‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 66 sur 131 · JOHN STUART MILL NOMMÉ MEMBRE DE LA CHAMBRE DES COMMUNES · texte numérisé non relu

JOHN STUART MILL NOMMÉ MEMBRE DE LA CHAMBRE DES COMMUNES

12 jiiiUet.

Bonne nouvelle! le plus grand penseur de l'Angleterre moderne, son plus grand économiste, et le seul peul-étre

dbyGoogk

JOHN STDART MILL, 213

parmi les hommes éminents dont elle a le droit de se glorifier, qu'elle puisse opposer avec un légitime orgueil aux philosophes des autres pays, John Sluart Mili, est Tun des deux élus de Westminster, oui; de John Stuart Mill, qui n'est pourtant ni un roi, ni un prince, nous serons désormais tous fondés à dire qu'il honore la Chambre des communes de sa présence.

Le résultat du poil, ou scrutin public, dans le district de Westminster, a été celui-ci : le capitaine Grosvenor, 4544 voix ; Mill, 4 539; Smith, 3 832.

Ainsi, dans un des plus importants districts d'une des plus importantes villes du monde, les deux candidats libéraux l'ont emporté; et il s'en est fallu de quelques voix seulement qu'on ne vît figurer en tête du poil le représentant de cette calme puissance : la pensée.

Je ne saurais trop insister sur la signification et la portée d'un pareil triomphe.

Il est essentiel, en effet, que, dans une assemblée représentative, il y ait quelques esprits supérieurs avec lesquels la médiocrité soit forcée décompter, surtout lorsqu'à l'autorité de leurs lumières se joint celle qu'ils tirent, comme M. Mill, d'une indépendance bien connue, d'un parfait désintéressement moral, et d'une noblesse de caractère universellement admirée. Quoi de plus propre à élever le niveau des délibérations, à agrandir les débats?

Et que l'on ne dise pas que la Chambre des communes d'Angleterre a, sous ce rapport, tout ce qu'il lui faut. Elle compte, en général, dans ses rangs des hommes de mérite, d'habiles financiers, d'éloquents orateurs : à cela, nul doute; mais ce qui est jusqu'ici resté vide au milieu d'elle, c'est la place du penseur, c'est la place du philosophe. Ce qui manque aux discussions du Parlement anglais, c'est précisément le côté élevé. On y salue volontiers comme idées pratiques les idées étroites ; on y professe le culte des lieux communs ; les hautes considérations de morale

dbyGoogk

OU de politique ont peine à s'y faire jour, et peu s'en faut 4]u'on n'y ait peur d'aimer la vérité pour elle-même. M. Mill, en qui le sentiment d^s choses pratiques est éclairé et relevé par l'habitude de voir tout de haut, apportera donc à la Chambre des communes une force considérable.

Inutile d'ajouter que c'est à la cause qui nous est dière que cette force profitera. De tant de questions qui nous préoccupent, en est-il une, une seul^, que M. Mill «'ait pas résolue dans le sens de la lil)erté? Quel ^eni« de despotisme n'a-t-il pas combattu, y compris celia des majorités numériques? A quel privilège n'a-t-il pas fait la guerre, sans en excepter celui qui êtolut les femmes de taute participation régulière à la vie politique ? (^i jamais s'est prononcé en faveur du suffrage universel avec un plus remarquable mélange de prudence et de hardiesse ? Qui a jamais poussé, plus loin cette vertu si précieuse et si rare : le courage de la pensée? Les amis de la justice n'oublieront pas avec quel généreux éhàB de sympathie, quelle éloquente ardeur, quelle connaissaace des faits, quelle logique puissante, John Stuart Mill prit en main contre lord Brougham, la défense du gouverneffleot provisoire, dan« un moment ou calomnier la révolution de 1848 était le meilleur moyen de couitiser avec fruit la popularité. Les â.mis .de la Jusjtice n'oublieront pas ao& plus que, lorsque toute l'Âingleterre des classes gouvernantes était tout entière pour le Sud révtolté, le Nord eut dans John Stuart Mill un invincible champion. Et, lejoaro il cessa de croire le système du vote secret conforme i la dignité du peuple, à son intérêt bien entendu, hésita-t-il à le dire, au risque 4' armer contre lui le »parti dont il se rapprochait le pîus?Qu'^)n prenae tous ses ouvrages l'un après l'autre : ses Principes d'économie politiquej soa Système de logiques, ses Dimentatùms et Di^eussions^ ses livres sur le G^wernement ifepré$mt{Ui(9'»^vlsiDoêtri0

dbyGoogk

JOHN STUAHT MILL. 2t5

vHlitmre, suf la Liberté, parèaut on retrouveïa, mariés à la grandeur des idées, à la sagacité des aperçus, à k profondeur, le même amour de la )aslice, la mémo sympathie pour le peuple, la même intrépidité inteHectueHe.

tlva saRS dire qu'on ne possède pas impunément de semblables titres à Tadmirationet àla confiance publique. A peine la candidature de M. Mil! aTait-eHe été posée par ses amis, que les attaques commençaient. Et quelles alh taquesl M. John Stuart Mill étailun niveïeur; M.. John Stoark Mill était un athée. N' avait-il pas osé exprimer, dans ses Principes i' économie politique, cette exécrable opiakm, qu'un jour, à quelque époque encore Yoilée par les brumes de l'avenir, on jugerait peut-être utile de mo* difier d'une certaine façon le droit de tester en faveur des collatéraux éloignés? Et, en discutant les idées de M. Manselsur les limites de la pensée religieuse, n'avaitil pas osé écrire : c Je n'appellerai bon nul être qui n'est pas ce que j'entends par cette épithèle quand je l'applique à Hïes semblables; et, si parce que je refuse de Fappeter aîn», un tel être peut m'envoyer en enfer, j'irai en enfer » .

Ce n'est pas à mes lecteurs que j'ai besoin d'expliquer le sens, profondément religieux, de ces fières él presque sublimes paroles. A M. Mansel, qui faisait de Dieu un tyran surnaturel investi de la toute-puissance, M. Mill criait : « Non, je ne consentirai jamaMi à appeler bon un être qui n'aurait aucun des attributs de la honte y telle qu'il m'est donné de la concevoir; non, je &'adk>rerai jamais un tyran, qu'il soit ou non armé ele la toute^puissance ; ef, si c'est là un crime d'être dSgne de l'enfer, va pour l'enfer! » Prétendre que M. Mill niait Keu parce qu'il repoussait, avec cette indignation éloquente, une conception qui le calomnie, c'était le comble je Tabsurdîté. Mais il est des gens pour qui loidtes le» armes sont bonnes. En détachant des écrits de M. Mill certains passages susceptibles de recevoir une interprétation

dbyGoogk

venimeuse, et en faisant circuler ces extraits, frauduleusement commentés, parmi des hommes dont la plupart, ou connaissaient fort peu l'illustre penseur, ou ne l'auraient pas bien compris, s'ils l'avaient connu davantage, ses adversaires espéraient porter à sa candidature un coup mortel. Le bon sens des électeurs de Westminster, averti, mis en éveil, par la presse libérale, a déjoué ces déloyales manœuvres.

Et voyez combien ce résultat est frappant. Personne n'ignore de quelle manière les choses se passent ici en matière d'élection. On loue une ou plusieurs salles; on forme des comités et des sous-comités; on couvre les murs de placards; on paye à boire dans les tavernes; on va, ou l'on fait aller ses amis de boutique en boutique pour y quêter des votes, après les avoir sollicités du haut des hustmgs; il n'est pas jusqu'aux femmes qui ne s'emploient à ce rôle de canvasseTy et Dieu sait si elles sont avares, ce jour-là, de regards caressants et de doux sourires ! Une dame , fort distinguée et fort jolie, m'avouait hier que,, dans une boutique, elle avait payé de très bonne grâce^ pour la promesse d'un vote, le prix demandé : un baiser.

La dignité humaine, comme vous pensez bien, perd terriblement à cette transformation générale des candidats en mendiants. Et la moralité publique, en souffret-elle moins? Hélas! non. C'est en vain que la loi s'est efforcée de mettre des digues à la corruption : on élude la loi, et la corruption coule à pleins bords.

Eh bien, qu'a fait John Stuart Miil? Lorsque, se laissant enfin arracher à sa studieuse solitude, il a permis à ses amis de poser sa candidature, son premier soin a été d'adresser aux électeurs de Westminster une lettre où il les avertissait qu'il n'entendait rien dépenser pour son élection, une dépense de ce genre étant contraire à ses principes, et que, s'il leur fallait un représentant qui s'occupât de leurs petites affaires locales, il ne pouvait

dbyGoogk

Page 1