‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 77 sur 131 · CONSTANCE KENT · texte numérisé non relu

CONSTANCE KENT

de la loi avaient misérablement échoué, un ministre de Dieu avait réussi, tant la sagesse cléricale remporte sur la sagesse laïque et profane! Ce que les tribunaux établis par les hommes avaient essayé en vain, le confessionnal lavait accompli : gloire au confessionnal!

Arriva le jour où le révérend Arthur-Adolphus Wagner devait comparaître devant les magistrats de Trowbridge. On le questionna, et quelle fut sa réponse? Il refusa de révéler les secrets qui lui avaient été confiés sous le sceau de la confession.

Assurément, il n'est pas besoin d'être prêtre pour se croire lié par la religion du secret. Divulguer une confidence, avec violation de la foi jurée, est une chose que les lois de l'honneur ne défendent pas avec moins d'autorité que celles du confessionnal. Si donc la question était de savoir jusqu'à quel point il est convenable que la loi commande aux témoins de déclarer à la justice ce qu'ils savent, de quelque façon qu'ils en aient acquis connaissance^ peut-être y aurait-il là matière à une discussion sérieuse. Mais, quand la loi est telle, il faut ou l'abolir à l'égard de tous, si on l'estime mauvaise, ou la faire respecter par tous, si on l'estime nécessaire. Il est étrange, au point de vue légal, qu'une classe particulière d'homme ait le privilège de se soustraire à une obligation considérée, à tort ou à raison, comme essentielle à la sécurité du corps social.

Tout au plus, un pareil privilège se comprendrait-il dans un pays où l'Étal serait entièrement asservi à l'Église. Mais l'Angleterre n'est pas une théocratie; l'Angleterre est un pays protestant ; l'Angleterre n'a d'autre religion officielle que celle qui est formulée dans le Prayer Book, lequel est un acte du Parlement et fait partie des lois du royaume. Or le Prayer Book ne reconnaît ni le confessionnal ni les règles particulières et exceptionnelles qui peuvent le régir. La loi, en Angleterre, V. 14

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est formelle; elle exige qu'un témoin jure de dire toute la vérité et la dise, qu'il soit prêtre ou laïque. Ainsi que la Pall'Mall Gazette le rappelle aujourd'hui même, pourquoi, sous Jacques I", le jésuite Garnet fut-il pendu? Parce qu'il avait refusé de révéler la conspiration des poudres, qu'on supposait lui avoir été connue par la voie du confessionnal.

Aussi n'y eut-il qu'un cri sur la prétention élevée par le révérend Wagner, qui', membre de l'Église établie, parlait et agissait en prêtre catholique, et qui refusait de répondre au magistrat, après s'être spontanément, volontairement, porté comme témoin.

De ce refus, combiné avec son empressement à se produire, a-t-on eu tort de conclure qu'il soupirait après une éclatante occasion de braver la majesté de la loi civile, au nom et pour le compte de l'orgueil ecclésiastique? Vous ne serez pas surpris, je pense, que beaucoup de gens aient raisonné de la sorte, et que l'impatience de savoir de quelle manière la question serait définitivement décidée ait été au nombre des motifs qui faisaient du procès attendu de Constance Kent le grand objet de la curiosité publique.

Malheureusement, la curiosité publique a été désappointée. A Salisbury, devant le juge qui allait décider de son sort et se trouvait armé du pouvoir de la livrer au bourreau, Constance Kent ne s'est pas un seul instant démentie. De nouveau implacable envers elle-même, elle a énergiquement affirmé qu'elle était coupable, et cette déclaration a coupé court à toute procédure. Conséquemment, pas de témoins interrogés, pas d'avocats entendus, pas de jury appelé à prononcer son verdict. Il y a eu sentence, il y a eu condamnation à mort, et il n'y a pas eu procès.

Ai-je besoin de vous signaler l'inconvénient d'un semblable système ? Il est tel cas où il peut rendre la société complice d'un acte de suicide.

