‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 28 sur 106 · GRANDE MANIFESTATION DE LA REFORM LEAGUE · texte numérisé non relu

GRANDE MANIFESTATION DE LA REFORM LEAGUE

yait être retirée qu'au moyen d'un avis donné individuellement à chacun de ceux qu'on voudrait exclure. Or^ comme il n*est pas aisé d'employer un moyen de ce genre à Tégard de quarante ou cinquante mille hommes rassemblés, il en résultait que, légalement parlant, le pouvoir devant le meeting était désarmé.

Je suis trop poli pour appliquer aux assertions hasardée,s par H. Walpole, dans la séance de vendredi, certains mots latins, très rudes, dont Pascal se sert dans les provinciales, en reprochant aux jésuites de prendre de trop grandes libertés avec la vérité; mais il est certain que parler comme faisait le ministre de Tintérieur vendredi dernier, après le résultat d'une consultation >qui remontait au mois de juillet 1866, c'était^ suivant l'expression de Swift, « dire la chose qui n'est pas j^.

M. Walpole espérait sans doute par là arrêter la a Reform League » ; mais la' « Reform League » a pour président M. Beales, qui est un « lawyer » (un homme de loi). D'ailleurs, la ligue s'était avancée bien loin déjà, et, si le comité, en cette occasion, avait fléchi, adieu son influe\)ce sur le peuple! Il fut donc décidé qu'on passerait outre, et qu'on repousserait, s'il le fallait, la force par la force.

Il ne s'agissait plus que de' savoir quel parti prendrait f gouvernement, placé dans l'alternative, ou de frapper fort ou de céder. Si je suis bien informé, M. Disraeli était pour qu'on frappât fort à tout risque ; M. Walpole, homme très doux et qu'époiivs^ntait la responsabilité du sang versé, ét9it pour qu'on cédât : telle a été aussi, dit-on, l'opinion, impérieusement formulée et transmise par le télégraphe, de la reine.

Quoi qu'il en soit, c'est Te parti de la violence qui, au dernier mdment, a eu le dessous.

Et voilà comment il est arrivé que, dimanche, une

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cinquantaine de mille hommes — ceux-ci disent plus, ceux-là moins, — se sont très paisiblement réunis dans Hyde-Park, et y ont, sans encombre, sans obstacle^ sans accident d'aucune sorte, sans désordre d'aucune espèce, écouté ce que leurs orateurs avaient à leur débiter et humer Tair du soir à pleins poumons.

Les conservatistes sont furieux. Ils ne se consolent pas de la défaite de leurs ministres de prédilection. La faiblesse de M. Walpole leur fait, assurent-ils, mal au cœur. Que prétendent-ils donc? Faudra-t-il, une autre fois, pour satisfaire en eux le sentiment d'une noble fierté, qu'on mette Londres à feu et à sang?

LES « COMPOUND'HOUSEHOLDERS ».

Avant-hier, pour donner à une députation de la « National ReCorm Union » une idée de ce qu'est le parti libéral dans la Chambre des communes^ M. Gladstone racontait l'anecdote suivante :

Dans un comté du pays de Galles où l'on ne chasse guère, et où, par conséquent, ce qui tient à la chasse est chose peu familière aux habitants, il advint un jour que les chiens dépassèrent la limite ordinatre, et qu'un des chasseurs perdit la piste. Ayant rencontré un paysan « Avez-vous vu le renard ? demanda notre gentilhomme. — Oh! oui, répondit ïe paysan; il était tout petit, et il s'est mis à grimper sur un arbre. » Ce renard était un écureuil.

LES < GOMPOUND HOUSEHOLDERS *. 133

Tel est, décrit par son chef. d'hier, — je n'ose pas dire par son chef d'aujourd'hui, — le parti libéral dans la Chambre des communes. C'est un animal iout petit, tout petit, que d'aucuns {w*ennent pour un renard, mais qui n'est qu'un écureuil.

Il est très vrai, néanmoins, que le parti libéral, ainsi nommé, est en grande majorité dans la Chambre des communes; mais Dieu sait avec quelle prestesse celte majorité se fait minorité, dès qu'il s'agît d'une question quelque peu grave !

Aussi le cabinet de lord Derby a-t-il pu crier, après la séance de jeudi dernier : « Vivent nos amis les ennemis! »~ car c'est bien véritablement à ses ami$ les ennemis qu'il a dû de remporter une victoire digne de figurer, dans l'histoire des mystifications parlementaires, à côté de celle du 12 avril.

