PLAN DB RÉFORME PARLEMENTAIRE
Ainsi, ce qiM M. Gladstone proposait, pour toute ré* forme, c'était de substituer à un chiffre arbitraire un ^ autre chiffre non moins arbitraire, cjuoiqu'un peu moins élevé.
li traçait une ligne inflexible au-dessous de laquelle il n'y aurait plus eiTque des individus, dispensés du payement personnel des taxes, mais rayés en fait de la liste des citoyens. Des chefs de famille très respectables seraient restés marqués du sceau de la réprobation politique, comme coupables du crime de pauvreté. C'était toujours le régime des censitaires : hors de la richesse, point de salut.
Oh ! certes, il est facile aux adversaires du bill ministériel de mettre eu relief les anomalies dont il serait la source. En Ecosse, où le Small Tenements Act n'a pas été introduit, tous les householders seraient admis sans conditions, tandis qu'(;n Angleterre, 500 000 ne le seraient que conditionnellement. A Sheffield, où il n'y a pas de| compound householders 28 000 personnes entreraient de plein saut dans le sanctuaire, tandis qu'à Birmingham, où a prévalu un autre mode de percevoir les taxes, 36 000 personnes trouveraient devant elles une porte, non pas fermée à clef, si Ton veut, mais qu'il leur faudrait pousser avec un effort pénible. A Leeds, la seule partie de la ville où le Small Tenements Act n'ait pas pris racine étant un des faubourgs, ce faubourg pèserait plus dans la balance électorale que la ville tout entière. Et que dirait 6radford,si le bill passait? Que dirait Preston? Que diraient Halifax, Salford, Blackburn, Macclesfield, Dudley, et tant de villes importantes, où les compound householders sont en force? Leur suffirait-il, à ces intelligentes cités, pour se contenter de la part qui leur aurait été faite, de savoir que de misérables petits bourgs : Thetford, Tothes, Thhrsk, Ashburton, etc., devront à cette circonstance, qu'ils n'ont pas ^adopté le
iU DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
Small Tenements Acty d'acquérir le household suffrage d'emblée? Et l'Angleterre, que gagnerait-elle à ce que te droit de suffrage fût étendu là où règne la nuit^ et restreint, là où il fait grand jour?
Tout cela est monstrueux, c'est cerlaîn, et que prouve tout cela?
Que le bill ministériel ne saurait être accepté tel qu'il est ? D'accord ; mais quelle nécessité y a-t-il pour qu'il reste tel? Est-ce que les libéraux, qui sont en majorité dans la Chambre, ne peuvent pas le modifier en comité, dans le sens de la démocratie, en dégageant le principe, qui est excellent, des restrictions qui sont absurdes? Ne dépend-il pas d'eux que le household suffrage pur et simple, sorti triomphant de l'épreuve, élève à la dignité de citoyen tout homme qui a un foyer, lé gouvernement d'une famille, et qui tient à la société par le plus sacré des liens : l'accomplissement des Revoirs d'époux et^ de père?
Voilà ce qu'ont dû penser les quelques membres de l'opposition libérale qui veulent une réforme sérieuse, et ce qu'ont affecté de penser lés pseudo-réformistes, qui, ne voulant à aucun prix risquer leurs sièges, et brûlant A'en finir au moyen d'une réforme quelconque, ne cherchaient qu'un prétexte pour déserter M. Gladstone, poussant droit au renversement du ministère.
Fournir aux premiers une bonne raison pour se séparer de lui, et aux seconds un prétexte plausible pour le trahir, était la grande faute à éviter, et c'est précisément cette faute que M. Gladstone a commise. Les ti'ansfuges du 12 avril ont pu dire, et c'est en toute sincérité que quelques-uns d'entre eux ont dit : « Nous ne votons pas pour l'amendement, ou, plutôt, pour la contre-proposition de M. Gladstone, parce que nous ne saurions renoncer à la possibilité d'obtenir le household suffrage pur et simple, et parce que nous ne saurions préférer, comme
base de la réforme que le peuple attend de nous, ce qui n'esfqu'un chiffre à ce qui est uii principe.
Il est sûr que, dans les villes où, comme celles d'Ecosse, il n'y a pas de compound householdersy le bill ministériel, même non modifié, émanciperait -politiquement taus les chefs de maison, depuis le premier jusqu'au dernier, tandis que le système de M. Gladstone, en aurait rejeté un grand nombre dans la catégorie des exclus. M. Dalglish, libéral très honnête et très convaincu, a déclaré, dans le cours des débats, qu'il ne pouvait, en conscience, voter la destruction d'un bill qui dans Glasgow, dont il est le représentant, ajouterait 40 000 citoyens à là liste dès électeurs. La désertion, et, par suite, la déroute du 12 avril, ne sont-elles pas, en partie, expliquées par une déclaration semblable? Et faut- il s'étonner si, pendant que des libéraux tels que MM. Dalglish, Bass, Ma Cullah Torrens et J. Clay le décaissaient, M. Gladstone avait le triste honneur d'être appuyé par les votes dé cinq conservalisles de la trempe de M. A-H. Baving, de lord Cranborne, de M. Earle, de sir W. Heathcote, de M. Beresford Hope et de M. Hubbard?