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Hais que voulez-vous ! les affaires criminelles ici ^j'ai déjà eu occasion de le dire à propos du procès de Pelizzoni — ne sont, comme les causes civiles, qu'une lutte entre deux parties intéressées : la personne qui poursuit et celle qui se défend. Dans le cas présent, la personne qui poursuit est la reine, mais cela ne change rien au caractère, pour ainsi dire, individuel de la poursuite. Un crime est regardé ici comme matière à litige, et, lorsque des deux parties en présence Tune reconnaît que l'autre araison, tout est dit. Il n'y aurait lieu alors à pousser l'enquête que si elle était envisagée, comme en France, sous son aspect social; et c'est ce qui semble incompatible avec le génie de l'Angleterre.

Deux mots encore. S'il y eut jamais un crime excécrable, c'est à coup sûr celui qui a été commis par Constance Kent. Prendre dans son berceau un pauvre enfant de quatre ans, avec lequel on a joué dans la journée et qui dort; l'étrangler, lui couper la gorge, le frapper, comme dans l'élan d'une fureur inépuisable, de deux coups de rasoir, et cela pour torturer le cœur de sa mère, sans autre motif, sans autre but, sans autre intérêt! Quand on a demandé à Constance Kent pourquoi, au lieu de s'adresser à une petite créature qui ne lui avait fait aucun mal, ses coups ne s'étaient pas adressés à la femme qu'elle abhorrait, elle a répondu : «C'eût été trop court! » En d'autres termes, il y avait à tuer l'enfant et à laisser vivre la mère cet avantage que, de cette manière, on loait celle-ci à petit feu, on lui faisait souffrir mille morts! Quel raffinement de scélératesse dans une jeune fille âgée de seize ans à peine 1 II y a là une profondeur de haine qui rappelle le mot de Macduff:/lw'a pas d'enfants t D'où vient donc que celle qui a montré une perversité si grande et si précoce est devenue l'objet d'une compassion si générale? d'où vient qu'en prononçant la sentence fatale, le juge n'a pu s'empêcher de verser des larmes?

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d'où vient que presque personne ne croit à la possibilité d'une exécution? d'où vient que, si la reine n'était pas disposée à exercer, en cette occasion, le droit de grâce, elle aurait presque la main forcée par l'opinion ?

Je veux bien que tout cela s'explique en partie parle sexe et la jeunesse de Constance Kent, par l'âge qu'elle avait quand elle commit le crime, par son repentir et la preuve terrible qu'elle en a donnée ; mais l'explication est-elle suffisante, et l'horreur générale qu'on ressent à l'idée d'une intervention du bourreau, ne serait-elle pas une nouvelle protestation — d'autant plus remarquable, qu'elle est moins analysée, — contre la peine de mort?

28 juillet.

Les élections étant terminées, voici le moment d'en décrire la physionomie.

Les Anglais sont en général très fiers de leurs institutions; ils les proposent volontiers pour modèle à la terre entière; il les regardent, qu'ils osent ou non s'en vanter, comme un frappant indice de la supériorité de la race saxonne.

Ont-ils tout à fait tort?je ne le crois pas. Ont-ils tout à fait raison? je ne le crois pas davantage.

Qu'il y ait dans les institutions anglaises et dans la manière dont elles fonctionnent beaucoup à admirer, sinon à copier servilement, j'en suis d'avis; mais n'exagérons rien, s'il vous plaît.

Voyons, par exemple, comment les élections se pratiquent ici.