Le combat, cette fois encore, s'est livré sur le corps du compound housekolder^ que MM. Gladstone et Bright ont disputé à M. Disraeli avec un acharnement qui rappelle celui des Grecs et de^Troyens se disputant le corps de Patrocle.

Mais je vois d'ici mes lecteurs s'impatienter; je les entends dire : ^ Qui nous délivrera An compound householder? 1 lis ont, parbleu, bien raison. Ah! si j'étais libre de suivre mon penchant, de quelle âme ravie je leur ferais grâce de cet être insupportable dont le nom est impossible à traduire en français, et dont l'existence se rattache à des anomalies auxquelles le bon sens gaulois ne comprend rien! Que fair«, pourtant? Comment vous tenir au courant de la politique anglo-saxonne, sans vous parler de ce qui se trouve être, depuis plusieurs mois, la grande préoccupatioft de l'Angleterre, son idée fixe, son tourment de chaque jour, son cauchemar de chaque nuit? Ma foi, s'abstienne de me lire qui n'en aura pas le courage!

Tîf. ' 8

J'ai expliqué de mon mieux ce qu'on entendait ici par le Small Tenements Ad, Voici comment les choses se passent là où cet acte est en vigueur.

Supposcms 20 maisons de mince valeur louées à 20 tenants ou locataires par celui qui en est le landlord où propriétaire. Si chacune de ces maisons doit payer une taxe d'une Jivre sterling, c'est SO livres sterling que la paroisse aurait à recevoir. Mais, parmi les tenants dont il s'agit^ il se peut que les uns payent régulièrement, les autres avec difQculté, et que d'autres ne payent pas du tout. Que fait la paroisse? S'autorisaot du Small Tenements Acty elle a recours au landlord, et lui demande de> se charger du payement des taxes locales qui iacombent à ses divers tenants, sauf à lui à rentrer dans ses avances par une augmentation proportionnelle du prix des loyers. Mais il est clair qu'en se prêtant à cet arrangement, le landlord court un risque : celui de ne rien recevoir de ceux de ces tenants qui payent mal ou ne payent point ! Il est juste qu'il soit couvert de ce risqne; et le dédommagement qui lui est dû serait encore plus de rigueur, si, comxjne cela arrive souvent, il avait à répondre du payement des taxes, même pour celles de ses maisons qui ne sont point occupées, ou ne le sont que temporairement. De là une déduction de2& p. 100 au moins consentie en sa faveur. Âinài, dans le cas supposé, au lieu de payer à la paroisse 20 livi'es sterling, il ne lui en payera que 15, et en retiendra 5 pour parer aux pertes qu'il pourrait faire en se faisant receveur des taxes au profit de la paroisse. C'est cet arrangement qu'on appelle eompounding^ et ceux dont le landlord paye les taxes, en se récupérant au moyen d'une augmentation proportionnelle des loy^s, sont ce qui constitue cette classe des compoàênd househol'' ûeriSy autour de laquelle on a soulevé tant de poussière et fait tant de bruit. • .

Mais le loyer du compound householder comprend-il

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toui lé montant de la taxe due par la maison, ou seulement ce que le landlord a avancé, ou enfin quelque chose qui est entre les deux? Ce point a été controversé, et il est, en effet, assez probable qu'à cet égard, la pratique varie quelque peu, suivant les circonstances et les localités. Mais qu'en tbèse générale tout le montant de la taxe due soit payé, sous forme d'augmentation de loyer,' par le tenant et que le landlord recueille de la sorte, pour prix de ses risques et de son entremise, tout le bénéfice de h déduc* tion de 25 p. 100, c'est ce que M. Gladstone a toujours soutenu, et ce que M. Disraeli, après l'avoir nié, a fini par admettre; si bien que le ministère est parti de ce fait même, pour modifier son projet primitif, dont le bill discuté jeudi dernier est une velle édition, revue et corrigée.

Gorrigée?£ntendons-nous.

