LUI
SITUATION DE L'IRLAN
27 septembre.
Le Times vient de publier, à propos du fénianisme, un article très important et sur lequel je crois utile d'appeler votre attention.
Le Times disait, il y a quelques jours, que la conspiration féniane était d'importation américaine. Cette opinion, que je signalai, si j'ai bonne mémoire, comme quelque peu exagérée, il la reproduit aujourd'hui, mais en termes moins absolus. L'élément républicain et l'élément flibustier, voilà ce qui, selon le Times, est d'origine américaine; mais il reconnaît que l'idée qu'il appelle transatlantique, a trouvé dans la crédulité et la folie indigènes les moyens de se développer. Dans la liste des mouvements populaires, il n'attribue pas au fénianisme une place plus élevée qu'au c( ribaudisme, ou au whiteboysm »; mais i! avoue que cette conspiration, si on ne l'avait étouffée à temps, aurait pu faire du mal, et il s'étonne que pareille chose soit arrivée en l'année 1865, et après tout ce que le gouvernement a essayé de faire et a réussi à faire pour l'Irlande.
« L'Amérique, dit- il, a fourni l'étincelle, mais l'Irlande a fourni l'amadou. » Comment expliquer cela?
Impossible de poser la question en meilleurs termes et d'une manière plus sérieuse, plus politique, plus pro-
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pre à conduire à un résultat pratique. Reste à résoudre la question ainsi posée •
Je vous ai dit que, dans ma pensée, Tlrlande n'avait — ridée d'indépendance nationale mise à part — que deux griefs qui fussent réels : l'absence du « Tenant Right » et l'existence d'une « Église établie > ; mais j'ai ajouté que l'Irlande, à tort ou à raison, était tourmentée du désir de l'indépendance, et que ce désir avait sa source dans l'antipathie de deux races mises en présence par la conquête, et qui, à cause de la diversité, soit de leurs qualités, soit de leurs défauts, ne sont point parvenues jusqu'à ce jour à se bien comprendre l'une l'autre.
Cette explication, que je persiste à regarder comme la vraie, le Times répugne à l'admettre, et il m'oppose ce que le journal féaian, the Irish PeopUj dij^ait luimême de la nature du mouvement dans son derr.ier numéro, écrit avant les arrestations.
Voici cet extrait :
« Peut-être ce qu'on dit de plus singulier est ce qu'on dit à propos des Saxons et des Celtes. C'est à peine si nous avons besoin d'avertir nos lecteurs que nous ne connaissons pas de différence entre les Saxons et les Celtes en Irlande.
» Plusieurs d'entre nous ne savent pas si nous sommes Saxons ou Celtes, et la plupart d'entre nous ignorent combien de sang saxon ou de celte nous pouvons avoir dans nos veines. De fait, peu nous importe de savoir de quelle partie du monde, ou à quel moment de l'histoire, les ancêtres d'un homme vinrent en Irlande. »
Après avoir cité ces lignes, le Times écrit :
« h'Irish People n'est pas moins explicite au sujet de l'Église établie 3> et du « Tenant Right ». Relativement au premier point, il reconnaît franchement que les Irlandais ne s'en soucient guère, et du second, un des correspondants de V Irish People dit que « quiconque propose cela
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» regarde les Irlandais comme ne valant guère mieux que » des chiens qu'on apaise en leur jetant un os à ronger.» II est regrettable que le TimeSy dès qu'il jugeait utile de citer ['Irish Peopley ne Tait pas cité d'une façon plus complète; car, des passages qu'il reproduit, si c'est là tout, il résulterait que la propagande du journal fénian consistait — absurdité peu supposable — à bien établir que le fénianisme ne reposait sur aucun grief, que disje! n'avait absolument aucune raison d'être!
Voyons donc ce qu'il y a en réalité au fond de ces déclarations de VIrish People, et s'il est vrai que, attenlivement analysées, elles infirment ce que j'ai avancé.
En premier lieu, loin d'affirmer que le premier fénianisme avait son unique source dans l'amour du « Tenant Right » et la haine de « TÉglise établie », seuls griefs, mais griefs incontestables de l'Irlande, en .tant qu'unie à rAnulelerre,je me suis étudié à montrer comme quoi l'irritation permanente du peuple irlandais provenait en grande partie de ses aspirations, raisonnables ou non, vers une existence indépendante.
Celle appréciation, rien ne la confirme mieux que le dédain avec lequel VIrish People parle du <( Tenant Right ». Il est tout simple, en efi'et, que le droit reconnu aux tenanciers de profiter des améliorations qui sont ou sont censées être leur ouvrage, n'ait que la valeur d'un os à ronger aux yeux d'hommes qui vont jusqu'à vouloir une Irlande indépendante et républicaine.
