‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 2)Chapitre 96 sur 131 · A Plea for peasant proprietors · texte numérisé non relu

A Plea for peasant proprietors

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pieds toutes les lois divines ou humaines, en partie par obéissance à la première loi de la nature, le sentiment de la conservation, en partie parce que leur familiarité avec la misère les a rendus furieux. t>

Ajoutez à cela le poids d'une rente qui ne s'arrête, dans son mouvement ascensionnel, qu'au point où le fardeau écraserait à la lettre le patient. Et c'est tout simple, hélas! Le travail agricole étant, pour l'immense majorité des Irlandais, l'unique moyen d'arriver à vivre, la terre, quantité limitée, est une proie dont un nombre illimité de concurrents se disputent avec une ardeur frémissante chaque lambeau. On devine les effets du rapport de l'offre à la demande sur les conditions d'une population, effroyablement surabondante, de meurt-de-faim ! Ce serait un miracle que, dans de pareilles circonstances, la vente ne s'élevât point à des chiffres homicides. C'est ce qui explique l'importance suprême du « Tenant Right » aux yeux du cultivateur irlandais.

Le droit du tenancier qui s'en va d'exiger de son successeur, comme garantie donnée à celui-ci d'une possession paisible, une certaine somme souvent considérable, — car c'est en cela qu'au fond le « Tenant Right » consiste, et il ne saurait servir, dans la plupart des cas, à rembourser des dépenses d'améliorations qui n'ont pas été faites ; — ce droit a pour résultat de rétrécir le cercle de la concurrence, puisqu'il faut avoir la somme voulue pour se mettre sur les rangs ; ceux qui le possèdent, non en vertu de la loi, mais en vertu de l'usage, ne sont pas de simples tenanciers dans le sens ordinaire du mot; le pouvoir que la coutume confère tempère celui du landlord, et rend leur possession beaucoup moins instable. Aussi n'y a-t-il pas en Irlande de comté dont la prospérité approche de celle de l'Ulster, où le « Tenant Right » existe de fait probablement par suite de privilèges accordés aux émigrants anglais qui, sous le règne de Jacques I", colo-

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nisèrent cette contrée. Malheureusement, « le Tenant Right » n'existe que là, et c'est son extension au reste de l'Irlande qui a été le but des efforts désespérés dont elle a eu tant à souffrir, et dont elle souffre encore.

Il est donc incontestable que l'Irlande est loin, très loin d'être un Eldorado; qu'une partie de la population y végète dans la misère ; que la tenure du sol y repose sur un système qui arme le tenancier contre le landlord; que le « ribaudism » y continue ses sauvages exploits; que les capitaux y ont peur : témoin 14000 000 liv st. qui, au lieu de s'employer à fertiliser le sol, ont pris la roule des banques irlandaises, quoique ne rapportant guère que 2 ou 2 Va po'^ï* ^00. Ce sont là des faits dont on est obligé de convenir; mais ce qui serait injuste, ce serait de reprocher à l'Angleterre de nos jours d'être restée indifférente aux maux des Irlandais.

Je citais dans ma dernière lettre les divers actes dans lesquels on a cherché un remède à ces maux : ils ont déjà produit d'heureux résultats, et sont destinés à en produire de plus heureux encore. En 1846, le nombre d'acres de terre inculte en Irlande était de 3 755000; eh bien, aujourd'hui la moite de ce vaste espace de terrain se trouve ajoutée au domaine de l'industrie agricole. Un rapport officiel, publié en 4845, établit qu'à cette époque il y avait en Irlande plus de trois millions de personnes à peu près réduites à mourir de faim : qui oserait soutenir qu'il en va de même aujourd'hui? Si les progrès de l'Irlande ont été moindres dans les années qui ont suivi 1859 que dans les années précédentes, la faute en est principalement à des circonstances contre lesquelles la sagesse humaine ne peut rien : une extrême sécheresse d'abord, et ensuite des pluies désastreuses.