Dans le bill, nouvelle édition, M. Disraeli, s'adressan au compound householdefy lui tient à peu près ce lan^ gage :

€ Mon ami, nous ne dë'mandons pas mieux, mes coliques et moi, que de vous faire électeur. Mais nous estinions qu'on n'est un brave homme, un respectable père de famille, un bon citoyen, que lorsque, au lieii de payer ses taxes par l'entremise du landlord^ on s'acquitte directement. Le point essentiel, ce n'est pas qu'on s'acquitte, c'est qu'on le fasse en personne; distinction subtile en apparence, mais sur laquelle repose, sans «que cela y paraisse, le salut de la société. Nous reconnaissons que vous contribuez tout autant aux charges de l'État d!une manière que de l'autre; mais, pour des raisons inaccessibles aux intelligences vulgaires, nous préférons lasecfMide forme à la première. Si donc vous voulez prendre part aux affaires publiques, montrez-vous digne de cet honneur, en allant droit à la paroisse lui offrir votre argent. Vous me direz que vous l'avez déjà versé entre

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les mains du landlord. Que cela ne vous inquiète point : nous avons décidé que le landlordy dans ce caâ, serait tenu de retrancher de votre loyer la somme qui, dans ce loyer, représente le montant de la somme due. De cette façon, tout ira bien : le landlord n'aura nul sujet de se plaindre, puisqu'en perdant le bénéfice des 25 p.^lOOqui lui étaient alloués, il serait quitte de la responsabilité et des risques dont ce boni était le dédommagement; vous, de votre côté^ vous deviendrez un personnage dans TÉtat, sans dépenser un farthing de plus, et sans que votre admission sur la liste des électeurs mette la patrie en danger. » •

A'ce beau discours, le premier compound householder venu répondra, ce me semble :

« Monsieur le ministre, je vous remercie de vos bonnes dispositions à mon égard, mais je les voudrais plus effectives. Daignez remarquer que, si je paye mes taxes par l'entremise de mon landlord, ce n'est pas faute d'aimer ma femme et mes enfants, d'être un bon chrétien et un bon patriote : ce que j'en fais est pour me conformer aux décisions de la paroisse, qui trouve ce mode de lever les taxes plus facile, plus économique. Ce n'est pas une raison pour que vous ayez mauvaise opinion de moi. Du reste, si vous me jugez dépourvu des qualités requises pour l'exercice du droit de suffrage, je ne vois pas bien comment le fait de payer par les mains de Pierre au lieu de payer par les mains de Paul me donnerait soudain toutes les vertus qui me manquent. Vous reconnaissez aujourd'hui que le chiffre de mon loyer comprend tout le montant de mes taxes : que vous faut-il de plus? Je remplis dans toute leur étendu^ ces devoirs du contribuable, qui, selon vous-même, justifient la jouissance des droits du citoyen : encore une fois, que vous faut-ii de plus? En vérité^ Jacques est bien heureux d'appartenir à une paroisse qui n'a. pas jugé à propos d'adopter le

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Small Tenemenis Act : il résulte de celte circonstance qu'il est digne d'entrer dans le sanctuaire; et moi qui le vaux, je m'en flatte, moi qui occupe une maison qui vaut la'sienne;moi qui contribue aux charges publiques, exactement dans la même proportion que lui, je n^érite qu'on , me laisse à la porte, parce que ma paroisse a eu le bon esprit de lever les taxes suivant le mode qui s^été reconnu le plus avantageux à la communauté! Est-ce juste? Estce raisonnable? Vous me direz qu'il ne tient qu'à moi de me soumettre au régime de la contribulion personnelle; qu'il ne m'en coûterait que d'aller me faire inscrire chez le registraire.Âh! vous croyez? Eh bien, laissez-moi vous dire ce que vos exigences auraient de gênant pour les 500 000 individus qui appartiennent, en Angleterre, à.ma catégoriel Vous vivez, monsieur le ministre, dans de hautes régions où la visite d'un receveur de taxes n'est pas une affaire. Mais, pour nous autres pauvres gens, cette visite n'a rien de réjouissant, je vous jure. Il vient toujours, le maudit personnage, au moment où nous l'attendons le moins et où nous avons les poches vides. Mettre de côté, , semaine par semaine^ de quoi le satisfaire quand il se pré- ^ sentera, il n'y a pas à y penser : qui a peu est naturellement entraîné à dépenser au fur et à mesure tout ce qu'il a, chaque jour amenant son cortège de besoins et de besoins pressants. C'est pourquoi nous trouvons fort commode d'avoir pour receveur des taxes notre laiidlordy que nojs payons chaque semaine, et conséquemment par très tites sommes. Le fardeau est moins lourd étant divisé. La paroisse y trouve son compte, et nous y trouvons le nôtre. Ce n'est pas tout. Votre système nous condamne, si nous voulons devenir électeurs, à entrer avec notre landlord dans des arrangements nouveaux. Rude épreuve, vous allez le comprendre. Voici un landlord qui possède 20 maisons, pour lesquelles la somme totale des taxes à payer est, je suppose, de 20 livres sterling.

