MORT DE RICHARD COBDEN
8 avril.
L'Angleterre éprouve, à cette heure, comme le sentiment d'un grand vide qui vient de se faire en elle. Un homme est parti, dont elle aura pour jamais à pleurer l'absence ; car il est allé dans ces régions obscures d'o« nul voyageur ne revient.
The undiscover'd country, from whose bourn No traveller returns.
Vivant, il avait des contradicteurs nombreux, des aé-
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v^saires, et ses admirateurs eux-méfiies ne Testimaient peut-être pas tout à fait à son prix. Mort, tous, d'un cœur tpaobié, regardent du côté où ils avaient coutume de le voir; tous s'inquiètent de n'avoir plus à Tentendre ; tous sentent que la patrie vient de perdre en lui quelque chose de son âme. L'âme d'unenation, en effet, palpite dans )e très petit nombre des grands horaoïes qui concentrent en eux, comme en un brûlant foyer, soit ses idées, soit ses aspirations. Richard Cobden n'avait pas le Pactole sous la main; il ne faisait pas mouvoir à son gré des millions de marionnet^ animées; nul ne croyait que le sort du monde dépendit d'un froncement de ses sourcils; il n'avait pas à ses ordres l'ombre de ce que les observateurs vulgaires prennent pour la force; la bassesse humaine ne lui fil jamais cortège; il ne fut même jamais, comme on dit, au pouvoir. Mais tout cela n'est que la comédie de la puissance. La puissance a son vrai siège dans le cerveau et dans le cœur; là seulement. Son vrai mode d'action est l'idée serrée par la plume ou par la parole. N'est-ce pas la pensée qui crée les situations et les lois nécessaires qui les régissent? Je sais tel penseur qui, du fond de son grenier ou de son tombeau, agira plus souverainement sur les hommes que ne saurait le faire, du haut de son trône, le plus grand roi de la terre. Les personnages qu'on salue du nom de potentats s'imaginent qu'ils commandent : illusion pure ! Ils ne font qu'obéir à des ordres si* lencieuK que leur donnent les penseurs de la «veille, et qu'il exécutent, eux, sans en avoir conscience, quelquefois sans les comprendre. Non, non, c«ux qui ont l'air de gouverner ne sont pas ceux ^i^ii gouvernent. Entre eux et les véritables dépositaires du pouvoir, il y a la é\^émm(t qui existe «ntre l'acteur qui joue la pièce et l'auteur qui l'a conçue.
Cobden ne l'ignorait pas. Aussi refusa-t-il d'êti^e mimstre. Son influence était ailleurs.
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i08 DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
Il est — je crois avoir déjà l'ait cette remarque — deux sortes de grands hommes : ceux qui viennent à l'heure, et ceux qui viennent avant l'heure ; ceux dont le génie consiste à résumer énergiquement, à personnifier, à incarner, pour ainsi dire, les idées et les besoins du présent, et ceux dont le génie consiste à préparer l'avenir, à enfanter l'histoire. Pour les premiers, le succès, la gloire, les applaudissements; pour les seconds, quoique d'un ordre supérieur, la haine ou le dédain, les sifflets ou lesilence.
Eh bien, Richard Cobden eut cela de r#iarquable, qu'il appartint à la fois à ces deux catégories de grands hommes. Comme avocat du libre échange, il fut le représentant des nécessités du jour, l'homme qui vient à propos; comme apôtre passionné, intraitable, de la paix, il fut le pionnier de l'avenir, l'homme qui vient avant l'heure.
De là les joies, les triomphes qui marquèrent le commencement de sa carrière, et les échecs, les mécomptes, les amertumes qui en assombrirent la fin.
De là aussi, dans son humeur, une révolution dont, plus d'une fois, s'affligèrent ses amis. Il était devenu impatient de la contradiction, agressif et véhément dans son langage, prompt à mettre en question la bonne foi de ses adversaires, lui qu'on avait connu, à l'époque de sa lutte contre les protectionnistes, si calme, si patient, si plein de foi dans l'invincible bonté de sa cause et si parfaitement maître de lui. Ah ! c'est que la sérénité est facile aux convictions qu'on acclame. Mais qu'il en coûte pour commander le calme à son cœur, quand, pour prix d'un dévouement absolu à ce qu'on estime être la vérité, on ne recueille que défiance et anathèmes!
Ce ne fut pas tout à fait là, il est vrai, le sortdeCobden, même quand la popularité sembla se retirer de lui. Le souvenir de services dont son pays savourait le prix, et SUT VïmpoTidiïice pratique desquels personne ne pouvait
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