‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 58 sur 131 · LE DISCOURS DU PRINCE NAPOLÉON A AJACCIO · texte numérisé non relu

LE DISCOURS DU PRINCE NAPOLÉON A AJACCIO

suis Français, et^ je m'en flatte, bon Français, j'estime, comme eux, qu'affubler Napoléon I«' en Marc-Aurèle, c'est se moquer. Cela serait tout au plus tolérable s'il s*agissait d'un héros et d'une histoire perdus aux trois quarts dans les hénèbres de l'antiquité. Mais quoi! parler ainsi d'un personnage mort en 1821 et que le monde entier, dans un siècle qui n'est pas fini, a vu à l'œuvre! prendre ces prodigieuses libertés avec une histoire qui est d'hier! Sottes gens que nous sommes d'un bout du globe à l'autre! nous pensions que Napoléon I" avait en lui quelque chose de la moelle des tyrans; qu'il avait eu, lui aussi, son Rubicon à franchir et qu'il l'avait franchi ; qu'il n'avait voulu autour de lui qu'une réprésentation de muets; que son âme, aussi petite que son génie militaire était grand, n'avait pas connu de jouissance supérieure à celle du pouvoir absolu; qu'il avait brutalement écrasé l'esprit sous le poids de la force ; qu'il avait eu peur de la pensée au point de faire la guerre à une femme qui tenait une plume; qu'il avait montré son respect pour les nationalités, en opprimant l'Italie, en volant l'Espagne, en abandonnant la fidèle Pologne, en essayant d'amalgamer sous ses lois d'airain la race allemande et la race latine, en distribuant à ses frères les peuples faits troupeaux, bref en découpant le monde avec son épée, au gré de sa fantaisie; que sa philanthropie avait consisté à se servir de la France pour noyer l'Europe dans le sang et à dire : « Dans une bataille, les hommes ne sont rien, les minutes Sont tout ! » résumé féroce de ses triomphes ; que ses réformes avaient consisté à remplacer par une discipline grossière tout élan individuel, à faire table rase de la dignité humaine, à abêtir les hommes ; et, quant à ce qui concerne la France en tant que nation, à la monter ainsi qu'il aurait pu faire d'un cheval, et à la pousser à travers toute sorte de meurtrières aventures, jusqu'à ce qu'elle tombât sous lui, harassée, épuisée, demi-morte... Oui, nous pen-

dbyGoogk

i90 DIX ANS DE LIIISTOIRX D'ANGLBTERBE.

sions cela, tons tant que nous sommes... Et c'était mi nêve! ymnvers avait rêvé pendanl un demi-siècle, au sujet de Napoléon P' !

Malheureusement les Anglais, sur ce point, ne sont pas faciles à persuader ou à convertir, et id, en tout cas, le prince Jérème a manqué son effet. Il a eu beau citer quelques mots de son oncle d'au il semblerait résulter qu'à l'Ile d'Elbe d'abord, puis à Sainte-Hélène, i^apoiéoB s'était mis à douter de l'exoellence du despotisme ; lout ce que ces quelques mots serviraient à prouver, même dans la supposition la plus favorable, c'est que la lourde chute du conquérant et du despote lui avait ^té une leçon. Hais s'ensuit-il qu*ils exprimassent ce qui avait été, an* térieurement à sa chute, le fond de sa pensée et le mobile de sa politique? Que pèsent deux ou trois phrases banales prononcées par Kapoléon I'' quand il n'avait rien de mieux à faire, à côté des actes de sa vie entière qui les démentent?

Nul n'ignore, d'ailleurs, combien il iBéritaitie nom que lui avait appliqué lepapeiComediimtef'comediamk! Lorsqu'il disait à Benjamin Constant, dans des cireonstances qui le condamnaient à tenir ce langage : « Élections, discussions libres, responsabilité Aes ministres, liberté de la presse, — je veux tout cela, » bien ingénu qui l'aurait cru sincère! Qu'on lise les livres écrits par son successeur avant qu^il tînt le pouvoir : chaque page y est un hommage rendu à la Uberté. Les peuples sont-ils donc destinés à se prendre éternellement à la même gki?

