‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 33 sur 106 · LE DERBY · texte numérisé non relu

LE DERBY

vait avoir eu ou une distraction ou un'caprice; elle avait envoyé aux Anglais le plus terrible malheur qui puisse frapper un peuple en goguettes : le grési] alternait avec la neige, la neige avec la grêle, la grêle avec la pluie ; et il faisait un froid d'hiver.

Du reste, au lieu du rendez-vous, c'était rélernel tableau : ici, le grand stand, imposante estrade, et les gradins chargés de spectateurs à une livre sterling La pièce; là, sur la colline d'en face., un prodigieux. labyrinthe de rues sans nom, formées paruuTassemblement fantastique de voitures dételées; autour de l'hippodrome, la foule mouvante des curieux à pied, et, répandue çà et là, la multitude étrange qui, ce jour-là, se compose de lords et de mendiants, de ladies et de femmes galantes, de gens d'Église et de nègres faux teint, d'actrices en renom et de bohémiennes, île millionnaires et d'affamés. Mais ce toit, cet immense toit de parapluies sous lequel on grelottait : voilà ce qu'on n'avait pas vu, du plus loin qu'il ^ m'en souvienne, et ce qui donnait au derby de 1867 une physionomie particulière. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui s'amusent à avoir froid, c'est original.

Une autre chose rendra fameuses les courses de cette année; c'est l'éclat avec lequel s'y est réalisée cette parole de l'Évangile : « Les derniers seront les premiers. )» Le vainqueur du derby n'a été ni Vauban, qui était favori; ni Marksmany réputé son émule; ni le Palmer/qwQ la foule avait salué d'applaudissements inusités, en apercevant la jaquette rouge du jockey qui le montait; ni Van- Amburghj que' M. iFléming, son propriétaire, proclamait le meilleur cheval qu'il y eût en Europe ; non : il était écrit que le vainqueur serait Hermit; — Hermit, qui avait survécu à sa gloire de l'an passé au point d'être mis d'avance hors de combat par tous les c sporting men », prompts à parier contre lui ; -^Hermit, que nul, avant l'é-

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preuve suprême, ne daignait honorer d'un regard ; -— Hermit, sur la condition duquel avaient couru les bruits les plus fâcheux, et ^ui, en effet, ne payait pas de mine, sans compter qu'il avait Tair de mourir de froid. JugeE de l'étonnement, quand on Ta vu battre, monté par Daley, et Marksffian, arrivé second, et le favori, qui n'est arrivé, que troisième. Cette victoire était si peu* attendue, qu'elle a été accueillie, tout d'abord, par le silence de la stupeur, suivi de la grimace du mécontentement, attendu le nombre des parieurs, grands et petits, dont elle déjouait les espérances.

Plus profonde encore a été la surprise que, vendredi, les oaks tenaient en réserve pour le public, Hippia, que montait l'heureux Daley, l'ayant emporté sur Achievementy dont on regardait généralement la victoire comme certaine. • ^

Que de catastrophes contenues dans ces désappointements! En revanche, gloire an. propriétaire d*Hermity M. Chaplin! Gloire au capitaine Machell, son confédéré! Le second ne gagne pas moins de 63 000 livres sterling (1 575000 fr.). Quant au premier, c'est a n'y pas croire. Quelques minutes auront suffi pour faire passer dans ses mains une fortune de 140000 livres sterling (3500000 fr.); et contre ce terrible homme, sir Joseph Hawley, pour avoir parié que le Palmer battrait Hermil, perd d'un seul coup la somme énorme de 500000 livres sterling (1 250000 fr.). A Daley, 200000 fr., s'il vous plaît. Courage donc, profonds penseurs, puissants artistes, hommes d« génie, bienfaiteurs de l'humanité, courage ! Vous vivez dans un monde où le salaire est proportionné au travail, où la récompense est proportionnée au mérite.

Lorsque en 1865, le Gladiateur fit la conquête du derby anglais, la sensation fut immense en Angleterre.. — Je ne parle pas de celle qui se manifesta en France. Le TimeSy avec une habile fierté, vanta cette universalit,é d'aptitudes qui rend le peuple français capable de tous les triomphes.