L'avalanche des professions de foi qui roale en pareille circonstance; l'inondation de placards et de discours qu'il faut subir; les savantes manœuvres financières des candidats, aidées au besoin par le regard caressant et les douces paroles de leurs femmes ou de leurs filles; les canvassers ou solliciteurs, mâles et femelles, courant de boutique en boutique quêter des voles; les cabarets remplis de buveurs célébrant, pintes en main, les vertus du citoyen de leur choix, à ses frais ; les moyens de transport fournis à l'électeur retardataire ou paresseux par la prévoyance prodigue du futur élu ; les acclamations assourdissantes luttant de puissance, au pied des hustings, avec des grognements soutenus par des décharges de coups de pierres ou une fusillade d'œufs pourris ; les luttes où l'on verse des torrents... de bière toujours, et des gouttes de sang quelquefois, tout cela, ainsi que certains journaux anglais voudraient nous le faire croire, appartient-il exclusivement à l'histoire du passé? Non.

Aujourd'hui, comme autrefois, quoiqu'à un moindre degré, la plutocratie, dans chaque élection, est forcée de faire sa cour àlapotocratie; aujourd'hui, comme autrefois, quoique sur une échelle beaucoup plus resreinte et avec des circonstances moins scandaleuses, chaque élection présente un curieux mélange de corruption et de passion, de vénalité et de patriotisme ; aujourd'hui, comme autrefois, les candidats doivent se résigner à de grands sacrifices d'argent et de dignité personnelle; aujourd'hui, comme autrefois, une élection vivement contestée peut, selon les circonstances, donner lieu à des scènes de violence et de désordre.

Pour ce qui est de la corruption électorale, je n'ignore pas que par le « Corrupt practices ^4 et », on a cherché a y I

mettre un terme; je sais que les tentatives de corruption l

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t46 DIX ANS DB: L'HISTOIRE D'AlfGLETERRE.

entraînent, quand elles sont bien constatées, la privation du droit de suffrage ; je ne nie pas qu'il n'y ait une élection auditor chargé de contrôler les dépenses faites en vue de 'élection ; je reconnais enfin que le parlement a, pour cause de vénalité, cassé des élections et même mis en interdit des collèges : témoin les quatre bourgs auxquels le droit de suffrage a été retiré depuis 1852. Mais ce que je sais aussi et ce que je dois à la vérité de dire, c'est que, la corruption électorale n'ayant pas encore été bannie des mœurs, la loi est éludée très fréquemment et la sévérité de la jurisprudence parlementaire très fréquemment déjouée.

Comme les frais généraux de l'élection, et ce n'est pas une petite affaire, sont à la charge des candidats ; comme il leur faut payer pour la location des salles où les comités se réunissent," payer pour l'impression de nombreuses circulaires et d'innombrables placards, payer pour l'affichage d'annonces de toute dimension et de toute couleur, payer pour la construction des hustings ou échafaudages du haut desquels ils ont à haranguer le peuple, payer pour la construction des baraques où a lieu le poil, c'est-à-dire l'enregistrement des votes, payer pour l'emploi des constables supplémentaires, etc., etc. on conçoit qu'ils aient mille moyens de faire servir de voile aux dépenses illicites les dépenses permises.

Ce fut au mois d'août 1854, si j'ai bonne mémoire, que fut promulguée la loi intitulée : Corrupt practices Act, et je me souviens qu'à cette occasion un débat animé s'engagea sur là question de savoir si l'on rangerait au nombre des dépenses licites le payement par le candidat des frais de déplacement encourus par l'électeur venu de loin. Ceux qui étaient pour l'affirmative ne manquaient pas de prétendre qu'on ne corrompait pas un électeur pauvre, par cela seul qu'on le mettait en état d'exercer son droit de vote ; mais ceux qui étaient pour la négative prou-

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vèrent fort bien que cette pratique n'était qu'un moyen détourné d'acheter des suffrages.

L acte de 1854 interdit les banquets tenus la veille ou le jour du YOte, aux frais du candidat : soit; mais comment interdire à un certain nombre d'électeurs de boire en commun, si bon leur semble, lorsqu'ils sont censés payer.

De même, l'acte de 1854 défend au candidat toute dépense de cocarde, de drapeaux, de bannières, d'instruments de musique ; mais les bannières et les bandes des musiciens n'en figurent pas moins impunément parmi les procédés électoraux, tant que ce n'est pas le candidat qui est censé payer.

