société peut y gagner. Si elle entend par là les punir, c'est les punir d'une étrange sorte que de les mettre dans l'impossibilité de renaître par un nouveau mariage à une vie régulière. Qu'il n'y ait pas trop à compter sur le repentir futur de femmes capables d'écrire la lettre que j'ai citée, soit ; et cependant on a vu des pécheresses revenir de plus loin. Il y a, d'ailleurs, une distinction à faire entre l'égarement momentané d'une imagination séduite, et la corruption systématique d'une nature profondément dépravée. Toules les femmes qui tombent, ne tombent pas de manière à ne pouvoir jamais se relever. Non, n'en déplaise au TimeSy je ne saurais tenir pour prévoyante et philosophique une loi qui, en interdisant toute possibilité de vie régulière aux époux qu'ont violemment et irréparablement détachés l'un de l'autre des trahisons réciproques, risque de les encourager à une vie de désordre et légalise, pour ainsi dire, l'adultère.

7 décembre.

Je vous l'avais bien dit! L'indignation causée en Angle* terre par les pendaisons et les fusillades de la Jamaïque s'accentue ctiaquejour davantage; l'agitation grandit; le cri de la conscience humaine outragée monte de plus en plus vers le ciel. Lorsqu'on 1560, dans notre France de

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jadis, le duc de Guise, à la suite d*une tentative avortée de la Renaudie, taisait décapiter, pendre ou noyer tous les protestants que pouvaient saisir les soldats ivres de fureur, un de ceux dont on poursuivait ainsi Textermination trempa ses mains, au moment de mourir, dans le sang de ses compagnons, et, les élevant, s'écria : « Seigneur, voici le sang de tes enfants, et tu le vengeras! j> Cette tragique prière, George-William Gordon n'aura pas eu besoin de l'adresser à l'Angleterre. Dans ses adieux suprêmes à sa femme, il a pardonné à ses ennemis; mais, si l'Angleterre est ce que je la crois, elle ne leur pardonnera pas.

Je vous ai signalé le meeting tenu à Manchester : depuis, les manifestations ayant le môme caractère et le même but se sont multipliées, de plus en plus énergiques, de plus en plus menaçantes ; la presse a parlé, c'est maintenant la place publique qui parle. Hier soir à Brighton, d'où je vous écris, il y a eu un grand indigna^ tion meeting. La salle regorgeait de monde. Le maire de la ville présidait. M. W. Coningham, qui la représentait naguère à la Chambre des communes, MM. James White et Fawcett, qui la représentent aujourd'hui, étaient accourus. Une foule nombreuse n'avait pu trouver place dans l'enceinte, trop étroite, quoique très vaste; cette foule grondait aux portes.

M. W. Coningham se lève, et d'une voix émue : « Ceci n'est pas une question de parti ; elle intéresse quiconque porte le nom d'Anglais. Il y va de l'honneur de l'Angleterre. A chacun, homme ou femme, le devoir de déclarer bien haut que l'œuvre de ténèbres accomplie dans la Jamaïque ne l'a pas été en son nom. » Et l'assemblée d'éclater en applaudissements.

Non qu'il y eût unanimité absolue de sentiments. Dans quel siècle, dans quel pays, la tyrannie, la cruauté, l'injustice, le mal, manquèrent-ils de soutiens, hélas? Quand

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Torateur a dit que les lois divines et humaines n'avaient jamais été foulées aux pieds d'une manière plus atroce, et les principes de la constitution anglaise plus audacieusement violés, le bruit des acclamations a couvert, sans les étouffer entièrement, quelques insultes anonymes, lancées de loin aux victimes pour le compte des meurtriers. Et ce n'est pas le seul passage du discours qui ait provoqué des interruptions; mais qu'importe cela? M. Coningham devait s'attendre à être interrompu ; car il n'est pas, lui, de ces hommes qui rusent avec la vérité, qui marchandent avec la justice, qui ont des émotions comme il faut, et qui mettent de l'habileté à avoir du cœur. Il a été violent, pour être sincère ; il a tout simplement adapté les mots aux choses; il n'a pas décrit en langage de cour des actes de sauvagerie; il n'a pas appelé erreur ce qui est crime; il n'a pas conservé le nom de soldats à des soldats devenus des bourreaux, et il a déclaré sans détour que quiconque osait approuver ou sanctionner leur conduite, devait être évité comme on évite une bête fauve.

