LES FELLOWS
envie; mais, au nom du ciel, qu'elle y apporte quelque discernement! Le peuple anglais a d'excellents modèles à nous fournir, en tout ce qui concerne la science de la liberté : laissons-lui ce que, dans la science du turf, nous ne saurions emprunter sans nous appauvrir.
LESFELLOWS.
20 mai.
Savez-vous ce que Ton entend ici «par les fellows d'un collège? — La langue française n'a point le mot, parce que la France n'a point la chose. Le fellow n'est pas seulement attaché à son collège en qualité de professeur; il Test, de plus, en qualité de propriétaire. Les revenus dont' le collège jouit, en vertu d'anciennes dotations, c'est entre les fellows qu'ils se partagent. Le mariage leur étant interdit, les fellows sont comme qui dirait des moines civils; mais ils n^n font pas moins pour cela chère lie. fest une fort bonne position que la leur, d'où il suit qu'elle est fort enviée et constitue une des plus brillantes récompenses des succès universitaires.
Or, jusqu'à ce jour, la route aux fellowships a été impitoyablement fermée aux dissidents.
Pourquoi? C'est ce qu'il m'est plus facile de vous dire que de éomprendre.
Le grand argument des bigots pour justifier l'exclusion des dissidents consiste à rappeler que les fellowships furent originairement fondés, sous la condition expresse que ceux-là; seuls en pourraient jouir qui appartiendraient à l'Église établie. Ceci posé, quel droit avez-
TOUS de changer la destination assignée au don par la volonté du donaleur?
Les saintes gens auxquels il plut jadis de doter richement les collèges, dans l'espoir que l'esprit de l'Église établie y régnerait à jamais et sans partage, l'auraient-ils fait s'ils avaient pu prévoir qu'un jour la récompense exclusivement réservée par eux aux fidèles deviendrait la proie des infidèles, et cesserait de concourir au maintien de l'épiscopat? La pi'opriété! la propriété! Ne touchez pas à la propriété. Ne touchez pas à la reine. »
Voilà donc leur principe? Quelque absurde, quelque injuste, quelque funeste à l'État que puisse être la condition attachée à une dotation faite il y a trois cents ans, il y a quatre cents ans, il y a dix siècles, cette condition a un caractère sacré? La société, depuis dix siècles, a eu beau se métamorphoser; ce qui était bon alors a eu beau devenir détestable; ce qu'on tenait pour incontestable à cette époque a eu beau tomber, depuis, dans la catégorie des choses contestées ou reconnues fausses; le progrès des idées a eu beau être tel, que, si les donateurs en question vivaient de nos jours, ils penseraient tout autrement qu'ils ne faisaient il y a dix siècles, et seraient les premiers à ne plus vouloir ce qu'ils voulaient dans. ce temps-là : n'importe! Il faut que leur volonté plane-sur le monde jusqu'à la fin du monde! Morts, enterrés, devenus poussière, et même ayant depuis longtemps cessé d'être poussière, il faut qu'ils vivent d'une vie active, impérieuse, dominatrice! « Je- vous le dis en vérité : le monde changera; mais mes paroles ne changeront point. » C'est décidé : la puissance d'un faiseur de dotations équivaut à celle de Dieu. Quel étonnant privilège !
Heureusement, le temps est passé où cette logique exorbitante avait cours. Il est très vrai que l'Angleterre n'a pas jugé à propos^ comme la France, de mettre des
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limites au droit de lester, en tant qu'il s'agit de leg^ faits à des particuliers; mais, pour ce qui est des legs faits à des corporations, c'est-à-dire à des êtres artificiels en quelque sorte, l'Angleterre commence à comprendre que ce droit ne saurait être indéfini et qu'il appartient à la société d'en mesurer l'exercice en se plaçant au point de vue de l'intérêt social.
C'est le principe que M. Gladstone invoqua, il y a quelques années, dans sa fameuse^dénonciation ^es hor- ' ribles abus auxquels des institutions charitables, excellentes dans l'origine, avaient fini par donner naissance; et c'e^t ce principe que, dans la séance d'hier, la Chambre des communes a solennellement proclamé, en votant^ à la majorité de 44 voix, la seconde lecture du bill qui ouvre aux dissidents la caiTJère des fellowships, mettant de la sorte à leur portée la récompense du mérite reconnu, sans distinction de croyances religieuses.
