LE BILL DE RÉFORME ADOPTÉ. 2S
Tel se proclame vainqueur, qui est vaincu.
Tel a rang parmi les vaincus, qui est vainqueur.
La Chambre des communes a adopté le bill de réforme presque à l'unanimité, el les trois quarts de la Chambre des communes ont ce bill en horreur.
La Chambre des lords en a écouté, dans la séance d'hier, la seconde lecture, et elle est à la veille de l'adopter, quoiqu'elle le déteste.
M. Disraeli s'applaudit d'avoir mis ses adversaires à la raison, après avoir reculé devant eux jusqu'à l'abîme. Il se vante d'avoir habilement manié une situation dont il n'a été que l'humble jouet : c'est en roulant le long de la pente qui mène à Ja souveraineté du peuple, qu'il prétend avoir gagné la cause de Taristocratie.
La confusion est au comble dans le monde politique. Les rôles y sont intervertis d'une manière bouffonne. Tout y est faux, tout y est à contresens : les attitudes, le langage, les prétentions.
Jamais grande chose n'a été faite plus petitement ; jamais la vérité n'a mieux tiré parti du concours des esprits retors et des âmes insincères ; jamais cette forme latente qui pousse à l'avènement de la démocratie n'a été plus impérieuse à la fois et plus ironique.
Le discours prononcé par lord Derby, dans la séance d'avant-hier, à la Chambre des lords, n'est pas le trait le moins singulier de ce singulier tableau. L'assemblée était brillante. Le prince de Galles et plusieurs membres distingués de la Chambre des communes ' figuraient parmi les assistants. Il y avait là beaucoup de belles dames^ et un nombre imposant d'évêques. Comment le chef du cabinet tory allait-il expliquer l'étonnante conversion qui avait fait de lui l'introducteur en titre de la démocratie en Angleterre?
Lorsque, en juillet 1866, lord Derby fut appelé à recueillir l'héritage de lord Russell, il avait été déjà deux fois
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à la tête des aCEaires. Or il n'avtalt gardé Je pouvoir qae dix mois enfiron la première fois, et que sedze mois b seconde — son administralidn ayant doré depuis le racis de février jusqu'au mois de décembre, en 1852, et, ^s tard, depuis le mois de lévrier 1858 jusqu'au mois de juin 1859. Ce souvenir, paraît-il, obsédait S<i Seigneurie. Il trouvait bien dur de n'avoir été au pouvoir que pour y servir, selon sa propre expression, de bouche-trou (5l«pgap), et il ne voulait pas s'exposer une troisième fois à cet inconvénient. Yoità ce qui résulte des déclarations ée lord Derby toi-même. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il a résolu d'en finir avec le tourmentant problème de la réforme parlementaire, do^nnamt ainsi à entendis, comme le disait hier plaisamm^t le duc d'Àrgyti, qu'il aimait mieux être une girouette qu'un bouche-troQ! Je n'insiste pas.
Du reste, que le chef du cabinet ait, dans des eirûenstances aussi solennelles, abandonné au bavard les destinées de son parti, et laissé faire à M. Disraeli tout ce que celui-ci a voulu, c'est ce qu'exp^[uent en partie le caractère de l'homme et sa podtion.
Lord Derby a aujourd'hui soixante-iratt ans ; il y srara bientôt vingt-deux ans qu'il siège dans la Chambre des lords ; ayant non seulement heaucaup vécu, fnsis beaucoup lutté, il est las. Sou opulence lui conseille le repos; de fréquents accès de goutte le lui rendent nécessaire. Il aime trop le turf et la littérature, pour se fatiguer dans la politique, dont le côté brillant est le seul qui Tait jafirais attiré. Homme de sentiment et d'impulsion, esprit impressionnable, orateur dont l'éloquence consiste dans une fougue extrême servie par des connaissances et im talent classiques, il dédaigne le côté sérieux et aride des affaires, bien différent en cela de lord Stanley, son fils, auquel il est si supérieur en éclat, et si inférieur en sagesse. On raconte qu'un jour quelqu'un demandant à
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lord Berby pourvoi il n'avait fms envoyé «a tradactiin de rUiade à sftii fils, il rendit : « J'attesids qu'elle soit imprimée en prose, et publiée sons forooe de € bfaie book i>.
Dédain -de lettré î J'allais dire iiédain de jeune homme ! Car a est certain qu'inleliectueUeiBent et moralement, en Eût de qualités €onu»e en lait de défauts, lerd Derby est iieasicoop plus |eane que son fils«
£n réalité, malgrà ses soixan^huit ans et ses infirmités, lord Serby est trop jeune pour un homme d'Étst. il n'a ai le caime, m l'applicatton, ni la maturité qu'exi- -goit les fortes conceptions politiques. Et ce qu'il n'a pas son pius, c'est la faculté de se rendre compte des coasëqnesioes éioipiées de telle ou telle mesure, ée tel ou tel ^Bcipe. Ceux <qui l'ont surnommé « le prince Rupert de b discussion {the Rupert of debate) » le connaissaient bien. U est <4e ces vaillants soldats qui perdent toutes les batailles qu'ils livrent, laute de plan, de factique et de coup d'xeil.
AjiMrtec à -cela qu'il est très impérieux, très hautam, et absolument incapable de se tenir en garde contre luimême. En 1836, ne se fit-il pas ^Mrt de démontrer que les avantages qu'on oe promelitait de la construction des chemins de fer, comttie bon nsarché et rapidité, étaient pures chimères?
Un homme qui s'ei^ trompé à ce ]>oint sur la révolution que les chemins de fer devaient apporter daus le monde, peut bien se tromper, que vous en semble? sur celle qui est contenue dans le bill de réforme de 1867.
Que ce soit son excuse aux yeux des hommes de son parti qui, tels que lord Carnarvon et lord Shaftesbury, voient l'avenir en noir.
Mais que dire de lord Stanley se laissant traîner à la remorque de M. Disraeli?
Ce qui manque à lord Stanley, ce n'est certes ni le
sens critique, ni la sagacité, ni la prévoyance. Il n'est donc pas possible qu'il se soit fait illusion, lui, sur les dangers auxquels la réforme parlementaire expose la suprématie de la classe dont il est un des champions.
Non qu'il soit asservi au culte du conservatisme aveugle et sourd, inflexible et immobile : lord Stanley est un esprit froid, sensé, pratique, fort peu chevaleresque de sa nature, et, par conséquent, peu disposé à vouloir le passé quand même. Mais, d'un autre côté, rien de plus opposé à sa nature que le radicalisme auquel, avec un empressement si suspect, M. Disraeli a rendu les armes. Lord Stanley n'est homme ni à s'enthousiasmer pour la justice abstraite, ni à entrer en communion intime avec le sentiment populaire, ni à s'abandonner au courant des sympathies généreuses, ni à se laisser éblouir par ce que la démocratie a de grand. Et il n'est pas homme non plus à se dire : c Gardons le pouvoir coûte que coûte; quant au reste, advienne que pourra! -» Entre la prudence consommée de lord Stanley et la témérité conGante de M. Disraeli; entre le bon sens dénué d'élévation, mais sincère, du premier et Tégoïsme* sceptique du second, il y a un trait d'union à chercher, à découvrir.
Serait-ce qu'après avoir examiné les choses attentivement, tranquillement, froidement, selon sa coutume, lord Stanley est arrivé à cette conclusion : « L'heure de la démocratie, même en Angleterre, a sonné? »
Je l'espère et je le crois.