Il est vrai que ce n'a pas dû être pour lui une médiocre consolation que de compter, parmi ceux qui restaient fidèles à sa fortune, des hommes aussi haut placés dans la faveur populaire que MM» Bright, Forster et Stansfeld. Mais pourquoi ces messieurs l'ont-ils soutenu, malgré leur préférence bien connue pour le household suffrage? Uniquement parce qu'ils savaient le ministère bien résolu à ne pas céder sur la condition du payement personnel des taxes, et, qu'ils jugeaient, eux, la conservation d'un nriinistère tory achetée trop cher au prix du household suffrage ainsi Youtilé. •
Quoi qu'it en soit, 9f . Gladstone, dès qu'il succombait en quelque sorte sous les coups de son -propre parti, n'a-
vait plus qu'une chose à faire : abdiquer son rôle de leader. Et voilà ce qu'il a fait ou paru faire, du moins en ce qui touche la question de laréforme, dans la lettre, fort vague d'ailleurs et intentionnellement obscure, qir'il a écrite à H. Crawford.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que cette abdication, réelle ou supposée, semble n'être pas du goût des conservatistes. lis se sont répandus en lamentations comiques sur ce que la patrie était menacée de n'avoir pas à la tète du parti libéral le seul homme capable de le conduire; sur ce que la machine constitutionnelle risquait de manquer d'un de ses ressorts nécessaires : une opposition parlementaire forte, et bien dirigée. Oui, chose plaisanté, les Troyens craignent qu'Achille ne mène plus les Grecs au combat.
Ce serait à n'y rien comprendre, s*il y avait encore un véritable combat à livrer. Mais non. Les ministres sont il peu près certains maintenant de faire passer leur bill, moyennant certaines concessions auxquelles ils sont parfaitement disposés. Ce bill — ils le sentent bien — ne Xîontèntera guère le peuple, et ils ne seraient pas fâchés que M. Gladstone, en y travaillant, eût sa part de responsabilité. « Le bill de réforme- de 1866, dirait-on alors, «st un édifice dont les tories ont dessiné le plan, déterminé les proportions, surveillé la construction, et ils ont employé M. Gladstone en qualité de manœuvre! Je conçois que M. Gladstone répugne à ce rôle. »
Celui qui aurait, peut-être, de quoi le tenter serait de se faire, hardiment, l'homme du peuple. <( Voulez-vous devenir notre chef, oui ou non? » lui demandait naguère, dans une lettre que le Times a publiée, M. Ernest Jones. Mais M. Gladstone est un esprit trop clairvoyant pour être un esprit résolu.
En attendant, les artisans de la réforme parlementaire' sont à l'œuvre. Hier, le ministère a été battu, à la majo-
rite de 81 voix, ^ur la question du terme de résidence, qui a été réduit de deux ans à douze mois. Mais cette défaite n'a rien de grave. Elle était prévue, et, assuret-on, désirée par M. Disraeli, qui, pour se mettre en règle avec les intraitables de son parti, était bien aise de n'avoir l'air de céder qu'aux volontés, impérieusement formulées, delà Chambre des communes. Cependant, comme H. Horsman le lui a reproché, lui-même avait affirméy dans une circulaire du 9 avril, que le ministère considé* rail le terme de deux années de résidence comme une question vitale^ Mais on s'était ravisé depuis ; et, dans les régions où se joue le jeu de la politique, les centradictions ne comptent pa^:
On aura donc, selon toute apparence, une réforme i parlementaire qni sera nn compromis, quelque chose de très factice, de très artificiel, de* très illogique, de fort peu simple; mais, à cause de cela, en harmonie avec l'esprit anglais, tel qu'il domine dans les classes gouver nantes.
Reste à savoir si le peuple qui, même en Angleterre, croit que la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un antre, se tiendra pour satisfait J'en doute. Tant qu'on laissera de la marge à lagitation, l'agitation continuera. Et, tenez, pas plus tard qu'après-demain, lundi , une nouvelle et redoutable démonstration doit avoir lieu. La c Reform League » prétend tenir dans Hyde-Park un meeting monstre. M. Walpole affirme que Hyde-Park ea* à la reine, et que les jardins sont faitspour qu'on s'y promène. Yaura-t-il collision entre la foule et la police? La paix de Londres sera-t-elle sérieusement troublée ? C'est ce que.je vous dirai... après-demain.
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