‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 76 sur 131 · CONSTANCE KENT · texte numérisé non relu

CONSTANCE KENT

Il y a cinq ans, un M. Kent, inspecteur de manufactures, vivait à Road-House, dans le Willshlre. D'un premier naariage, il avait eu un fils et trois filles, dont la plus jeune, Constance, était alors âgée de seize ans. Il avait, après la mort de sa femme, épousé la gouvernante de ses enfants. De ce second mariage, il eut deux filles et un fils, Francis Saville, lequel n'avait que quatre ans, à Tépoque où le drame commence.

Le matin du 30 juin 1860, Elisabeth Gough, nourrice de Francis Saville, s'aperçut, en s'éveillant, que le berceau était vide. Elle va frapper à la porte de la chambre de la mère, pensant que c'était elle qui était venue prendre l'enfant, mais non : l'enfani avait disparu. L'alarme est donnée ; on cherche partout, et, pendant que les domestiques visitent chaque coin et recoin de la maison, le père court à Trowbridge avertir la police.

Enfin, dans les latrines, le corps de l'enfant est découvert, enveloppé d'une couverture. Le malheureux avait été étranglé ; on lui avait ensuite coupé la gorge, et donné deux coups de rasoir, l'un au côté, l'autre à la poitrine.

Qui pouvait avoir commis cet effroyable meurtre? sous l'empire de quelle noire passion? dans quel intérêt? Soupçonner une personne étrangère à la maison, impossible ; et, des onze personnes qui étaient sous le même toit, dans cette nuit sanglante, savoir huit membres de la famille et trois servantes, laquelle accuser? Aucun bruit n'avait été entendu. Interrogée, la nourrice répondit avec calme et en femme qui disait la vérité. Pas d'indice imaginable qui s'élevât contre les deux autres domestiques; encore moins contre le père et la mère. Des six enfanls, deux étaient âgés de cinq ans et au-dessous. Restaient les trois filles et le garçon qui étaient issus du premier lit. Étaitce parmi ceux-là qu'il fallait chercher l'auteur du meurtre? On se souvint que deux d'entre eux, William et Constance avaient, en diverses occasions, témoigné de

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leur aversion pour Francis Saville. Ce fut conséquemment sur eux que se portèrent d'abord les soupçons. Mais aucune circonstance matérielle ne vint les confirmer en ce qui regardait William; et, en ce qui concernait Constance, on ne trouva non plus rien contre elle, à part la disparition d'une de ses chemises de nuit. Hais, comme la blanchisseuse qui avait déposé de cette disparition, déclarait avoir vu, postérieurement au meurtre, la chemise de nuit, qui manquait, et n'y avoir remarqué rien qui expliquât la nécessité de la cacher, on passa outre.

Le crime resta ainsi à l'état de mystère. Les soupçons, toutefois, ne se dissipèrent pas. Seulement, ils se détournèrent de miss Constance, qui, après son arrestation, et devant les magistrats, avait déployé toute la sérénité de l'innocence, pour se porter ou sur la nourrice, ou sur le père, que quelques-uns supposaient no s'être hâté d'aller avertir la police qu'afm de se débarrasser en chemin des objets et instruments accusateurs du crime.

11 y avait une malédiction sur cette famille. Elle s'éloigna des lieux où se dressait sans cesse devant elle ce spectre ensanglanté, et, trois ans après, miss Constance Kent entra dans un couvent à Brighton.

Quelque profonde qu'eût été la sensation produite par celte ténébreuse tragédie, le souvenir en était aux trois quarts effacé, lorsque, le 26 avril 1865, le public fut saisi de stupeur en lisant dans les journaux que miss Constance- Émily Kent était partie de Brighton, accompagnée de la dame supérieure de son couvent, et du ministre protestant Wagner, s'était rendue à Bow-Street, et s'était avouée coupable devant le magistrat, sir Thomas Henry, du meurtre commis dans la nuit du 29 juin 1860.

