‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 102 sur 106 · ALLEN, LARKIN ET GOULD. SOI · texte numérisé non relu

ALLEN, LARKIN ET GOULD. SOI

sonnes. H s'élendait sur une ligne de plus d'une lieue. De& enfants ouvraient la marche, au nombre de sept ou huit cents. Puis, venaient les hommes. Puis les femmes, — ces femmes du sud de Hrlande, si renommées pour leur beauté, et que la douleur empreinte sur leurs visages faisait paraître encore plus beDes. Le vert, couleur de Tirlande, dominait dans leur parure. Les hommes étaient tcrtfs décemment vêtus; tous, ils portaient des rosettes vertes et avaient un crêpe autour du chapeau. Six chevaux, caparaçonnés de noir, traînaient un cercueil He chaque côté duquel on lisait, imprimés en grandes lettres et se détachant sur un fond blanc, ces trois noms : Michel Larkin, Michel O'Brien (Gould)et Guillaume Allen. Suiv^eiit trois voitures, dans lesquelles étaient la mère d'Allen et les parents des trois suppliciés. Les délégués dé trente métiers divers accompagnaient ces voitures. Nul di^ploiement fastueux d'indignation, pas un cri ; mais un recueillement absolu, un silence terrible, qui n'était interrompu que par des musiques funèbres, jouant la < marche des morts ]e>. Il était nuit quand la procession,, qtiî était partie de l'hôpital de la Pitié, est arrivée au cimetière catholique. Tous les fronts se sont découverts. On a récité la prièf e des morts. Un des assistants est alors monté stir une tombe, et â prononcé, avec une émotion contenue, de brèves et calmes paroles. Lorsqu'il a dit : € Nous ri'avons pas les cendres de nos compatriotes bienaimés ; elles sont dans les murs de Salford, mêlées avec de la chaux, » les femmes, qui avaient eu jusque-là de la peine à retenir leurs laf mes, ont éclaté en sanglots. Le discours fini, la foule s'est dispersée, tranquillef, petisive et muette. Ceci, ne l'oubliez point, vient de se passer en Irlande, Je pays des soudains transports, des colères violentes , dés emportements vains. Oh! quel degré de profondeur né doit pas avoir acquis le sentiment qu'exprime cette grande menace voilée! El combien une démonstration

ara dix ans de l*histoire d'angleteurs.

pareille accuse la folie de Talliance que les minisires anglais ont cru devoir, une fois encore, contracter avec le bourreau.

Mais enfin celte justice leur est due que, s'ils n'ont pas compris ce que la peine de mort a de funeste, ils ont du moins compris ce qu'a de salutaire le respect intrépide, le respect viril de la liberté. Les processions, quelles qu'elles soient, sont légales en Angleterre, cela va sans dire ; il n'en n'est pas tout à fait de même en Irlande, où l'antagonisme des races, la révolte des croyances indigènes contre les privilèges injustes dont jouit un culte importé, et l'aigreur des passions rivales couvent incessamment la j^uerre^ civile. Là, le droit commun a fléchi sous la nécessité d'État. Une loi connue sous le nom de « Party Processions Act » interdit en Irlande les démonstrations qui, par le choix d'une certaine musique et le déploiement de certains emblèmes, sont de nature à mettre aux prises les diverses classes de citoyens. L'autorité était donc armée du pouvoir légal nécessaire pour tout empêcher; et comme elle en avait déjà fait usage contre les protestants du Nord, on devait naturellement s'attendre à ce qu'elle en fît usage contre les protestants du Sud. Cependant, qu'est-il arrivé? A lord Dufferin demandant compte, dans la Chambre des lords, de la paralysie de la loi en des circonstances aussi graves, lord Derby a répondu qu'elle n'avait pas été jugée, rigoureusement parlant, applicable à la démonstration de Cork. Concevez-vous rien de plus noble qu'un tel scrupule, en présence d'une manifestation si hostile? Concevez-vous rien de plus admirable que ce respect presque partial de la liberté, au profit de l'Irlande catholique, qui menace, de la part des représentants officiels de l'Angleterre protestante, qu*on brave? Pour moi, quand j'assiste à de semblables spectacles, je pense à mon pays, et je me sens humilié jusqu'au fond du cœur.