A quoi se réduit donc, en matière de corruption électorale, l'influence de la loi? A peu de chose, en vérité ? On tourne l'obstacle, voilà tout; et il en sera de la sorte, je le répète, tant que la réforme ne sera pas introduite dans les mœurs.

Sous ce rapport, M. John Stuart Mill, lorsqu'il a déclaré ne vouloir pas dépenser un farthing pour son élection, a pris une initiative qui, espérons-le, portera ses fruits ; mais je crains fort que ce ne soit pas de sitôt.

Quant aux désordres dont les élections en Angleterre ont pendant si longtemps fourni le spectacle, je m'étonne à cet égard des commentaires optimistes du Daily Tek' graph.

Est-ce qu'à Nottingham et à Hudderfield, l'émeute ne s'est pas élevée à des proportions telles, qu'il a fallu lire le (c Riot Act t> et appeler en hâte la force armée ?

Est-ce qu'à Grantham et à Leicester, une foule furieuse n'a pas cassé les vitres des maisons qui abritaient des électeurs impopulaires et livré bataille à la police?

Est-ce qu'à Carliste, le candidat libéral, M. Edmond Potter, et le candidat conservatiste, M. Nicholson Hodg- SOQ, n'ont pas été, ainsi que le maire de la ville, hués

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outrageusement, assaillis sur les hustings, et couverts de suie?

Est-ce qu'à Derby, M. Bass, dès son arrivée sur les hustings, n'a pas reçu toute sorte de projectiles, y compris des sacs à noir, des harengs pourris et des chats morts?

Est-ce qu'à Taunton, il n'y a pas eu un combat en règle entre les libéraux et les conservatistes?

Est-ce qu'àNewporl, dans Tile de Wight, on n'a pas vu, le jour de la lutte électorale, les œufs et les pierres pleuvoir comme grêle?

Est-ce qu'à Bristol, un homme nommé Humphreys n'en a pas taé un autre?

A Cheltenham, où le bleu était la couleur du parti conservatiste, et le jaune celle du parti libéral, est-ce qu'un certain Glass n'a pas renversé mort, en lui tirant un coup de pistolet dans la mâchoire, un certain LyneS) qui acclamait la couleur jaune?...

Hais la liste des épisodes de ce genre serait trop longue : les traits qne je viens d'indiquer suffisent.

Et notez bien que ces désordres, ces violences, ces fureurs, ne s'expliquent même point par le caractère des circonstances ; car on ne s'est battu, cette fois, ni pour un grand principe,une grande idée, ni pour ungrandintérêt. Rien qui fût de nature à enflammer les esprits, à passionner les âmes. C'est à peine si la question d'une réforme parlementaire a été sérieusement en jeu. La lutte était entre des noms et des noms!

En présence de pareils scandales, on est amené naturellement à se demander si les procédés électoraux en Angleterre ne pourraient pas être modifiés avec avantage, el si de graves inconvénients ne sont pas attachés à la présence des candidats sur les hustings.

En premier lieu, il n'est guère facile de comprendre ea quoi cette exhibition de la personne du candidat est utile.

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Qu'il se montrât un peuple pour lui faire connaître ses opinions et ses sentiments, ce serait à merveille, si tel était le résultat obtenu ; mais non : Tinfortuné orateur n'a pas plus tôt ouvert la bouche, que sa voix est impitoyablement étouffée par les clameurs et les grognements des amis ou partisans de son adversaire ; il a beau implorer le silence par ses regards et par ses gestes; le tumulte continue et va croissantjusqu'à ce qu'il sechange en tempête. Pas un discours qui ne soit, presque à chaque phrase, interrompu par des hurlements. On siffle, on imite le cri de divers animaux. Étrange mode de communication mentale! Édifiant échange d'idées au moyen de la parole! Sans compter que souvent, on passe des clameurs aux voies de fait, ce qui tend à dégrader et ceux qui s'y livrent et ceux qui s'exposent à les subir.

 quelle abdication de sa dignité d'homme n'est pas réduit à descendre celui qui, pour avoir le privilège d'écrire à la suite de son nom les majuscules M. P., se résigne à recevoir des pommes cuites et à être mis en fuite couvert de suie? Au prix de quelles humiliations il faut l'acheter, cette victoire, quand on la remporte ! et combien, quand on s'est fait si petit pour arriver à se grandir, la défaite doit être difficile à porter !