De son côté, en réponse aux questions qui lui avaient été adressées, M. Wagner avait déclaré que plusieurs dames se confessaient à lui, que Constance Kent était

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da nombre; mais que c'était de son propre mouvement qu'elle était venue faire connaître la vérité.

Conformément à une habitude qui honore l'humanité des juges anglais, sir Thomas Henry n'avait pas manqué d'avertir à plusieurs reprises la jeune femme de l'ex* trènae gravité de sa démarche, l'engageant à ne pas s'accuser elle-même avec tant de précipitation, à s'arrêter an bord de l'abîme quand il eh était temps encore; mais elle avait persisté, et il avait fallu donner l'ordre de la conduire dans le Wiltshire pour y être jugée.

Ici, une première réflexion se présente. En France, l'aveu de la partie intéressée aurait été suivi, de la part du juge, d'un interrogatoire ayant pour but l'éclaircissement des faits; de telle sorte que l'aveu pût être, ou corroboré par la clarté, la précision, la concordance des explications, ou démenti par leur caractère confus et contradictoire. En Angleterre, les choses se passent autrement: laloidéfendqueleprisonnier soit interrogé. Unpareil système est-il favorable à la découverte de la vérité? C'est ce que mettent ici en doute de fort bons esprits, et je me souviens d'avoir lu à cet égard, dans laPa{{- Mail Gazette des remarques très judicieuses.

En attendant le procès, une question était à résoudre pour l'opinion publique. Lorsque, il y a cinq ans, miss Kent avait été accusée du meurtre de son frère, elle avait repoussé cette horrible accusation avec une assurance, une calme énergie, une persévérante fermeté qui, aux yeux de la plupart, avaient péremptoirement établi son innocence. Comment était-elle amenée, après un si long silence, à venir tout à coup réveiller l'histoire funèbre dont le secret était enseveli dans son cœur, à déchirer d'une main violente un voile que personne ne s'attendait plus avoir soulever? Qui lui avait donné cette soif de l'opprobre et de la mort? Ce double suicide devait-il s'expliquer par l'égarement d'une imagination en délire, ou

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bien par les tortures intérieures d'une âme à jamais troublée? Les avis se partagèrent.

Sans s'arrêter à ce que l'aveu de Constance Kent paraissait avoir de réfléchi et avait de positif, les uns se plurent à le considérer comme un acte de folie ; ils s'efforcèrent de croire qu'une jeune fille dont l'esprit était hanlé continuellement par des souvenirs lugubres, continuellement obsédé par d'affreuses images, avait pu s'exalter au point de se figurer qu'elle était réellement coupable ; et à l'invraisemblable de cette supposition, ils opposèrent les arcanes, non encore explorés, de la psychologie.

Les autres trouvèrent plus naturel d'admettre qu'une femme qui avait tué physiquement son frère et moralement son père, n'avait pu résister jusqu'au bout aux vengeances du remords, et avait fini par vouloir mourir pour se fuir.

Enfin, il y en eut qui, attribuant la détermination prise aux influences de la vie de couvent et de confessionnal, se demandèrent si cette détermination était bien spontanée ; si le formidable aveu n'avait pas été arraché petit à petit d'un cœur incapable de se défendre par des questions pieusement pressantes, par des terreurs religieuses soigneusement entretenues, et si, l'aveu une fois obtenu, les conseillers spirituels de Constance Kent n'avaient pas cédé, dans leur désir de le rendre public, à l'orgueilleuse tentation de faire preuve de l'étendue de leur ascendant moral, comparé à l'impuisssance de la justice humaine !

Toujours est-il que les partisans de cette vie monastique, que le frère Ignace et ses pareils s'étudient à introduire dans le protestantisme, ne manquèrent pas de s'applaudir d'un résultat qui semblait attester la puissance de leurs principes. Comment nier désormais le souverain pouvoir d'influences auxquelles étaient forcées de se rendre les natures les plus endurcies? Où les agents

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