Ainsi, plus on approfondit la question du mécontentement de l'Irlande, plus on est conduit à se demande d'où vient qu'il s'y mêle, du moins de la part des classe

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populaires, quelque chose d'aussi semblable à la haine et au ressentiment. J'ai donné de cet état des esprits une explication que je tâcherai de justifier, en disant pourquoi je ne me range pas à celle du Times y qui croit que les Irlandais conspirent aujourd'hui uniquement parce que leurs ancêtres conspiraient autrefois. Mais ce sera le sujet d'une autre lettre.

5 octobre.

Le rideau vient de se baisser sur le premier acte du dranne judiciaire dont la conspiration des fénians a fourni le sujet. Cinq des prisonniers sont retenus pour être jugés comme coupables de haute trahison; et il se trouve, le Times en fait avec raison la remarque, que tous les cinq avaient les plus étroites affinités avec VIrish People. O'Donavan était le propriétaire de ce journal ; O'Leary en était le directeur, et Luby le sous-directeur; O'Gonnor tenait les livres, et O'Keeffe élait un des rédacteurs; Stephens, qui, selon le témoignage du principal dénonciateur, avait la conduite du mouvement en Irlande, est parvenu à s'échapper, et John O'Mahony, l'âme du complot, réside à New- York.

Quant au but de cette conspiration, il y a longtemps que ce n'est plus un mystère. Ce but est défini clairement par la formule même du serment qu'avait à prêter quiconque était admis dans la conspiration : « En présence du Très-Haut, je jure solennellement obéissance à la république irlandaise, virtuellement établie dès à pré-

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sent. Je jure de prendre les armes lorsque je serai appelé à combattre pour défendre son intégrité. Je jure aussi obéissance implicite à mes officiers supérieurs. Et ce serment, je le prête dans Tesprit qui doit animer un soldat de la liberté. Que Dieu me soit en aide! »

Une des lettres saisies par la police portait que le seul moyen de frapper efficacement l'oppression, était de la visera la tête; qu'il fallait s'attaquer à l'aristocratie, l'extirper, se défaire des landlords. Là-dessus, et sans plus attendre, on s'était mis, de ce côté du canal de Saint- George, à crier au meurtre! Plus de doute : les fénians entendaient procéder par voie de massacre général; l'Irlande, s'il n'avait dépendu que d'eux, aurait eu ses Vêpres siciliennes, et les chefs du complot s'étaient inspirés de Marat. Grâce au ciel, on s'était trop pressé de conclure. Il n'entrait dans le plan de la conspiration d'assassiner personne. A cet égard, les déclarations des prévenus ont été très formelles, très énergiques, et l'on y croit. Une révolte tendante à l'établissement d'une Irlande républicaine, voilà ce que les fénians se proposaient : rien de moins, mais rien de plus.

Maintenant, dire que l'avortement a été complet, ce serait vraiment trop peu dire : il est certain que les chances de succès étaient nulles, absolument nulles. Les fénians d'Amérique auraient le bras plus long qu'il n'est raisonnable de le supposer, s'il leur avait été donné de tendre efficacement la main à leurs frères d'Irlande par-dessus l'Atlantique. Le gouvernement des États-Unis, qui seul par son appui secret aurait pu rendre le complot sérieux, paraît s'être abstenu. Enfin, il n'est pas sûr que, parmi les Américains du Nord pur sang, le fénianisme n'eût trouvé que des auxiliaires bénévoles.

Dans la grande guerre du Nord contre le Sud, nul n'ignore que le Sud avait pour lui les sympathies de la masse des Irlandais établis en Amérique. On sait quel rôle Télé-

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ment irlandais joua dans certains troubles de JNew-York, où le sang des nègres ne fut pas épargné. Un des hommes qui ont pris le plus de part aux efforts de l'Irlande pour se détacher de l'Angleterre, c'est John Mitchell, et c'est John Mitchell que nous voyons figurer en Irlande au premier rang des partisans du Sud, des admirateurs de Jefferson Davis et des apologistes de l'esclavage. D'un autre côté, il est juste de reconnaître que si Ton doit ajouter foi aux révélations qui parurent il y a quelque mois dans le New-York Herald, le fénianisme n'a pas été sans fournir son contingent de braves soldats aux armées de l'Union.