Encore un pas dans la voie qui conduit à la liberté de conscience, sous tous ses aspects! Encore une conquête morale ajoutée à celles qui ont été marquées par l'émancipation des catholiques et l'introduction des juifs dans le Parlement?
L'homme à qui revient l'honneur d'avoir présenté et fait passer le bill en question, dans la Chambre des communes, est le représentant de Brighton," M. Favvcett, professeur d'économie politique à Cambridge, M. Fawcett 'est jeune encore, mais affligé d'un mal cruel, résultat du plus tragique des accidents. Un jour, à la chasse, il fut atteint d'un coup de fusil tiré par son père. Depuis lors, il est aveugle. N'est-ce point le cas de lut appliquer l'éloge que Voltaire faisait de madame du Deffand, lorsqu'il appelait la célèbre amie d'Horace Walpole : « Une aveugle clairvoyante »? "^
2 juia.
« Qu'on le pende ! » voilà ce que les organes de Tarislocralie anglaise criaient, d'une commune voix, en parlant du fénian Burkc; et maintenant qu'on lui a fait grâce de la vie, on les entend s'écrier : « Quel malheur qu'orf ne l'ait point pendu ! >
En revanche, ils ont toujours soutenu que toucher à un cheveu de la tête de Jefferson Davis ^serait, de la part du gouvernement de Washington, le comble de la scélératesse; et, lorsqu'ils ont appris que le chef sudiste avait été mis en liberté sous caution, ils orît dit : «Vous le voyez! la République n'a pas osé..., tant est grand le pouvoir de la vertu, même stfr des monstres et des républicains! »
Il est vrai que si Jefferson Davis a fait égorger un million d'hommes, c'était dans le but louable de perpétuer l'esclavage.
Telle est la logique de l'aristocratie anglaise.
J'aurai bientôt à vous signaler, comme un des phénomènes les plus curieux de l'époque où nous sommes, le caractère émirtemment démocratique de la réforme parlementaire que la Chambre des communes est en train de voter; article par article; j'aurai à vous expliquer comme quoi M. Disraeli en est venu à être l'agent responsable de cette réforme, et cela sans être désavoué par son parti : dans quel esprit, dans quel but, dans quel
espoir, un ministère conservalis^le a-t-il lui-même frayé les voies à l'avènement du peuple souverain.
Est-ce un acte de soumission morne aux arrêts de la destinée?
Est-ce un acte de suicide involontaire?
Est-ce un acte de conversion?
Est-ce une manœuvre inspirée par quelque illusion folle et cachant une arrière-pensée?
Peut-être aurez-vous moins de peine à percer cet étrange mystère, si vous rapprochez de l'admiration que les conservatistes professent pour Jeiferson Davis, Tapôlre armé de l'esclavage, l'horreur profonde qu'ils éprouvent pour Burke, le soldat plébéien de l'indépendance irlairdaise.
Quand l^s partis ont l'air jle se convertir, ils ne font que se rendre. On ne change pas de sentiments en changeant de costume, et le visage se conserve sous le 'masque.
Ce qui est sûr, c'est qu'il a fallu disputer, arracher au ministre la tête de Burke. C'en était fait de ce malheureux, si, en Angleterre, l'opinion conservati^te s'était trouvée être l'opinion publique. Un appel à la miséricorde, adressé, le jour de naissance de la reine, au lord lieutenant d'Irlande, avait été rejeté par le gouvernement,, bien décidé, paraît-il, à se montrer inflexible, lorsque enfin il a dû céder aux représentations d'une députalion parlementaire, conduite par M. Dodson, et aux vœux, énergiquement exprimés, de la presse libérale.
C'est heureux! Quelle figure l'Angleterre aurait-elle faite aux yeux du monde, si elle avait jugé Burke digne de mort, après avoir accordé aux lÉtats-Unis la vie des fénians, envahisseurs du Canada? Son inflexibilité à l'égard du premier n'aurait-elle pas donné à sa clémence envers les seconds les apparences de la peur?