UX THÉATKE INCENDIÉ

Lxvir.

UN THÉATnE INCENDIÉ.

10 décembre.

Hélas! il n'est que trop vrai, (c Le feu, comme disent les Anglais, est un bon serviteur et un mauvais maître » ifire is a good serva^it and a bad master) : on Va bien vu vendredi soir. Quelques minutes avant onze lieures, le théâtre situé dans la rue de May-Market et devenu si célèbre sous le nom de théâtre de SaMajesté, a tout à coup pris feu. Lèvent soufflait — un vent terrible venu du sud. En un instant des tourbillons de flammes se sont élevés vers le ciel, rougissant l'atmosphère et éclairant au loin d'une couleur blafarde les maisons du quartier, les monuments voisins, les clubs environnants. Vainement Talarme avait-elle été donnée sans perte d'une seconde; vainement le télégraphe avait-il immédiatement appelé au secours, dans toutes les directions, les hommes du feu ifiremen); lorsque le secours est arrivé, l'incendie était maître de sa proie aux trois quarts, et l'élément destructeur se déployait avec une furie de laquelle il n'était plus possible de préserver que le voisinage.

L'immense multitude attirée en un clin d'œil sur le lieu du désastre, les milliers d'hommes et de femmes courant çà et là efl'arés, le sourd mugissement de la foule, les habitants des maisons adjacentes passant avec des cofl'res sous les bras, leurs foyers en péril, la présence des pompiers saluée par de tragiques applaudissements, à mesure qu'ils arrivaient sur leurs chars rapides, l'cmotion des cœurs dans la pâleur des visages, et un temple du plaisir

Irausformé soudain en une fournaise d'enfer, tout cela formait une scène d'une affreuse grandeur. Minuit n'était pas sonné que Tœuvre de destruction était accomplie : du magnifique théâtre il ne restait que quatre murs. Heureusement l'incendie s'est enfermé dans ces limites, ayant dévoré, avant de les avoir franchies, tout ce qui se trouvait à dévorer.

Les chevetfx se dressent sur la tête, quand on songe à ce qui serait advenu si la catastrophe avait éclaté pendant une représentation, et, par exemple, le lendemain, à la même heure ; è'sfr Forera de Fidelio était annoncé pour samedi! A cet érfro^àbie accident, M. Mapleson, le directeur du* théâtre, ne perd pas, dit-on, moins de 12 OJO livrée sferWhgi sa projiriété étant à la veille d'être assurée, ntaià' ne Tétant pas encore lorsque le feu est venu lui dire : II- est trop tard. Est-il vrai que madame Titiens, la célèbre cantatrice, aura, en cette occasion, à regretter une partie considérable de sa fortune? le bruit en a couru. S'il était fondé, la chose serait doublement déplorable. Être une grande artiste, c'est bien ; être une femme excellente : c'est mieux ; et madame Titiens est l'une et l'autre. Mais enfm^ Dieu ^oit loué ! personne n'a péri.

Quant à la cause du mal, mystère. Comment le feu at-ilpris? Où s'est-il d'abord déclaré? Y a-t-il eu absence de précautions nécessaires? voilà ce que tout le monde demande et ce que nul n'est en état de dire. D'ans une lettre publiée aujourd'hui même, l'architecte du théâtre a^ure que trois gardes de nuit étaient sans cesse sur le qui-vïve dans l'établissement; qu'un d'eux était de service le soir de la catastrophe, que les deux autres étaient commandés pour la nuit, et que les rondes se succédaient à Pintei^valle d'une demi-heure. C'est possible : mais les fonctions dont il s'agit ont-elles été remplies avec le degré dé vigilance nécessaire? Et s'il en est ainsi, comment se fait-il qu'on ne sache rien, absolument rien, en ce qui

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