Ce langage vous paraît-il exagéré? Si vous étiez tente de le trouver tel, songez que les détails reçus depuis l'arrivée des premières dépêches ont ajouté des horreurs à des horreurs; que le nombre des nègres fusillés ou pendus est porté maintenant, non plus à deux cents, mais à deux mille; que la tuerie a duré vingt-huit jours; que les cadavres ont été entassés sur les cadavres, dans le district de Morant-Bay, au point d'empester l'air; que jusqu'à cinquante coups du martinet à neuf branches ont été administrés, même à des femmes, par manière d'avertissement {by way of caution) ; que des maisons de nègres ont été réduites en cendre ; que des villages ont été rasés, et que ces abominations sont constatées, non par ceux qui en ont souffert, mais par ceux qui les ont commises ou qui les approuvent! Que si cela ne vous

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suffit pas, lisez, lisez la dernière lettre de M. W. Gordon à sa femme, cette lettre où il affirme son innocence en termes d'une éloquence si pénétrante , si noble et si douce ; et rapprochez-la du récit où le capitaine Ford vante ses exploits : € Ce matin, je me suis mis en campagne avec trente hommes, tous bien montés. Nous étions rentrés à quatre heures du soir, emmenant quelques prisonniers. Nous avions fouetté neuf individus, brûlé trois maisons. Nous avons eu une cour martiale pour les prisonniers, qui étaient de cinquante à soixante. Plusieurs ont été fouettés, sans cour martiale, sur simple examen. Un des soldats a pris à Gordon comme butin son habit noir, un autre lui a pris ses lunettes. Vous le voyez, on ne Fa pas traité autrement que le commun des mortels. Nous vivons le plus possible sur l'ennemi, mettant la main ad libitum sur les menues provisions, dindons, etc. ; nous donnons reçu pour le reste. Nous nous emparons de tous les chevaux que nous pouvons trouver. Les soldats noirs y réussissent mieux que les nôtres. Ils ont fusillé cent nègres en allant de Port-Antonio à Machioneal ; ils en ont pendu sept à Machioneal ; ils en ont fusillé trois en venant ici. Voilà la loi martiale en peinture. Les soldats y ont goût, les habitants ont à la redouter. Si les seconds fuient à l'approche des premiers, on les fusille pour avoir fui. »

Ne vous semble-t-il pas entendre le rire de l'hyène! Détournons la tète : cela pue le sang.

Aussi, comment s'exprime, au sujet de ce récit odieux, une feuille très peu sentimentale de sa nature, la Saturday Review : « Si le capitaine Ford ne prouve pas qu'il est un menteur impudent, il faut qu'on le pende, ou il n'y a pas de justice dans la Jamaïque. » M. Goningham a cité ces terribles paroles, et, aux applaudissements prolongés de l'auditoire, il a ajouté : Amenf

Mais ici un Anglais n'avait pas seulement à faire appel

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au respect de l'humanité, il avait en outre à invoquer le respect de la loi : « Aucun homme libre ne serait saisi ou emprisonné, ou dépouillé de son bien, ou privé de ses franchises, ou mis hors la loi, ou exilé, ou condamné, si ce n'est par jugement légitime de ses pairs, et conformément à la loi. » Voilà ce qui fut écrit par les barons, hommes de fer {iron barons), dans cette magna charta dont le grand lord Chatham préférait le latin barbare à tous les classiques; voilà ce qui fut, plus tard, confirmé, expliqué, développé, dans le fameux Bill des Droits {Bill of Bights)\ voilà ce qui inspira le système protecteur de VHabeas corpus; et voilà ce que M. Coningham a eu raison de rappeler, puisqu'il se trouve, de nos jours, en Angleterre, des gens qui l'oublient.

