D'ISOLEMENT
90 mai.
Quand je songe à la guerre, je me rappelle toujours Candide attablé avec les deux hommes habillés de bleu, qui veulent absolument l'enrôler parmi les héros bulgares. « N'aimez-vous pas tendrement?... — r Oh! oui, répondit Candide, j'aime tendrement mademoiselle Cunégonde. — Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas tendrement le roi des Bulgares? — Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais vu. }>
Quand Gulliver est dans le pays des Houyhnhnms, le sage cheval qu'on lui a donné pour maître de langue le questionne sur les causes les plus ordinaires des guerres qui éclatent parmi nous autres animaux de l'espèce homme. Gulliver. répond : « Souvent, c'est l'ambilion de certains princes qui ne croient jamais avoir assez de terre ni gouverner assez de peuples. Quelquefois, c'est la politique des ministres, qiii veulent donner de l'occupation aux sujets mécontents. Un peuple est ignorant, simple et faible; on l'attaque, on en massacre la moitié, on réduit l'autre à l'esclavage, et cela pour le civiliser. Une guerre
DE L'ESPRIT GUERRIER. i41
art glorieuse est lorsqu'au souverain généreux vient au secours d'un autre qui l'a appelé, et que, après avoir chassé l'usurpateur, il s'empare lui-mêrae des États- qu'il a se* courus. > Puis Gulliver explique à son professeur comment ces causes ont pour effet des garnisons passées au fil de l'épée, des membres sautant en l'air, des plaines couvertes de cadavres, des vaisseaux coulés à fond, la mer ensanglantée. Sur quoi, le cheval, être doué de raison, est saisi d'horreur, et s'étonne qu'il puisse y avoir dans le monde des animaux à ce point méchants et bêtes.
J'ignore si l'espèce humaine est destinée à sortir de l'enfance; mais, si jamais pareille chose arrive, les générations futures seront comme les chevaux du pays des Houyhnhnms : elles auront peine à comprendre que des peuplés aient mis leur honneur à s'entr'égorger pour donner du prestige à leurs maîtres, sauver l'amour-propre de tel ou tel diplomate fourvoyé, et couvrir des fautes commises soit à leur insu, soit même contrairement à leur 'opinion bien connue. '
£n attendant, et jusqu'à ce que le monde en vienne à trouver inconcevable ce qu'il paraît trouver aujourd'hui tout simple, ne soyons pas surpris d'apprendre que le résultat des travaux de la conférence n'ait causé ni une émotion bien profonde, ni une satisfaction biea générale.
Pourquoi, en Angleterre par exemple, tant de gens ne croient-ils qu'à une paix boiteuse? Ce n'est pas seulement parce qu'ils jugent le gouvernement impérial peu capable de se résigner jusqu'au bout à la situation amoindrie que lui ont faite les erreurs de sa politique, c'est aussi parce qu% savent combien il lui serait facile, dans un moment (!^onné, de mettre en mouvement l'enthousiasme subalterne et les passions myopes dont il pourrait avoir besoin.
m DIX ANS DE I/HISTOIRE D'ANGLETERRE.
Qu'importe, en effet, qu'on griffonne sur un parchemin quelques conclusions pacifiques, si les âmes ne s'élèvent pas jusqu'à la haine de la guerre fanfaronne et spoliatrice?