Et que d'autres considérations recommandaient le sys- ' tème de la clémence !
itt DIX ANS DE L'HISTOIRB D'ANGLETERRE.
Qu'on prodigue tant qu'on voudra les épithètes de rebelle, de traître, de démagogue, d'incendiaire, à un homme qui combat pour ce qu'il croit l'intérêt du peuple et le bonheur de son pays, si les motifs de cet homme sont purs, s'il est désintéressé, s'il se dévoue, on n'amènera jamais la conscience humaine à le confondre avec un misérable voleur ou un vil assassin. Oui, c'est ce qu'il y a de plus puissant sur la terre, c'est la conscience humaine, que la justice légale met contre elle, quand elle se présente, privée du point d'appui de la justice naturelle. Placer le crime jsur le même niveau qu'une généreuse erreur, c'est rendre au crime un effroyable hommage. Mérite-t-il donc d'être en si bonne compagnie ?
Que Burke fût un conspirateur, qu'il eût 4)oussé à une însuirection, qu'il eût travaillé de tout son pouvoir à renverser la domination de l'Angleterre en Irlande, c'est certain. Mais ce qui ne fest pas moins, c'est qu'il avait des mœurs douces, c'est qu'on ne l'avait pas pris, lui, la main dans le sang, c'est que le sentiment de la révolte était dans son cœur l'égarement du patriotisme et rien de plus.
L'Angleterre tout entière aurait appris avec tristesse l'exécution de Jefferson Davis. L'Angleterre tout entière compte, en ce qui le concerne, sur la magnanimité de la république victorieuse. Et pourtant, qu'est-ce que la révolte de Burke, comparée à celle de Jefferson Davis, soit qu'on les juge au point de vue de la cause ou au point de vue des circonstances et des résultats?
Jefferson Davis avait voulu, coûte que coûte, non seulement maintenir et perpétuer, mais étendre un genre d'oppression devenu, même pour des races qui ne le subissaient pas, nn objet d'horreur. Dans ce but, foulant aux pieds un contrat volontairement consenti, il avait armé contre l'Union ceux des enfants de la patrie commune dont cette Union avait, jusqu'alors, plus particu-
BDRKE GRACIÉ. 165
lièrement servi. les intérêts et accepté la loi; sans avoir une plainte sérieuse à proférer, un grief légitime à faire valoir, un principe avouable à défendre, il avait mis aux prises des hommes qui avaient m*ême sang, même religion, même passé, et il avait déchaîné sur le nouveau monde une guerre civile plus ruineuse, plus sanglante, plus féconde en calamités de toute espèce qu'aucune de j^elles qu'ait jamais enregistrées l'histoire de la folie changée en fureur.
Encore n'était-ce point là une révolte qu'on pût dire ennoblie, de la part des chefs, par le dévouement, puis-
Îue ceux-ci avaient derrière eux, ou plutôt autour d'eux, es forces suffisantes pour les autoriser à croire au succès. Ah ! sous quel autre aspect s'offre à nous la tentative d'insurrection dont B\irke a été un des complices! Ici, il ne s'agissait pas d'une race d'hommes à tenir asservie, il s'agissait de l'indépendance l'un pays à reconquénr; il s'agissait de séparer l'un de i autre deux peuples entre lesquels il n'y a rien de coin:Tiun : ni le sang, ni l'origine, ui les mœurs, ni le génie, ni la religion, et dont l'un, jadis vaincu, asservi, spolié, ne trouve dans les lointains souvenirs de son union avec l'autre que sujets de douleur, d'humiliation et de colère : persécution religieuse sous Henri VIII; redoublement dé tyrannie sous Elisabeth; spoliation sous Jacques I®'; massacres sous Cromwell; abominable code pénal soùs la reine Anne.
