‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 32 sur 131 · MORT DE RICHARD GOBDE.N · texte numérisé non relu

MORT DE RICHARD GOBDE.N

à ce sujet une anecdote touchante.il s'agissait d'enrôler M. Bnght, qai était alors à Leamington, où sa femme venait de mourir. Cobden va le voir et le trouve accablé de chagrin. De quoi l'entretiendra-t-il? Il liri offre une consolation digne de lui ; qu'il cherche à échapper à ses tristes pensées, en disputant à la faim tant de milliers de femmes et d'enfants, victimes d'une loi meurtrière : « A.llons, veinez avec moi, et, jusqu'à ce que cette loi soit abolie, pas de repos! j>

Il serait donc bien injuste de marchander à la mémoire de Cobden l'honneur qui lui revient dans celte entreprise fameuse. En réalité, ce fut son œuvre, et c'est parla qu'il entra dans l'histoire, où il a sa place marquée pour toujours. Mais son indomptable persévérance, son activité sans égale, son éloquence incisive et vigourewse, son art de manier les faits et de les exposer, ne lui auraient pas donné gain de cause, s'il fût venu avant l'heure. Il se trouva être l'homme dont la, situation avait besoin-, rien de ■ moins assurément, mais rien de plus. La classe des manufacturiers, la population des villes, et, plus que cela, le progrès de la science politique, joint au caractère pressant des circon^ances qui exigeaient le genre particulier de réformes dont il se fit le missionnaire : voilà ce qu'il avait derrière lui.

Et il eut aussi, pour lui assurer la victoire, ce que la France n'a pas, et ce que l'Angleterre est heureuse d'avoir, le droit de pétition le plus étendu, la liberté de réunion la plus absolue, et une complète liberté de la presse. Si par les journaux, les brochures, les livres, la doctrine du Free Trade se répandit avec la rapidité de l'éclair ; si les citoyens se réunirent sur tous les points du royaume, et en foule, pour entendre M. Cobden, M.Brightet leurs auxiliaires; si les divers comtés de l'Angleterre envoyèrent à Manchester, à Westminster et ailleurs des délégués chargés d'entrer en conférence avec des membres du Parlement

et des ministres; si, à Londres, les théâtres de Drury- Lane et de Covent-Garden furent convertis en arènes politiques; si des émissaires parcoururent les campagnes, prêchant aux fermiers une doctrine qu'ils ne repoussaient que faute de la comprendre; si les exhortations de la chaire s'unirent aux clameurs des meetings ; si les femmes ouvrirent des bazars en l'honneur du Free Trade, si la chambre des communes fut en quelque sorte battue par une marée montante de pétitions ; si enfin la raison, le droit, l'intérêt de tous l'emportèrent; c'est parce qu'il fut donné à Richard Cobden de vivre dans un pays libre.

Et c'est parce qu'il avait affaire à un pays libre, que le grand adversaire de Richard Cobden, sir Robert Peel, fut contraint de mettre bas les armes, de s'incliner devant la souveraineté du peuple et la souveraineté du bon sens, malgré les cris de rage de son propre parti, malgré les reproches de trahison dont il était assailli, malgré le mot dont la colère de M. Disraeli essaya de flétrir le gouvernement du célèbre déserteur : hypocrisie organisée.

Je le répète : rien de tout cela ne diminue la gloire de Cobden. Mais il a dû amèrement comprendre, après i 846, que, même dans un pays libre, le succès dépend beaucoup de celte question : se présenter à temps. Dans Tétat actuel des esprits, il se présentait avant le temps, quand il faisait systématiquement la guerre à la guerre.

Pourquoi le taire, d'ailleurs? Poussé jusqu'à l'horreur de toute intervention nationale, quel qu'en pût être le but, poussé jusqu'au culte de l'isolement politique pour chaque peuple, l'amour de la paix chez Cobden manquait de logique et de grandeur. Cobden recommandait sans cesse à son pays de n'intervenir jamais, en aucun cas, à aucun prix. Mais, comme cela n'aurait pas empêché d'autres puissances d'intervenir si elles en avaient eu envie, ou avaient cru y avoir un intérêt, à quoi sa doctrine revenait-elle, je

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