De ces ÎO maisons,. iO sont louées à des tenants qui payent bien, 5 le sont à des tenants qui payent mal, et sont tantôt occupées tantôt vides. Le landlord se charge . du payement des taxes que doivent les 20 maisons; et la paroisse, en considération de la responsabilité qu'il assume et des risques auxquels il s'expose, ne lui demandeque 15 livrés sterling, au lieu de 20, lui offrant de la sorte un boni de 5 livres sterling. Si la condition de la contribution personnelle est acceptée par les 10 tenants qui payent bien — et il n'est pas douteux que, si elle est acceptée, ce sera par ceux-là — qu*arrivera-t-il ? Il arrivera que le landlord, ayant à déduire du loyer de ces 10 te^ nants le montant de leurs taxes, désormais payées par ' eux-mêmes, c'est-à-dire 10 livres sterling et à verser aux mains de la paroisse, pour les dix maisons quirestent, la moitié de 15 livres sterling ou 7 livres sterling 1/2, aura 17 livres sterling 1/2 à dojiner, au lieu de 15; .et, d'autre part, celles de ses maisons pour lesquelles il continuera de se porter garant, ne seront phas que celles qui sont occupées par de mauvais tenant s, ou ne sont pas occupées du tout. Sa situation sera donc pire qu'elle ne Tesaujourd'hui. Et dès lors, n'est-il p'as à prévoir qu'il dira aux tenants qui voudraient acquérir le droit de suffrage : (c En Vous soumettant au principe de la contribution personnelle, vous me faites un tort manifeste. Ayeî cônséquemment pour agréable que j'augmente votre loyer, ou chercbez ailleurs. » Voilà la guerre allumée entre les landlords elles tenanls;\oi\k les premiers rendus hostiles à l'érajineipalioii politique des secpnds; voilà la foule des compound householders qui sont pauvres, réduite ou à renoncer au droit de suffrage, ou à voir modifier, à son grand détriment, les termes du contrat passéavecle landlord. Pourquoi nous placer, monsieur le ministre, dans cette triste alternative? Serait-ce pour nous décourager, ' poiir nous barrer la roule du scrutin, pournous prendre

LBS « COMPOUND HOUSEHOLDERS i. m

ce que tous aTez ^aircle nous offrir? Je suis, monsieur le ministre, trop poli pour le dire; mais les malveil«lants pourraient le croire, et, je vous en avertis, cela fait jaser. »

Mes lecteurs ont, dans ce petit dialogue, un résumé aiissi bref et aussi clair qu'il m'a été donné de le faire du très long et très embrouillé débat qui s'est terminé,* jeudi, par une victoire du ministère, plus éclatante encore que celle du 12 avril. En vain les puissantes et nombreuses considérations qui militent contre le bill ministériel ont-elles été présentées avec beaucoup de modération par H. Hibbert, avec beaucoup de force par M* Gladstone,, et avec une rude insistance par M. Bright ; en vain M. John Stuart Mill a-t-il montré, dans un discours incisif et péremptoire, que le système proposé fournissait à la pratique de l'achat des votes des procédés aussi faciles qu'ingénieux, et ouvrait toutes grandes les •écluses delà corruption électorale, la Chambre des communes n'a voulu entendre à rien. Une majorité de 66 voix en faveur du ministère! Il y a certes là de quoi le consoler dés résultats de sa dernière campagne contre lac Reform League :>, et lui faire prendre en patience l'humiliation qui a nécessité la retraite de M. Walpole.

Que les tories toutefois ne se pressent pas trop de triompher, ou, plutôt, qu'ils se hâtent! car leur triomphe sera court. L'agitation à laquelle il s'agissait de couper court va renaître, plus ardente que jamais. Des meetings! des pétitions! des pétitions! des meetings! Tel est le tri poussé par M. Gladstone; tel est le cri poussé, plus violemment encore, par M. Bright.

Rien de fait. C'est à recommencer!

En attendant, — notez bien ceci, — le household suffrage est une mine que M. Disraeli a ouvertede ses propres mains sous l'édifice aristocratique. L'instinct conservatîste du général Peel ne s'y est pas trompé : « Je n'attache

aucune importance, art-ii dit, au payement personnel des taxes comme garantie contre le household suffrage pur et simple. » ,

Bien parlé, général. Les restrictions, chimères! Elles |)asseront, et le principe restera.

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