Le succès était impossible sans doute, et il est peu probable que ceux qui se sont lancés dans cette entreprise désespérée se soïenl fait illusion sur l'étendue et l'immi-. nence des périls qu'ils affrontaient ; raison de plus pour qu'on ne mette pas en question la réalité de leur dévouement, quelque insensé, quelque déplorable qu'en ait été l'emploi. . '
L'année dernière, à Dublin, M. Brîght comparait la masse du peuple irlandais à cette gémissante multitude
d'infortunés que Dante représente plongée dans les profondeurs du Styx, dont leurs soupirs soulèvent la surface. Il disait encore :
(( Les anciens Hébreux, dans leur captivité, avaient leurs fenêtres ouvertes du côté de Jérusalem, lorsqu'ils priaient; l'adorateur de Mahomet, lorsqu'il prie, tourne son visage vers la Mecque, et, lorsque le paysan irlandais demande du pain et la liberté, il suit, du regard le so-. leil couchant...,- il tend les bras vers la grande répu- ^ blique de l'Ouest. » Y avait-il exagération en ces paroles? Hélas ! ils sont d'une éloquence terrible, les chiffres qui décrivent l'existence que mène en Irlande le peuple irlandais, et la puissance de l'attrait qu'a pour lui l'Amérique. Est-ce que, de 1831 à 1869, dans l'espace d'environ trente ans, les Irlandais n'ont pas, au nombre de 2830865, fui leur pays natal comme une terre empestée? Est-ce que le nombre des émigrants irlandais ne s'est pas élevé, en 1861, à 66 396; en 1862, à 72 730; en 1863, à 117 820? Et qu'allaient-ils faire aux États-Unis, ces malheureux qui ne parlaient qu avco un violent esprit de retour et en emportant la patrie au fond de leur cœur? Ils allaient (Chercher en Amérique ce qu'ils ne trouvaient ' pas sur le sol où ils étaient nés : le pouvoir de vivre.
Assurémepit, on ne saurait nier que l'Angleterre de nos jours n'ait beaucoup fait pour l'Irlande; mais la question de l'Église établie et celle, bien plus tragique, du « Tenant Right » ont mis sa, bonne volonté à une épreuve dont elle est loin, à l'heure qu'il est, d'avoir triomphé. D'ailleurs, un peuple qui a plusieurs siècles d'oppression à se rappeler ne perd pas facilement la mémoire. Les Irlandais souffrent du passé plus que du présent; ils souffrent dans leur corps et, plus encore, dans leur âme : voilà ce dont il était équitable de tenir compte, dans l'appréciation des actes qui ont mis Burke sur le^ chemin de la potence. ^
Or voilà justement ce dont l'Angleterre a tenu compte, et ce n'est pas un médiocre honneur pour elle.
Elle a compris aussi que ce a'était pas en faisant de Barke un martyr qu'elle dompterait en Irlande l'esprit de révolte. Robert Emmet, livré au bourreau par lord Glare, exprima, le vœu, au moment de mourir, que ses concitoyens n'élevassent un monurqent à sa mémoire que lorsqu'ils auraient délivré l'Irlande du joug de la race saxonne. De là le nom de Emmet" monument association, ou E. M. A., donné, depuis, par le colonel Jean O'Mahony et le lieutenant-colonel Michel Dobéay, à l'organisation d'une. société ayant pour but de rendre l'Irlande à l'Irlande, et qui a été l'embryon de celle des fénians. Ce n'est pas tout : parmi les trophées de la dernière révolte, on a trouvé nombre de drapeaux sur lesquels étaient écrits ces mots caractéristiques : Souvenez-vous (TEmmett
La potence, surtout en matière politique, n'est donc pas seulement odieuse : elle est ridicule. Comment un peuple pratique ne s'est-il pas aperçu de cela plus tôt?
Ce qu'il a maintenant à faire, c'est d'étendre la décision prise relativement au cas dont il s'agit à tous les cas de même nature; c'est de suivre l'exemple donné, en 1848, par le gouvernement provisoire, et d'abolir, au moins en matière politique, la peine de mort. Victor Hugo le lui conseille, dans une lettre écrite en traits de flamme; et M. Neate.se propose, m'assure-t-on, de présenter à ce sujet une niotion au Parlement.
lee DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE".