LE BILL DE RÉFORME PROPOSE PAR LE MINISTÈRE
formiste des ministres, — d'après leur plan, celui qui, au mérite de payer 20 shellings de contributions directes par BUy joindrait celui d'occuper une maison, d*étre householdery celui-là aurait un double vote, serait deux fois meilleur père que les autres^ deux fois meilleur fils, deux fois meilleur mari; bref, sur la liste des citoyens anglais, il compterait pour deux!
Ajoutez à cela que le bill se garde bien d'accorder le droit de suffrage aux simples locataires, bien qu'à cette catégorie appartiennent, dans les grandes villes et surtout à Londres, unefoule d'hommes de lettres distingués, d'excellents artistes, de commis intelligents et les ouvriers d'élite.
Je ne parle pas d'un tout petit remaniement de la carte électcNrale, si petit, si petit, qu'il ne vaut pas la peine, qu'on le mentionne. Le ministre se propose d'enlever à 23 bourgs dont la population est au-dessous de 7 000 âmes, vingt-trois sièges, qui seraient répartis entre de grandes villes, telles que Darlingtorï, Midelsbrough, Derosburg, Staleybridge. Il n'y arien à dire à cela, sinon que, comparée à la grandeur du mal, la réforme est microscopique : Gargantua n aurait pas dîné avec une miette de pain.
Voilà donc ce que vaut la conception du cabinet de lord Derby! Comme je vous le disais en commençant, elle n'a pas fait fortune. M. Gladstone a déclaré qu'un tel bill de réforme était le plus mauvais qu'il fût possible d'imagiginer; c'est ce qu'a répété M. Brighl, et c'est ce qu'on s'accorde généralement à penser. Le double vote notamment a été accueilli partout, même dans certains coinsflu camp conservatiste, par des clameurs qui ne ressemblent pas mal à des huées. Il faut qu'il soit hjen condamnable, ce double vote, pour n'avoir pas trouve grâce auprès d'un lord Cranborne, d'un M. Henley, et autres conservatistes de cette force !
88 DIX AiNS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
Cependant, la seconde lecture, je le répète,- a été votée avec le concours de l'opposition tout entière.
Ce n'était pas ainsi que l'entendait le chef de Topposîlion, M. Gladstone. Son opinion, à lui, était qu'on rejetât le bill sans essayer de l'améliorer en comité, c'est-à-dire sans plus attendre. Mais le général s'est trouvé plus résolu, plus hardi que les soldats.
Les libéraux de la Chambre des communes ont évidemment craint, s'ils rejetaient le bill, que le ministère ne ripostât par une dissolution ; et, comme il en coûte beaucoup d'argent pour obtenir l'honneur de faire suivre son nom des lettres M. P., personne, parmi nos honorables, ne se soucie d'avoir à subir l'épreuve d'une réélection.
D'ailleurs, tout le monde brûle d'en finir, d'une manière ou d'une autre, avec cette question de la réforme électorale. On verra donc, en comité, le 8 avril, ce qu'on peut faire de ce malheureux bill, et si, à force de le manier, de le remanier, d'y ajouter, d'en retrancher, on a chance de le rendre présentable.
Reste à savoir jusqu'à quel point le ministre se prêtera à celte œuvre de transformation et de raffermissement. M. Disraeli a déjà sacrifié le double vote sur l'autel de la patrie; et il s'est montré disposé favorablement à l'égard des locataires, pour peu qu'on insiste. Le ministère poussera-t-il plus loin la résignation? Nous verrons bien.
10 avrU.
Savez-vous ce que j'entends dire ici de tous les côtés ?
J'entends dire :
Que dans le Luxembourg, on parle allemand;
Que, par conséquent, le Luxembourg est province allemande, allemande comme la Bavière;
Que le Luxembourg, qui faisait partie de l'ancienne Confédéralion germanique, doit faire partie de la nouvelle;
Que si, en 1816, le roi de Prusse et le roi des Pays-Bas convinrent de tenir garnison commune dans la forteresse de Luxembourg, ce fut afin de pourvoir « à la défense combinée de leurs États respectifs » ;
Que l'article 2 de la convention du 8 novembre 1816 le dit d'une manière formelle ;
Qu'ainsi, l'occupation de la forteresse du Luxembourg par des troupes prussiennes a un caractère prussien et non pas un caractère fédéral;
Que, d'après cela, le Luxembourg ne saurait être regardé d'une manière absolue comme la propriété du roi des Pays-Bas;
Qu'il ne lui était pas loisible d'en disposer sans le consentement de la Prusse, et qu'iiravait reconnu lui-même en faisant de ce consentement une condition de la vente projetée;
Que toutes ces circonstances devaient être connues du gouvernement français lorsqu'il se prêta aux ouvertures du roi de Hollande;
Que, dès lors, son premier soin aurait dû être de s'assurer des dispositions de la Prusse ;
Qu'il avait commis une grande faute, en négligeant cette précaution indispensable;
Que l'éclat donné à la négociation ne pouvait manquer d'irriter de plus belle les susceptibilités nationales de l'Allemagne, et d'ajouter à l'énergie du mouvement qui la pousse dans les bras de M. de Bismark;
Que, faute d'avoir prévu ce résultat, le gouvernement français se trouve avoir enfermé sa politique dans une impasse :
Mais que, cela étant, la France ferait bien d'en prendre son parti et de penser à autre chose ;
Que, après tout, l'occupation de la forteresse de Luxembourg n'a, au point de vue stratégique, qu'une impor<^ tance très secondaire;
Qu'à voir la question de haut, la sécurité d'un pays repose, non sur la possession de telle ou telle ligne de frontières, mais sur les rapports de bon voisinage qui naissent d'une confiance mutuelle ;
Que se préoccuper du danger d'une agression germanique est folie pure ;
Que la France est assez riche, assez puissante, assez favorisée de la nature, pour n'avoir rien à craindre, en se contentant d'être la France;
Que, dans la question récemment soulevée , elle ne saurait, il est vrai, reculer sans que son amour-propre ait à en souffrir, mais que cela vaut encore mieux pour un peuple que déjouer ses destinées à pile ou face.
Il y a du faux et il y a du vrai dans cette appréciation.
Quand les Anglais affirment qne le Luxembourg est une province allemande, ils font trop bon marché de l'his* toire. On ne voit pas bien sur quel droit, tiré des traditions ou des traités, l'Allemagne se fonderait pour réclamer comme sien un pays qui a tour à tour appartenu
hA QUESTION DU LUXEMBOURG. M
à la maison française de Bourgogne, à la couronne d'Espagne, à la maison d'Âutrich^ comme souveraine des Pays-Bas, et à la France, qui Ta possédé à deux reprises différentes, et dont il a fait partie pendant soixante-douze ans. Si les Luxembourgeois veulent être Allemands, à la beone heure; mais, alors, pourquoi trouve-t-on absurde, en Angleterre, qu'on les interroge à cet égard, et qu'on leur laisse le soin de trancher la question? Que la plupart d'entre eux parlent allemand, soit. Mais que dirait l'Angleterre, si la France s'autorisait, pour envahir la Belgique, de ce que les Belges parlent français? Encore est^il à remarquer que, dans le Luxembourg, la langue officielle est la langue française. Peut-être les Anglais ne verraient-ils pas beaucoup d'inconvénient à ce qu'on apf»liquât à l'Alsace, où les cœurs sont si éminemment français, l'argument qu'avec tant de complaisance ils appliquent au Luxembourg; mais qu'ils nous pardonnent de ne pas, sur ce point, partager leur indifférence !
Quand les Anglais nomment le Luxembourg une pro** vince allemande, ils oublient qu'en 1830, les LuxembourgeoiSydès qu'ils se crurent libres de disposer de leur sort,, demandèrent, d'un commun élan, à être réunis, non pas à l'Allemagne, mais à la Belgique ; ils oublient que, si, à cette époque, les Belges protestèrent avec tant d'animation contre le protocole du 20 décembre, qui leur était pourtant si favorable, ce fut parce que ce protocole réservait les droits du roi des Pays-Bas et de la Confédération germanique sur une province qui se considérait comme belge, brûlait d'être belge, avait toujours été réputée partie intégrante des provinces méridionales des Pays-Bas^^ n'avait été créée grand-duché en 1815 que par suite d'un échange fictif; ils oublient que cette prétention fut en partie confirmée par le traité des !24 articles, traité au bas duquel la signature de lord Palmerston figure, à côté de celles d'Esterhazy, de Wessemberg, de Talleyrand, de
Bulow, de Liéven et de Maluszewicz; ils oublient que, depuis le mois d'avril 1839, la Belgique possède, sous la sanction des grandes puissances européennes, toute cette partie du Luxembourg qui comprend les villes d'Ar- Ion, de Bastogne, de Houfalise, de Neufcbâteau, de Bouillon. Est-on d'avis, en Angleterre, que la Belgique détient de la sorte une portion du domaine allemand, et qu'elle est tenue à restitution, en dépit de ce principe proclamé par la Prusse elle-même, dans le protocole du 18 février 1831, comme le principe supérieur de droit public, comme la garantie suprême de la civilisation européenne : « Les traités ne perdent pas leur puissance, quels que soient les changements qui interviennent dans l'organisation intérieure des peuples? » '
La question de savoir si les Prussiens,-maintenant que la Confédération germanique est morte, morte sous leurs coups, ont droit d'occuper en son nom, et seulement en vertu d'un intérêt prussien, la forteresse de Luxerabourg; cette question n'est pas aussi simple qu'on veut bien le dire ici; mais ce qui est incontestable, c'est que la prudence commandait de n'ouvrir l'oreille aux propositions du roi de Hollande qu'après avoir sondé les dispositions delà Prusse, et bien calculé la portée des complications qui pouvaient naître de l'hostilité de son attitude, — à moins toutefois qu'il n'y eût parti pris de passer outre à tout risque, supposition trop grave pour qu'on l'admette à la légère.
Quoi qu'il en soit, — et, sous ce rapport, les Anglais raisonnent juste, — la situation qu'on a faite à la France est difficile.
Sans doute, il ne faut pas s'exagérer l'importance de l'occupation de cette forteresse de Luxembourg parles Prussiens. Les forteresses ont perdu de leur valeur depuis que, la guerre se faisant par grandes masses, on peut, en masquant une place par un nombre suffisant.
quoique restreint, de soldats, la laisser derrière soi. C'est ce que me disait hier un colonel de mes amis, et je n*ai pas qualité pour dire le contraire. Mais une chose me frappe : cette importance que les Anglais se hâtent si fort de nier, les Allemands, eux, Testiment considérable : témoin les considérations stratégiques développées par la Gazette de V Allemagne du Nord, à Tappuide cette assertion : « Dans le cas d'une guerre avec la France, un Luxembourg prussien serait pour nous tme nécessilé.
Mais pourquoi prévoir les malheurs de si loin? Quel rempart vaut la confiance dont deux nations voisines sont animées l'une à l'égard de l'autre? Ceux qui parlent ainsi n^ prennent pas garde que, dans l'état actuel du monde, la destinée des peuples dépend trop souvent d'une volonté qui n'est point la leur. L'Allemagne créée par le vœu spontané des populations, l'Allemagne une dans la liberté, aurait eu nos plus ardentes sympathies; mais nous est-il possible de nous confier sans réserve à la modération de l'Allemagne , une dans le despotisme ? L'exaltaliun extraordinaire du sentiment de nationalité, de Tautre côté du Rhin, l'irrésistible pouvoir dont celte exaltation a investi M. de Bismark, la popularité inattendue qu'elle vaut au roi de Prusse, l'ascendant qu'elle donne au parti militaire, l'ombre qu'elle jette sur toutes les questions où la liberté seule est en jeu, le libéralisme allemand mis hors de combat, le droit de conquête officiellement proclamé, l'invasion de la France devenue un thème de polémique : tout cela n'a-t-il rien dont doivent se préoccuper les amis de la liberté enfants de la France?
Et quand je rapproche ces deux mots, France, liberté, c'est qu'en effet je regarde leur d ivorce involontai rc comme une calamité purement accidentelle. Non, le rôle civilisateur de la France n'est point épuisé, et la flamme de ce génie communicatif, cosmopolite, qui lui était propre, n'a point jeté sa derrière lueur; non, il n'a point cessé d'être
indispensable au futar triomphe de la justice dans le monde, ce pays qui fut le théâtre de la seule grande épopée historique qui ait eu un caractère d'universalité : la Révolution. Ce n'est donc pas obéir aux inspirations d'un étroit égolsme national que de vouloir la France forte, bien gardée, invulnérable. Qui s'inquiète de sa puissance, s'inquiète de l'avenir du principe de délivrance et de solidarité que cette puissance est tôt ou tard appelée à servir.