Ge n'est pas que lés pratiques dont il s'agît n'aient eu leur raison d'être quand elles ont été établies. A l'époque ou les public meetings étaient rares, où la presse à bon marché n'existait pas, où le peuple lisait peu, l'apparition du candidat sur les hustings était chose à peu près inévitable par lesraisons diamétralement opposées à celles qui font qu'elle est aujourd'hui superflue.

Autre remarque bonne à méditer. Les émeutiers, dans les élections, ne sont pas les électeurs, ceux dont on enregistre les volontés : le désordre vient généralement de ceux qui n'interviennent dans l'affaire qu'au moyen de ce vote préliminaire et de pure forme : le vole par mains levées;

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et Ton sait que le vote par mains levées ne compte pas, dès que lepollesi demandé, ce qui arrive toutes lesfois qu'il y ades opposants, n'y en eût-il qu'un seul. Le vote par mains

levées est le droit de suffrage de ceux qui n'en ont pas

Or, les emportements dont cette foule des exclus se rend coupable, ne tiendraient-ils point d'aventure à l'exclusion dont elle est frappée ! La façon violente dont ies non-électeurs cherchent à exercer leur influence, ne dériverait-elle pas 4)récisément de ce qu'ils ne sont point admis à influer régulièrement, effectivement, sur la marche des affaires publiques! Celui qui s'imagine faire acte de citoyen en jetant une pierre, tomberait-il dans cette déplorable erreur, s'il pouvait faire acte de citoyen en donnant son vote? C'est à quoi les hommes d'État de ce pays feraient bien de réfléchir.

CHARLOTTE WINSOR.

6 août.

Lesquels ont eu tort, lesquels ont eu raison, des pays, protestants, qui, tels que l'Angleterre, la Prusse, la Suède le Danemark, la Hollande, l'Amérique du Nord, ont condamné l'institution des hospices d'enfants trouvés, ou des pays catholiques, qui, tels que la France, la Belgique, l'Italie, l'Espagne, ie Portugal, la Bavière, l'Autriche, ont jugé cette institution nécessaire?

Faut-il bénir (m maudire celles des lois de la révolution française qui assurèrent des secours aux filles-mères, et ouvrirent tous les hospices de France au dépôt des enfants trouvés?

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CHARLOTTE WINSOR. 15i

Y a-t-il lieu d'admirer la sagesse, ou de signaler la folie de ce décret impérial de 1811, qui, non content d'admettre un hospice dépositaire par département, donna nne existence légale à l'emploi du tour, pour accorder à la maternité qui abdique le bénéfice du mystère, et la sauver des hésitations de la honte?

Et sil est vrai, comme les moralistes le craignent, et comme les économistes n'ont cessé de le dire, que l'existence des hospices d'enfants trouvés apour résultats d'en, courager l'exposition des enfants, de donner une prime au libertinage, de rendre plus irrésistibles les séductions du plaisir en le dégageant de la crainte des charges qu'il impose; s'il est vrai qu'en définissant le tour € la meilleure machine de démoralisation imaginables^ , lord Brougham prononçait une sentence applicable à l'hospice luimême; s'il est vrai que cette forme de la charité légale, semblable en cela à toutes les formes de la charité légale, menace la société qui y a recours d'un fardeau toujours croissant, et, loin de cicatriser la plaie, t'élargit; s'il est vrai enfin que dans les ateliers de la bienfaisance publique la mortalité est beaucoup plus grande qu'ailleurs, qu'inventer pour mettre un terme à l'infanticide, là où ce crime, le plus affreux des crimes, prend une extension à faire frémir?