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Il s'extasia, dans un style chevaleresque, sur ce qu'il nous avait fallu d'intelligence, de persévérance, d'énergie, pour arriver à battre les Anglais sur leur propre terrain. Il célébra notre prise de possession du turf comme un noble épisode des luttes non sanglantes dans lesquelles la civilisation moderne tend à confiner la rivalité des nations majeures. Puis, pour mieux nous encourager à l'adoption des habitudes nationales de l'Angleterre, il fit une pompeuse énumération des qualités qne le derby développe, le mettant au nombre de ces hautes influences morales qui servent à éveiller l'amour des màies exercices, à entretenir l'ém^nlation, à tremper les caractères, et même à resserrer le lien qui doit unir les diverses classes, en fournissant à tous, depuis le premier pair du royaume jusqu'au dernier des balayeurs de carrefour, Toccasioo de penser et de sentir en commun.

Fort bien ; mais le revers de cette médaille?

Il fut un temps peut-être, en Angleterre, où Tamour de l'art pour l'art conduisait aux courses; mais « nous avons changé tout cela i>. Combien de gens aujourd'hui prennent la route d'Epsom, parce qu'ils ne veulent pas manquer l'occasion de se griser en l'honneur de la race chevaline; parce qu'ils sont tentés par la perspective de se donner une indigestion nationale, et parce qu'il n'est pas insensible, ce grave peuple anglais, aux charmes d'une descente de la courtilleî

Encore si le mal n'était que là! Mais, hélas! le mal est dans cette rage du gain, qui, à un jour donné,, s'empare delà nation tout entière. Les courses,- pure question de pari. Si la logique gouvernait tant soit peu les choses d'icibas, il y aurait certes lieu de se demander pourquoi la cupidité fiancée au hasard ne reçoit qu'encouragement dès qu'il s'agit de courses, dan« un pays où les loteries ne sont point permises, et où les maisons de jeu sont sévèrement défendues.

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J*ai dit la cupidité fiancée au hasard; oo pourrait dire, dans bien.des cas, la fraude fiancée à la cupidité. Car s'il est un jeu où Ton triche, et où il soit facile de tricher, c'est celui-ci. On drogue lés chevaux ; on gagne à prix d'argent les jockeys ; on rafle des milliers de livres sterling, au moyen d'informations clandestinement obtenues, ou de bruits faux artificieusement répandus; on déprécie, par une défaite voulue et calculée ou par de mensongères rumeurs, un cheval qu'on sait presque invincible, afin de battre monnaie avec sa victoire, qdand on aura mis de la sorte contre lui de gros parieurs. L'art de gagner à coup sûr, par une certaine combinaison ingénieuse des paris, et de faire le livre de course^ a été développé à ce point, que l'industrie des bookmakers a rang parmi les professions les plus lucratives. -

Malheur à Tinexpérience ! J'ai au bout de la plume le nom d'un marquis fameux par la manière cruelle dont Ta traité la fortune, et le nom d'un jeune duc dont les courses ont fait une dupe à citer.

L'importance croissante des paris, en rendant la tentation de plus en plus forte, contribue à mettre la fraude de plus en -plus à son aise : il y a des consciences ainsi faites, qu'en matière de gains peu licites, elles ne digéreraient pas un centime, et digèrent sans peine un million.

Il est juste de ne pas taire que la loi refuse de reconnaître les dettes nées des paris; mais qu'en résulte-t-il? C'est tout profit pour qui n'a pas une réputation de gentleman à conserver, et cela sert à alléger les scrupules de ceux qui, décidés à se tromper eux-mêmes, s'imaginent qu'en s'écarlant du droit chemin, ils usent du droit de légitime défense.

Vous le voyez : Içs courses ont leurs noires tentations qui valent bien celles de la roulette, et la moralité du turf le dispute^ à celle de la Bourse.

Que la France imite donc l'Angleterre, si telle est son

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