Qu'importe qu'on évacue ou qu'on démolisse des forteresses, si ceux qui demandent la potence pour les voleurs continuent de tresser des couronnes pour les conque* rants? ^
Ce qui produit la guerre, c'est l'esprit guerrier. C'est donc cet esprit qu'il jfaut combattre^ dans ce qu'il a d'agressif, de dominateur et de bêtement farouche. Il faut décrier cette gloire imbécile qui consiste à tuer sans savoir qui l'on tue, ni pourquoi l'on tue. Il faut, non pas certes prêcher la paix à tout prix, mais dire bien haut à tous les peuples que leur honneur n'est pas engagé par des actes sur lesquels on ne les a pas consultés, et qu'ils auraient désapprouvés, s'il les eussent connus. Il faut que les nations cessent d'endosser au hasard les traités d'une diplomatie occulte, — seul moyen d'empêcher que les plus effroyables querelles ne soient produites par les mo-' tifs les plus futiles : c le macquerellage de Paris, comme dit Montaigne, un despit, un plaisir, une jalousie do* raestique, causes qui ne debvroient pas esmouvoir deux harengières à s'esgratigner; » car, comme dit encore ce grand philosophe : « Les asmes des empereurs et des savatiers sont^ectees à mesme moule : considérants l'importance des. actions des princfs et leur poids, nous nous persuadons qu'elles soient produictes par quelques causes aussi poisantes et importantes ; nous nous trompons... La mesme raison qui nous faict fouetter un laquay, tumbant en un roy, luy faict ruynerune province; ils veulent aussi legieremenl que nous, mais ils peuvent plus; pareils afH petits agitent un ciron et un éléphant. » '
Malheureusement, nous n'en sommes pas encore à comprendre, en France, ce que de telles pensées ont d'é-^
DE L'ESPAIT GUERRIER. , 143
levé, ce qu'un lel langage a de fier. Nous sommes tous plus ou moins dupes de l'orgueil sçrvile qui alimente i esprit guerrier. C'est ce que les Anglais n'ignorent pas. Gomment n'auraient-ils pas été frappés, pour ne citer qu'un fait, du mauvais accueil fait à la Ligtie de la paix par la plupart des journaux de France? Il est dpnc naturel qu'on entende ioii)eaucoup de gens dire en hochant la tête, quand on leur parle du succès de la conférence : € Qui vivra verra, >
Et non seulement ils s'abstiennent d'applaudir comme philanthropes; mais, comme Anglais, Us murmureat. Ils blâment lord Stanley d'avoir de nouveau lancé l'Angleterre dans la politique de l'imprévu. Us lui reprochent, ^vec une amertume mêlée de stupeur, d'avoir cédé k la manie de faire les affaires d'autrui, lui l'homme d'État réservé par excellence, lui le principe incarué de son intervention.
€ Où nous conduira, s'écrient-ils, l'engagement témé*raire qui vient d'être pris? A une guerre avec la France, si c'est la France qui viole la neutralité du Luxemboui^, garantie par nous ; et, si c'est la Prusse, à une guerre avec la Prusse ! Belle perspective ! »
Lord Stanley, avait prévu ces attaques, et il y avait répondu d'avance en ces termes, dans sa déclaration du ^ mai : c La Chambre sait que l'Angleterre, de concert avec les autres puissances signataires du traité d'avril iB39, a, par- ce traité, garanti formellement le grandduché de Luxembourg au roi de Hollande. Cet engagement, nous ne 1 avons pas crée, nous l'avons trouvé ifound). Nous ne pouvions le répudier^ et n'avons fait <iue l'adapter aux circonstances... Loin d'étendre notre i^ponsabilité, nous l'avons définie et circonscrite. >
Ce n'était pas répondre. Le traité d'avril 183Q garantit an roi de Hollande la possession territoriale du grand- <luché, rien de plus. En fait de neutralité, il ne garantit
lU DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
que celle de la Belgique et de la portion du Luxembourg qui lui a été cédée. Or ce n'est pas lat .possession territoriale du grand-duché par le roi de Hollande qui peut jâ* mais devenir nne pommé de discorde. La question brûlante, c'est Yoccupation militaire^ soit par la France, soit par la Prusse. Le traité de 4839 trouva la forteresse entre les mains de la Prusse et Fy laissa. La conférence, au contraire, prescrit l'évacuation de la forteresse, elle en prescrit la démolition; elle étend au grand-duché ce caractère de sol neutre^ que le traité- de 1839 ne reconnais* sait qu'à la Belgique : impossible de nier l'énorme extension que des stipulations semblables donnent à la garantie consentie par l'Angleterre. , .
Jusqu'à ce jour, elle était tenue seulement de protéger la Belgique, qu'en tout état de cause et sans y être obligée par aucun traité, elle aurait défendue, parce qiie son intérêt le lui commande. Quelle différence, aujourd'hui ! Ce qu'elle vient de s'obliger à maintenir, c'est l'inviolabilité d'un territoire où elle n'a rien à voir, quant à lelle, et qu'on peut supposer convoité, à cause de son importance stratégique, par deux puissances rivales, par deux puissances formidables Tune et l'autre, et qui se touchent!
Mais — faisait observer, lundi dernier dans la Chambre des lords, le chef du cabinet, lord Derby, — la garantie dont il s'agit est une garantie collective ; elle n'engage séparément personne.
Quesignifie ceci? Quoi! s'il arrivait qu'en défait de sa neutralité solennellement reconnue, le Luxembourg fût envahi par une. des- puissances contractantes, l'Angleterre s'estimerait quitte de tout engagement; elle dirait : ^ Puisque d'autres violent ce qu avec eux j'ai déclaré inviolable, cela ne me regarde plus ! )> Et, les bras croisés, elle assisterait tranquillement au spectacle de sa garantie foulée aux pieds! Il est clair que, entendu de la sorte, l'en*