Voilà les questions sur lesquelles l'attention publique, en Angleterre, vient d'être vivement appelée parun faiteffroyable, terrible, — effroyable et terrible à cause de ce qu'il révèle, mais plus encore à cause de ce qu'il laisse deviner.

Aux assises dernières, une femme, nommée Charlotte Winsor fut traînée devant le juge, sous la prévention d'avoir tué l'enfant d'une autre femme, nommée Marie- Jeanne Harris. Les circonstances plaidaient fortement contre l'accusée. L'enfant avait été confié à sa garde ; il avait disparu; puis on avait trouvé son cadavre, enveloppé

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dans un journal, au bord d'une route, en un lieu vers lequel on avait vu Charlotte Winsor se diriger. Néanmoins, les preuves ne paraissaient pas suffisantes, elle aurait échappé à la justice, si Marie-Jeanne Harris n'avait été amenée à figurer comme témoin. Voici l'affreuse histoire contenue dans son témoignage.

Au mois d'octobre dernier, Marie-Jeanne Harris donna naissance à un enfant illégitime. Au bout de deux mois, désirant le mettre en nourrice, elle eut recours à Charlotte Winsor. Celle-ci nevit, paraît-il, aucun inconvénient à entrer dans les détails sur la façon dont elle conduisait son sanglant commerce. Une jeune fille qui demeurait chez elle lui avait donné son enfant à tuer, ce qu'elle avait fait pour 3 liv. st., en mettant sogn doigt sous la veine jugulaire de la victime ; elle avait jeté un autre enfant dans la mer, et elle avait débarrassé sa propre sœur d'un troisième, moyennant 4 liv. st. Ce n'était donc pas l'expérience qui lui manquait! Malheureusement, on ne la payait pas toujours avec l'exactitude requise, et, dans l'occasion dont il s'agit, elle se plaignait de ce que, quelquefois, ses clientes n'étaient pas honnêtes. Marie- Jeanne Harris lui demandant si elle n'avait pas peur: « Peur! s'écria-t-elle, c'est un service que je rends ». Elle ajouta, en prenant congé do la mère : « Je ferai pour votre enfant tout ce qui est en mon pouvoir >, à quoi la mère répondit : « C'est bien. » Toutefois, rien n avait été encore conclu. Ce fut quelque temps après seulement que les négociations s'ouvrirent d'une manière sérieuse. Charlotte Winsor demandait 5 liv. st. La mère hésita. Seconde visite. Cette fois Charlotte Winsor déclara qu'elle n'entendait pas garder l'enfant un trimestre de plus. La chose fut décidée. Ceci se passait à Torquay. Marie-Jeanne Harris se rend au cottage qu'habitait Charlotte Winsor. Elle y trouve son enfant qui était alors âgé de quatre mois, attaché à une chaise. Charlotte Winsor avait attendu jus-

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CHARLOTTE WINSOR. 253

qu'à ce moment, parce qu'elle tenait à ce que la mère fût de moitié dans Vopération : le silence, dans ce cas, était sûr d'être gardé.

La délibération commence. Qui se chargera de Vaffaire ? Charlotte Winsor, comme la plus expérimentée des deux... Abrégeons ce hideux récit; il fait soulever le cœur. Le malheureux enfant, qui souriait aux deux monstres, fut saisi, emporté dans une chambre voisine, étouffé sous les couvertures du lit, caché d*abord dans une loge de lapins, et finalement porté dans l'endroit où, plus lard, le cadavre fut découvert. Un trait qu'il ne faut pas oublier : pendant qu'elle discutait son salaire, la tueuse d'enfants raconta qu'elle avait reçu un ordre de Plymouth, mais qu'elle avait refusé de l'exécuter, parce qu'il lui était donné par une jeune fille qui s'adressait à elle pour la seconde fois et qui, la première fois, n'avait pas payé ; ce qu'elle aurait fait, observa judicieusement la tueuse d'enfanl, si elle avait été honnête f

Dans un livre publié à Paris en 1840, sous le titre de Recherches sur les enfants trouvés, un statisticien, M. de Gourof, s'étudiait à montrer comme quoi les pays où l'on n'ouvrait pas d'hospices aux enfants trouvés étaient ceux où il se commettait le moins d'infanticides. Cela n'est pas fort aisé à concevoir ; la logique, ce me semble, serait bannie du monde le jour où des conclusions de ce genre seraient justifiées par quelques chiffres pris çà et là, et rapprochés au hasard, sans avoir été soumis d'abord à une analyse philosophique. C'est ici qu'on serait en droit de dire que vouloir trop prouver, c'est ne prouver rien. En tout cas, il est certain que, si M. Gourof avait à publier aujourd'hui son livre, il n'aurait guère pu citer l'Angleterre à l'appui de sa thèse.

L'Angleterre, en effet, est un des pays où la législation des enfants trouvés n'a pas pris racine; et cette assertion n'est assurément pas démentie par Texistance du V. i5

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Foundling hospital de Londres, établissement d'un caractère privé, d'une importance extrêmement restreinte, et qui est le seul de ce genre que l'on connaisse. Or, dans ce pays où il n'y a pas delégislation d'enfants trouvés, l'inCanticide est-il un crime inconnu? Jugez-en par ce cri échappé à la douleur patriotique du Spectaior : < L'infanticide est un des crimes spécialement anglais. » (... Infanticide is one of the specially english crimes.)

Oui, c'est un autre journal anglais, le BaiUf Telegraph, qui l'avoue, — rien n'est plus commun ici que l'infanticide, soit par avortement, soit par négligence systématique, soit par attentat direct et violent sur la vie. Le coroner Wakley évalue à trois cents le nombre des enfants annuellement tués de diverses manières dans la métropole. D'après la déclaration formelle du coroner pour Middlesex, il y a dans Londres 12000 femmes à chacune desquelles peut être imputé le meurtre d'un enfant. Il ne se passe pas de semaine que la police ne ramasse le corps de quelque pauvre petite créature trouvée morte. On a remarqué que, dans le Lancashire, beaucoup d'enfants mouraient étouffés; et cependant quoi de plus facile poor une mère que d'éviter le danger d'étouflfer son enfant à force de le couvrir?... Suivant un rapport du docteur Hunter, la supposition de l'infanticide se présente si naturellement aux esprits dans maint village du Lincolnshire, que, lorsqu'une femme non mariée en est à son deuxième ou à son troisième enfant, les voisins disent : € Encore uni vous verrez qu'il ne vivra pas. p Et chacun de rire !

Tout cela est horrible, n'est-ce pas? Mais que penser de l'infanticide transformé en profession?

Faut-il en prendre son parti? faut-il rejeter ces abominations sur quelque vice inhérent à la nature humaine? faut-il se contenter de prouver, par chiffres ou autrement, que les hospices ne remédient pas au mal? Et la

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LA. VIANDE VENAGB DB MANaUBR, 355

société, proclamaat de plus belle que Textréme misère, ses effets, son éternelle durée, ont leur raison suffisante, n'a-t-elle ici rien à dire, sinon : c Je m'en lave les mains; le bourreau arrangera cela? i^ J'estime, quant k moi, que la sagesse de cette imperturbabililé est tout au moins douteuse, et j'en demande humblement pardon aux satisfaits quand même, à ceux qui, comme le docteur Pangloss, sont convaincus que le château de monsei*gneur le baron est le plus beau des cb&teaux ; que la rade de Lisbonne a été formée tout exprès pour que Tanabap*tiste s'y noyât; que les nez ont été faits pour porter des lunettes, et que, pareillement, la société a été faite pour produire des mères qui désirent qu'on leur tue leur en-^ fant.

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