Pour ce qui est de la lettre dans laquelle Napoléon III a si vertement gourmande son cousin, elle enchante le Times, parce que l'auteur de la Vie de César y brise de sa propre main le masque de libéralisme dont il entre, paraît-il, dans la politique du Palais-Royal de couvrir h mémoire du vaincu de Waterloo. Napoléon III reconnait que c'est ne pas comprendre ,son oncle que de supposer

dbyGoogk

UNE PROCLAMATION DU PRÉSIDENT JOHffNSON. 191

qu'il aima la fiberté. A la bonne heure'! Voilà qui est parler net et bien parler, suivant le Times.

Cela pourra ne pas convenir tout à fait à ceux qui, en France, ont eu jusqu'à ce jour la bonhomie d'attendre le couronnement de l'édifice; mais qu'importe aux Anglais? Ils disent, et avec raison, hélas! « Si les Français s'accommodent de la politique impériale, entendue dans le sens d^une sévère discipline qui n'admet qu'une seule volonté et une seule action, c'est leur affaire et non la nôtre. >

KXXIII.

UNE PROOLAMATIOfi DU PRÉSIDENT JOHNSON

je:;r M presse anglaise.

44 juin.

•Sur le parti qui, en Angleterre, avait si ardemment épousé la cause des planteurs insurgés, la dernière proclamation du président Johnson a produit une impression dont vous devinez sans peine le caractère.

Que cette proclamation excepte de l'amnistie les employés civils, les officiers de l'armée au-dessus du rang de colonel, les officiers de marine au-dessus du rang de lieutenant, les gouverneurs des États, les picates, et ceux des rebelles qui ont plus de 20 000 dollars de propriété, voilà ce qui jette les partisans du Sud dans des transports de colère auxquels le style du Standard donne les couleurs de la rage.

L'organe du parti toi7 affirme que le président Johnson n'a poussé Lee, Longstreet, Hampton, Johnstone, à mettre bas les armes en leur promettant la vie sauve ,

dbyGoogk

que pour s'assurer le pouvoir de les persécuter, de les pendre, ou de les dépouiller, ou de les bannir, selon son caprice. Là-dessus, il crie au vol, à la trahison, à l'assassinat! La proclamation d'amnistie n'est, du reste, à ses yeux qu'un des traits de la politique, suivant lui, gratuitement sauvage, adoptée à l'égard de Jefferson Davis, qu'on n'a, dit-il, enchaîné et jeté dans un cachot que pour le tuer sans avoir à le pendre, et recueillir de la sorte le bénéfice de sa mort sans en accepter la responsabilité odieuse.

Le Morning Post est moins violent dans son langage; mais lui aussi s'élève en termes non équivoques contre les exceptions énumérées dans la proclamation d'amnistie. Il se demande ce qu'on fera de ceux qu"on exclut, et si le gouvernement des États-Unis entend confisquer la propriété des rebelles, coupables d'être riches, comme moyen de payer l'immense dette contractée pendant la guerre.

Le Times s'apitoie plus particulièrement sur le sort de Jefferson Davis, en qui le leading journal ne veut voir que le chef élu d'une confédération puissante à laquelle ont été reconnus tous les droits d'un peuple belligérant et dont la défaite n'a eu lieu qu'après avoir imposé au monde le fardeau d'une ruineuse neutralité.

Enfin, il n'est pas jusqu'à la Pall Mail Gazette qui, quoique penchant pour le Nord, ne proclame la politique de Johnson injustifiable, soit au point de vue de la justice, soit au point de vue des nécessités de la situation. Les exceptions sont injustes, s'écrie cette feuille, parce que les personnes exclues de l'amnistie ne sont pas plus coupables que celles qu'elle embrasse; et l'excuse de la nécessité ne saurait être invoquée, parce que la guerre a réduit à une impuissance radicale tous ceux que Johnson aurait pu avoir quelque raison de craindre.

Qu'y a-t-il de fondé dans tous ces commentaires d'une partie notable de la presse anglaise?

dbyGoogk

Page 1