 entendre les Anglais, nous n'aurions affaire, aujourd'hui comme autrefois, qu'à une Allemagne intellectuel'lement très active, mais politiquement très paresseuse, étrangère à l'ambition des conquêtes, bercée par ses phi^ losophes, et à moitié endormie dans ses pensées. Ah ! ce n'est pas ainsi que les Anglais parlaient lorsque l'inva" sion du Danemark leur vint causer une émotion si profonde. A l'aspect de la Germanie tout entière debout, frémissante, et saluant de ses clameurs enthousiastes les exploits du maréchal Wrangel, ils se demandèrent avec stupeur ce qui arriverait si jamais, son unité conquise, elle se livrait à un Napoléon allemand. J'ai sous les yeux certains journaux anglais, les mêmes qui affectent de rire des soucis que Berlin nous donne, et j'y lis, à la date du -mois de mai 1864, qu'un Napoléon allemand, fût-il loin d'avoir le génie du Napoléon" français, serait bien plus formidable, celui-ci, dont le point de départ était à une des extrémités de l'Europe, ayant eu du chemin à faire avant de frapper aux portes des capitales convoitées, tandis que l'autre les atteindrait en quelques bonds. J'y lis encore qu'auprès des luttes gigantesques que l'Allemagne, unie sous un despote, serait en état de provoquer, les guerres de la Révolution française et de l'Empire n'auraient été que jeux d'enfant. J'y lis enfin que l'Allemagne, despotiquement gouvernée, militairement organisée, et munie d'une flotte, toucherait à la domination universelle.
Kêves que tout cela ! Je le veux bien; mais n'est-ii pas étrange que ces rêves aient été faits dans cette Angleterre qui, aujourd'hui, affecte, je le répète, de trouver nos appréhensions ridicules ?
Où l'Angleterre a raison, mille fois raison, c'est quand, par la voix de ses plus importants organes, elle cherche à nous sauver, en cette circonstance, de la tentation de prouver notre vaillance, que personne. Dieu merci, ne met en doule.
L'évacuation de la forteresse de Luxemdourg par les Prussiens ne nous préserverait pas du danger dont peut nous menacer l'absorption de l'Allemagne par la Prusse, danger qu'il aurait fallu prévoir, mais qu'il est trop tard maintenant pour prévenir. Verser, en vue d'un si maigre avantage, des torrents de sang, dépenser des millions, jouer tout et tout risquer, ce serait bien véritablement donner dans ce que Douglas Jerrold appelait la folie de Vèpée.
Il importe, d^ailleurs, de se rendre un compte exact de la situation. Dans un conflit avec la Prusse, quels seraient, en ce moment, nos alliés et quels seraient nos adversaires? Vous avez pu juger par le discours de lord Stanley que le gouvernement britannique se renfermerait dans le rôle de spectateur. Nous n'aurions assurément pas la Russie avec nous, et devrions nous estimer heureux, si nous ne Tavions pas contre nous. La Bavière, cela va sans dire, se précipiterait dans la mêlée avec une passion dont témoigne assez le langage de ses journaux, plus violent encore que celui des feuilles prussiennes. La Belgique, dont le roi est attendu à Berlin vers la fin du mois, ne pourrait guère faire des vœux pour le succès d'un peuple voisin, dont le succès même lui rendrait le voisinage plus inquiétant. Et l'Italie? J'estime que c'est la calomnier que de la croire capable de se tourner jamais contre la France; mais enfin, c'est ce qu'on croit ici, et un des correspondants du
Times lui écrit : « La publicalion de la lettre flatteuse adressée au comte de Bismark par Victor-Emmanuel est considérée à Berlin comme un avis au lecteur, j'entends au lecteur français. »
Il est vrai que notre armée est une des premières qui soient au monde ; mais ceux qui pensent que le vrai patriotisme consiste à servir son pays, non à je flatter, ceux-là doivent à la France de lui rappeler qu'il ne suffit pas de faire un pacte avec la mort pour faire un pacte avec la victoire. Certains prodiges ne sont possibles que saus l'influence de certaines idées, et nous ne sommes pas à l'époque où la Convention décrétait, avec certitude d'être obéie, que tel jour, à telle heure, l'ennemi serait vaincu!
Le triomphe, d'ailleurs, serait-il tout profit, s'il devait avoir pour résultat, en même temps que l'essor de l'esprit mililaire, l'ajournement indéfini de la liberté?
Quant à la question de dignité, ne serait-il pas temps d'examiner jusqu'à quel point l'honneur d'un peuple est engagé par des actes sur lesquels il n'a point été consulté, qu'il n'a point connus, et qui n'auraient pas eu lieu, peut-être, si on les eût soumis à son appréciation!
Et puis la souffrance infligée à notre amour-propre par l'adoption d'une politique plus réfléchie que passionnée, celte souff'rance ne serait pas sans consolation ni sans fruit, si elle nous conduisait à bien comprendre la leçon qui y serait renfermée, savoir : que là où il y va de l'intérêt de tous, le concours des lumières de tous n'est pas de trop, et que l'exercice du pouvoir personnel implique ce qui n'existe point : l'infaillibilité.