Quoi qu'il en soit, l'extrême facilité avec laquelle le gouvernement anglais a eu raison de la conspiration féniane montre assez ce qu'elle avait de puéril et de chimérique. Mais, le dirai-je? je serais tenté, quant à moi, de lui trouver quelque chose de grave, précisément à cause de ce qu'elle avait de chimérique. Rien de plus dangereux, en effet, rien de plus propre à défier toutes les prévisions, à déjouer tous les calculs, que cette nature des Irlandais, qui leur fait prendre l'ombre pour le corps, leurs espérances pour la réalité, et les rêves d'une vive imagination pour des conceptions que le bon sens avoue. La colère de gens toujours prêts à se payer d'illusions n'est pas chose dont on soit sûr d'être toujours quitte à bon marché. L'audace qui naît d'une pareille disposition d'esprit est une cause d'embarras, alors même qu'elle ne serait jamais un commencement de force. Le Spectator compare les fénians au petit Tommy, allant dire à sa maman comme quoi le frère de Billy leur a prêté des allumettes et un peu de poudre ; comme quoi ils entendent apporter de la paille dans la cuisine, puis mettre le feu. Ce serait si joli de voir toute la maison en flammes! La comparaison est spirituelle; mais, pour peu qu'elle soit juste, l'Angleterre, en ce qui concerne l'Ir-

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lande, n'est pas encore au bout de ses peines ; car Tommy pourrait bien un jour se servir des allumettes, sans aller d'abord le dire à sa maman.

C'est aussi comme indice du mécontentement chronique des Irlandais que le fénianisme mérite d'être envisagé autrement que le sourire du mépris et de Tirouie sur les lèvres. Il est certes fort singulier qu'un mouvement semblable se soit produit en dehors de toute grande influence de nature à en expliquer le développement. Où est rO'Connell du fénianisme? Le complot a-t-il dû son origine à des passions soufflées par une éloquente parole? Non. Lgs conspirateurs subalternes ont-ils été encouragés parTidée qu'ils avaient pour chefs des hommes qui avaient à risquer une fortune considérable ou une haute position sociale? Pas le moins du monde. Les prêtres ont-ils appuyé le mouvement? Au contraire, ils l'ont combattu. A-t-il été, du moins, préparé et précédé par une agitation? Point. D'où vient donc qu'il ne s'est pas éteint de lui-même, comme une flamme sans aliment?

Assurer, ainsi que fait le Times, que les Irlandais conspirent par habitude, par esprit de tradition, et parce que c'était ainsi qu'en agissaient leurs ancêtres, ce serait avouer, en tout cas, que l'Angleterre a complètement échoué dans ses efl*orts pour se concilier le peuple irlandais. Mais cette explication est-elle bonne? Je n'en crois rien. La tradition n'aurait pas tant d'empire sur les Irlandais, s'ils étaient contents de leur sort.

En va-t-il de la sorte? La réponse à cette question est dans les chifl'res suivants, que j'extrais d'un discours prononcé, au mois de juin 1864, par le « chief secretaryî pour l'Irlande, sir Robert Peel, parlant au nom du gouvernement.

Le nombre des émigrés irlandais s'éleva, de 4841 à 4851, au chifl^re de 4 240000; de 4854 à 4860, il atteignit celui de 1 190 865; en 1861, il y eut 67 396 Irlandais

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qui abandonnèrent leur pays; en 1862, il y en eut 72 730; en 1863, il y en eut 117 8^20. Que prouve, je le demande, un mouvement d'émigration aussi impétueux, aussi constant, et qui s'accroît d'une manière invariable dans de telles proportions, sinon que les Irlandais — et ils sont passionnément attachés à leur pays — ne peuvent se résigner à y vivre.

Je suis loin de nier les avantages qu'a pour l'Irlande cette expatriation systématique d'un si grand nombre de ses enfants : elle obvie au trop plein de la population, elle tend à rendre moins meurtrière la concurrence que sefont les meurt-de-faim ; elle pousse à la hausse des salaires ; mais, pour le moment, la question n'est point là : je n'examine pas l'émigration au point de vue de ce qu'elle produit, je l'examine au point de vue de ce qu'elle indique; il ne s'agit pas ici de son résultat économique, il s'agit de sa signification morale. Or peut-on dire que des hommes sont contents du sort qui leur est fait sur la terre natale, quand ils la désertent en masse, tout en l'adorant?