Que dans la personne de George- William Gordon, l'innocence ait été indignement opprimée, c'est là l'impression générale en Angleterre; mais eût-il été coupable, son exécution n'en serait pas moins un assassinat, parce que les formes exigées par la loi ont été mises de côté; parce que, n'ayant été saisi ni les armes à la main, ni même sur le théâtre de la révolte, il a été arbitrairement, tyranniquement, transporté du district où la loi martiale n'aurait pu lui être appliquée, dans un autre où elle avait été proclamée, et où toutes les garanties devaient lui manquer; parce que ce fait seul et la précipitation féroce avec laquelle le prisonnier a été livré au bourreau, montrent assez qu'il y avait parti pris de lui fermer la bouche en le tuant.

Oui, je le répète, cette exécution est un assassinat, et c'est ainsi qu'elle est généralement regardée. En voulez-vous la preuve? Vous savez qu'une compagnie d'assurances ne doit rien quand la mort de l'assuré se trouve être le résultat ou d'une condamnation capitale, ou d'un suicide. Eh bien, la compagnie d'assurance de l'Étoile Star insurance Company) s'est empressée de payer

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aux hériliers de George-William Gordon la somme de 2 500 liv. st. pour laquelle il avait assuré sa vie. Cette particularité touchante n'a pas été plus tôt mentionnée dans le meeting dont je vous rends compte, par le révérend Paxton Wood, qu'une voix a crié : « Trois salves d'applaudissements pour la compagnie d'assurance de l'Étoile !» Et il y a eu trois salves d'applaudissements. De pareils traits consolent les âmes généreuses.

J'arrive à l'excellent discours prononcé par M. James White.

Il y a quelques jours, le Times publiait un chaleureux panégyrique du gouverneur actuel de la Jamaïque. Il rappelait que, dans un voyage d'exploration en Australie, M. Eyre avait surmonté des difficultés immenses, affronté de grands dangers, déployé un grand courage, et, ce qui a plus de rapports avec la question agitée en ce moment, avait fait preuve, à l'égard des aborigènes, de justice et d'humanité. D'où le Times concluait qu'un tel homme ne pouvait guère être soupçonné de s'être montré gratuitement cruel à l'égard des noirs de la Jar^jaïque. Dans le discours de M. James Withe, j'ai remarqué un passage qui répond d'une manière indirecte, mais saisissante, à cet argument du Times, argument qui nemanquerait pas de fprce, si, par malheur, les propres dépêches de M. Eyre n'étaient pas là pourle réfuter. Voici ce passage : a Moi aussi, j'ai quelque expérience de la vie coloniale, et je n'ai pas été sans subir quelques-unes des horribles conséquences qu'entraîne, dans une colonie, la résistance à l'autorité. J'ai souffert, dans ma fortune et dans ma personne, pour avoir agi là comme j'agirais ici en toute circonstance. Les personnes qui vivent en Angleterre ne sauraient se former une idée des actes d'oppression et d'injustice qui ont lieu, quelquefois, dans les colonies. Ils sont tels, que je perdrais ma réputation de véracité, si je me hasardais à dire ce qui est, sur ce V. 23

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point, à ma connaissance personnelle. Non, il n'est pas possible qu'on se forme en Angleterre une idée exacte des animosités qu'engendrent dans les colonies les luttes de partis, Tantagonisme des races et le préjugé de la peau. y>

C'est ce qui explique, si je ne me trompe, comment un homme dont le cœur s'était ouvert, autrefois, à des sentiments d'humanité, a pu être conduit à servir d'aveugles fureurs. Jeté dans un milieu funeste, condamné à respirer un air en quelque sorte chargé de poison, il s'est insensiblement pénétré des haines où il vivait comme plongé, et, quand ces haines ont fait explosion, elles l'ont violemment lancé hors de sa sphère. Qu'on ne s'étonne pas, après cela, de l'approbation sauvage donnée à sa conduite par la Ié« gislature de l'endroit, par ceux dont il n'avait que trop épousé les colères. Mais, quedis-je! pendant qu'on l'accuse ici de barbarie, on est presque tenté là-bas de lui reprocher des velléités de clémence : témoin cette correspondance, publiée par le Standard de la Jamaïque, où Ton se plaint de la trop courte durée des massacres !

