RICHARD COBDBN ET JOHN BRIGHT
par la mort de Cobden, la force de John Brigbt lui-même se trouve considérablement diminuée. Dans la lutte qu'ils soutenaient en commun contre les privilèges de l'aristocratie et en faveur de la paix universelle, Cobden n'apportait pas à coup sûr cette terrible puissance d'invectives, cette chaleur d'âme, cet entraînement passionné, cette élévation de sentiments, qui sont le génie de Bright ; mais, d'un autre côté, celui-ci n'a pas cette intelligence des choses du monde commercial, cette profonde connaissance des faits, cet art d'exposition, cette logique impressive, qui constituaient le génie de Cobden. Ces deux hommes étaient nécessaires l'un à l'autre, parce qu'ils se complétaient l'un l'autre; de sorte qu'on pourrait dire que, dans Cobden, c'est une moitié de Bright qui vient de mourir.
Il faut dire aussi que, par le déploiement des qualités qui lui sont propres, le quaker-tribun a excité contre lui des animosités qui n'existèrent jamais contre son grand auxiliaire, du moins au même degré. Dans le second, l'aristocratie ne voyait qu'un contradicteur ; dans le premier, elle hait un ennemi.
C'est avant-hier que les restes de l'illustre défunt ont été transportés de Suffolk street à Dunford, d'où partiront vendredi le cercueil et les voitures de deuil, et c'est à Leamington qu'aura lieu la cérémonie des adieux suprêmes. Aucune lettre d'invitation n'a été envoyée. A quoi bon? Le deuil dont il s'agit est un deuil national. Il y aura foule à de telles funérailles. Ministres, membres de la Chambre des lords, membres de la Chambre des communes, publicistes, délégués des grandes industries, hommes de la presse, hommes du peuple, n'ont pas besoin qu'on les appelle à grossir le cortège funèbre. Déjà la ville de Manchester a décidé qu'elle serait officiellement représentée aux obsèques par le maire et deux aidermen. Semblable décision vient d'être prise par la
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ville de SufFolk. Quant à la chambre de commerce de Manchester, elle enverra son président, son vice-président et son secrétaire.
Richard Cobden laisse une femme et des enfants : que fera pour sa famille la reconnaissance du peuple anglais? La question commence à être posée.
Les Anglais, vous le savez sans doute, n'ont pas, quant à la manière dont il convient d'honorer un homme distingué et de récompenser ses services, les idées qui prévalent sur le continent. Ardents à s'enrichir par le commerce, adonnés au culte des intérêts matériels, et animés contre la pauvreté d'une sorte de haine dont ils ne se rendent pas bien compte, mais qu'ils ne peuvent s'empêcher d'éprouver, c'est par l'offre, non d'une couronne de chêne, mais d'une bourse bien garnie, qu'ils se plaisent à marquer leur gratitude. Plus enclins à consulter, dans leur conduite, les règles du bons sens qu'à suivre des inspirations chevaleresques, ils ne croient pas humilier ceux qui les servent en s'occupant de leur bien-être. Aussi les manufacturiers dont Richard Cobden, par le rappel des lois sur les céréales, avait augmenté la fortune, s'empressèrent-ils de faire la sienne. Le don était magnifique. 11 fut accepté. Un vif attrait attirait Cobden vers l'Amérique : il y plaça son avoir dans des entreprises de chemins de fer, et ne tarda pas à être ruiné. Mais quoi! était-il possible de laisser pauvre un homme à qui la classe moyenne avait dû de voir quadrupler ses revenus, un homme qui dans le libre échange avait ouvert aux peuples une source si féconde de richesses? On songea donc à lui donner une seconde fortune ; et les souscripteurs se hâtaient de prendre date, lorsque certains commentaires du Times, en blessant la fierté de Cobden, provoquèrent de sa part un refus. De là, pour sa famille, une situation qui, sans être de nature à nécessiter l'intervention de la sollicitude publique, ne répond ni à la réputa-
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