Je ne nie pas non plus la puissance de l'attrait que présente une contrée aussi féconde en ressources que les États-Unis. Que beaucoup d'Irlandais y trouvent le moyen d'échapper à la misère, ou même de s'y frayer un chemin vers la fortune, c'est ce qui résulte des sommes, quelquefois considérables, que les émigrants envoient à ceux qu'ils ont laissés derrière eux. Cependant, il ne faut pas croire que l'Amérique soit pour tous ceux qui y vont, en quête d'un refuge, un autre Eldorado. Dans le discours que je citais tout à l'heure, sir Robert Peel déclarait savoir de science certaine qu'il y a sur le pavé de New- York environ 30000 jeunes filles qui, ayant quitté l'Irlande, sont réduites a à chercher leur pain entre le vice et l'aumône ».

Je disais, dans mes précédentes lettres, que, dépuis quelques années, l'Angleterre avait beaucoup fait pour

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l'Irlande; qu'elle lui avait donné la liberté politique dont les Anglais jouissent eux-mêmes; qu'elle s'était étudiée à adoucir de son mieux les maux engendrés par le « cottierism » ; en un mot, qu'elle s'était mise sérieusement à l'œuvre, dans le but de s'assimiler autant que possible le pays qu'elle se plaît aujourd'hui à appeler Sister island. Tout cela est très vrai, et j'ajoute que, si l'Irlande a encore quelques griefs à faire valoir, on peut prédire qu'ils ne tarderont pas à disparaître, tant à cet égard les vœux de l'Angleterre libérale se rencontrent avec les siens. Et, par exemple, je ne doute pas que le parti libéral en Angleterre ne réussisse prochainement à délivrer l'Irlande de cette «: Église établie i>, à laquelle, dans les diâcussions du parlement anglais, de si rudes coups ont déjà été portés.

Malheureusement, ce qui, selon moi, conduirait parla voie la plus rapide et la plus sûre à l'extinction de ce sentiment d'indépendance nationale que les souffrances des Irlandais contribuent à nourrir dans leur cœur, il n'est pas donné à des mesures législatives de l'opérer. La difficulté gît dans l'impossibilité où semblent être les Anglais de pénétrer le génie d'une race qui n'est pas la leur. Au mois d'août de l'année dernière, le Spectator publia, au sujet de la démonstration qui eut lieu à cette époque, à Dublin, en l'honneur d'O'Connell, un article où je remarquai le passage que voici : « Le but des libéraux en Angleterre doit être d'assurer aux Irlandais le moyen de donner libre carrière aux qualités qui leur sont propres, au lieu de faire fi de ces qualités, par cela seul que nous ne les possédons pas. Si nous parvenions à nous concilier réellement l'Irlande, à l'incorporer à l'Angleterre comme l'Ecosse lui a été incorporée, et à créer une unité si cordiale, qu'il n'y eût plus vraiment qu'une nation, Nord, Ouest et Sud, cela vaudrait toutes nos conquêtes; mais cela ne sera jamais accompli, et il n'y a pas d'espoir

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que jamais cela s'accomplisse, tant que les Anglais serx)nt incapables de comprendre, non pas telle ou telle démonstration, mais la nature qui rend de pareilles démonstrations possibles. >

Je ne me souviens pas d'avoir rien lu, sur les rapports de l'Angleterre avec l'Irlande, qui fût aussi fortement pensé et aussi vrai. Pour que le sentiment d'indépendance nationale fondé sur la différence des races s'amortisse en Irlande, il faut que les Anglais arrivent à se rendre compte du génie de la race à laquelle ils ont affaire; il faut qu'ils arrivent à l'apprécier dans ce qui constitue sa valeur; il faut qu'ils arrivent à ne point mépriser ce qui ne leur ressemble pas, uniquement parce que cela ne leur ressemble pas. Le pourront-ils?

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