Ah! c'est qu'en abolissant l'esclavage, on n'en a pas supprimé l'esprit, les traditions et les mœurs. La façon dont on vient de traiter, à la Jamaïque, la population noire, le démontre de reste. Ce qu'on aurait regardé comme un crime s'il s'était agi d'un blanc, dès" qu'il ne s'agissait plus que d'un nègre, on l'a regardé comme un jeu. Un nègre? chair à potence! Et, autour de la potence, on a ri!

Il est vrai que les noirs, devenus libres, ont l'audace de ne pas aimer assez un genre de travail qui, dans leur pensée, se lie invinciblement au souvenir amer de la ser vitude. Placés sous un climat qui énerve, n'ayant pas besoin de bois pour se chauffer, n'ayant presque pas besoin de vêtements pour se couvrir, n'étant aiguillonnés par aucun de ces désirs artificiels que créé une civilisa-

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tion née en d'aalre pays^ sous des conditions tout autres^ et pouvant avoir de la terre à peu près peur rien, ils aiment mieux mener l'existence du petit paysan propriétaire, que se fatiguer, en qualité de machines qu'on salarie, à faire fructifier les capitaux des planteurs en quête de bras, et qui n'ont pas cessé de les considérer comme leur chose. De quoi s'avisent-ils, ces esclaves d'hier, de vouloir être heureux à leur manière?

J'ai cité un passage du discours de H. James White; il en est un second qui mérite d'être noté. Il se trouve précisément que cet honorable représentant de Brighton a plusieurs parents et amis dans la Jamaïque, où sa femme est née. Eh bien, des lettres qu'ils lui ont écrites, il résulte que pas un d'eux ne croit à l'existence de ce prétendu projet de renouveler aux Antilles le drame des Vêpres siciliennes, et que pas un, durant les derniers troubles, n'a crai«t un seul instant pour sa sûreté.

Aussi bien, à qui fera-t-on accroire que, si trois cents mille nègres avaient été de longue main et puissamment organisés pour une guerre d'extermination, il eût été donné à une poignée d'hommes de battre le pays pendant un mois, et sans qu'un des leurs fût tué ou seulement blessé, de brûler les maisons, de raser les villages, de fouetter à plaisir, de pendre et de fusiller à cœur joie? Que de loups dévorants devenus tout à coup des agneaux qui se laissent mener à l'abattoir! Dans son adresse à la législature de la Jamaïque, M. Eyre n'a eu garde d'oublier « k diabolique conspiration ayant pour but regorgement de tous les blancs et de tous les hommes de couleur ». Et la preuve?... Sous-enlendue! Pour toute preuve, nous avons jusqu'à présent — chose inconcevable! — la lettre particulière adressée par le docteur Underhill à M. Cardwell, et une proclamation de M. Gordon, engageant les habitants de « Saint-Thomas in the East » à se réunir et à faire connaître leurs griefs, proclamation si pleine d'ex-

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pressions d'attachement pour la reine et si mesurée, que, selon la remarque fort juste du SpectatoVy elle aurait paru manquer de nerf à un homme de la trempe de M. Bright. Mais il fallait à M. Eyre et à ses coadjuteurs une société à sauver. Monter au Capitole leur a semblé un excellent moyen d'éviter la roche Tarpéienne. Ils ont donc invoqué la nécessité, sombre déesse à laquelle, depuis le commencement du monde, on a immolé tant de victimes humaines, et dont le culte a été si vigoureusement flétri dans ces vers de Milton, rappelés par M. James White : « Ainsi parla le diable, et, pour excuser son acte infernal, il invoqua la nécessité, — plaidoyer du tyran. »

So spoke the flend, and with necessity — The tyrant's plea — excused his devilish deed.

Il me resterait encore, à propos du meeting de Brighton, mainte observation utile à présenter; mais ma pensée étouffe dans un cadre qu'il ne lui est pas permis d'élargir à son gré. Je me bornerai donc à mentionner le discours de M. Fawcett, qui, en perdant l'usage de la vue, n'a pas, heureusement pour nous, perdu l'usage de la parole. M. Fawcett a dit de fort bonnes choses; mais peut-être a-t-il poussé à l'excès la crainte de se prononcer trop vite. Ce que nous savons des faits et gestes du colonel Hobbs, du capitaine Ford et du gouverneur Eyre, de qui le tenons-nous? D'eux-mêmes. S'ils se sont calomniés, à la bonne heure !

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