Quantîi l'existence d'une « Église établie », bien que ce soit là un des deux griefs fondamentaux de l'Irlande, en tant qu'elle reste unie à l'Angleterre, on conçoit parfaitement que le fénianisme ne tienne pas grand compte d'une réforme si profitable à ces prêtres catholiques qui le combattent, le dénoncent et, du haut de la chaire, le poursuivent de leurs anathèmes.
Mais, cela, je n'ai eu garde de le taire, et j'en ai même
tiré la preuve que le mouvement devait avoir des racines plus profondes qu'on ne croyait, puisqu'il n'avait pas eu besoin pour se développer de l'influence des prêtres.
Maintenant, que VIrish People n'ait pas cru devoir donner pour point de départ au fénianisme l'antipathie de la race celtique contre la race saxonne, c'est ce qu'il était obligé de déclarer bien haut, qu'il le pensât ou non. Et pourquoi? Précisément à cause de l'élément américain mêlé à la conspiration. Il eût été d'une mauvaise politique d'enlever au mouvement, en lui assignant un caractère exclusivement celtique, l'appui qu'on recevait ou qu'on attendait des Saa?ons transatlantiques.
Le passage que le Times m'oppose n'a donc en aucune sorte l'autorité que ce journal lui attribue. Un conspirarateur qui adapte son langage à son but, ne parle point comme un observateur impartial qui juge des choses d'après leur nature intime, et place à côté des effets leurs causes logiques.
L'effet ici, c'est le mécontentement chronique de l'Irlande. La cause, où la chercher?
Quand on compare ce qu'est l'Irlande aujourd'hui à ce qu'elle était lorsque George III monta sur le trône, on est frappé des progrès acconipUs. Qui ne sait que le peuple irlandais, à cette époque, n'avait pas un droit qui ne fût foulé aux pieds; que toutes ses libertés étaient à la merci d'un parti dominant qui se faisait un jeu de la tyrannie; que le pouvoir politique et l'administration de la justice en Irlande étaient entièrement monopolisés par les prolestants; que toutes les carrières y étaient fermées aux catholiques : l'armée, le barreau, la magistrature; que le parlement irlandais, d'où les catholiques étaient exclus et qui ne représentait qu'une imperceptible minorité, se composait de corrompus, et n'était, entre les mains du lord lieutenant envoyé par l'Angleterre, qu'une machine à oppression ; que ce parlement, d'ailleurs, n'avait pas
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l'ombre d'indépendance ; que l'initiative des lois lui était refusée ; que sa puissance, dérisoire s'il en fut jamais, se bornait à dire oui ou non, quand on lui présentait un édit de la couronne; en un mot que les rapports de l'Irlande avec l'Angleterre étaient, en toute chose, ceux d'une nation conquise avec une nation conquérante?
Aujourd'hui, quelle différence! Est-il une liberté accordée à l'Angleterre dont l'Irlande ne jouisse pas? Est-il une carrière qu'Anglais et Irlandais n'aient pas un droit égal de fournir? Est-il un poste d'honneur auquel il soit interdit à un Irlandais de prétendre ?
L'état social de l'Irlande, il est vrai, n'a pas suivi, tant s'en faut, le mouvement de progrès.qui a métamorphosé sa situation politique. Elle n'est pas encore quitte des conséquences du « cottierism », c'est-à-dire de ce déplorable mode de tenure des terres sous l'empire duquel le paysan reçoit du petit fermier, à la charge de lui payer sa rente en travail, un petit cottage, plus un ou deux acres de terrain. Que ce système ait été le fléau de l'Irlande, il n'y a pas à le nier, surtout en l'absence des seules conditions qui auraient pu le rendre un peu tolérable, savoir : une tenure fixe, les cottagers pouvant être renvoyés à volonté — et une rente équitable.
« Les occupants actuels du sol, écrivait M. William Thomas Thornton dans un excellent livre publié en 1848 *; sont indolents, parce qu'ils n'ont rien qui les encourage au travail, lorsqu'ils ont une fois produit de quoi payer leur rente et échapper au danger de mourir de faim. Ils sont insoucieux de l'avenir, parce qu'ils ne peuvent améliorer, en y pensant, leur sombre lendemain. Ils sont toujours sur les confins de l'extrême misère, parce qu'il ne leur est permis de garder, des fruits de leur travail, que ce qui suffît à peine à leur subsistance. Ils foulent aux