UN LIVRE DE LA REINE
S8 juillet.
Le grand événement du jour ici est un livre de la reine.
Ce livre, qui a été composé sous la direction de Victoria, qui a été en grande partie écrit par elle, et dont le lieutenant Charles Grey a mis en ordre les matériaux, ne devait d'abord avoir pour lecteurs que les membres de la famille royale et quelques personnes de l'intimité. Mais on a craint, paraît-il, qu'il n'en fût subrepticement livré à la circulation quelque copie tronquée, infidèle, et l'on s'est décidé à mettre le public dans la confidence.
Ai-je besoin de vous dire le sujet de l'ouvrage? vous le devinerez sur-le-champ, si vous vous rappelez que, depuis la mort du prince Albert, la reine Victoria n'a eu qu'une pensée, n'a vécu que d'un souvenir. Pline raconte qu'Artémise, ayant perdu son mari Mausole, but les cendres de ce prince mêlées avec de l'eau. Victoria n'a rien fait de semblable ; mais sa douleur se peut, néanmoins, comparer à celle qui a rendu Artémise fameuse; et, pour peu que cela dépendît d'elle, le monument qu'on est en train d'élever au prince Albert dans Hyde-Park serait, comme les anciens le disaient du tombeau de Mausole, une des sept merveilles du monde.
« Les Premières Années de Son Altesse royale le prince époux {the Early Years of his Royal Highness the prince consort), voilà le sujet du livre.
On y apprend :
â30 DIX ANS B8 L'HISTOIA£ D'ANGLETERRE.
Qu'à Tâge de dix-huit mois, le prince Albert était d'une beauté extraordinaire, avait trois dents et pouvait déjà marcher ;
Que son enfance fut celle d'un bon petit garçon, plein de drôlerie et de douce malice ;
Que la santé de l'àme et la santé du corps se révélèrent chez lui, de bonne heure, par la vivacité avec laquelle il se livrait aux jeux de son âge;
Que son habitude, jusqu'à sa dixième année, fut de se lever entre six et sept heures du matôi en été, entre sept et huit en hiver;
Que, jttsqu'à sa •uitee aniiie, il dka chaque jour à «ne heure avec «en frère Eriiest et «m précepteur;
Que, eatre qattre et dfiq bem^s, il aurait à paraître devant la compagnie, puis à rendre irisite à sa frand'mère la duchesse douairière Awgttsta;
Que, à sept heures, il seupait et éprouvait giwMle envie d'aller se coucher ;
Que, si on l'en empêchait, U «^éclipsait et ne tardait pas à être trouvé endormi dans ^(uetque coia;
Qu'un soir, il tomba ée sa ehaJse où le sommeil l'avait gagné, ne se fit peîat de mal et continua de dermir par terre;
Qu'il était très timide, s'enfayaît an fond de l'appartement, à l'apparition d'un étraager, se cachait le visage dans les mains, et, si l'on insisiait pour qu'il regardât ou parlât, se mettait à crier avec violence;
Qu'il était ^ et se plaisait à jouer aux gens de petites iarces ;
Qu'un jour, ayant fait remplir d'hydrogène sulfuré, par son professeur de chimie, des vaisseaux de verre de la dimension d'un pois, il les jeta dans le parterre d'un théâtre, et s'amusa fort de la confusion qui en résulta parmi les assistants, etc.,etc., etc..
On lit aussi dans ce volume des lettres que l'enfant, à
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ri^ de six ans ou «oviran, écrivait à sen père : € 11 février... J* avais à récvierqaeèqiie cbose, nais je n'ai pas voulu, j'ai été méchant. — 10 avril... Je me suis encore iwttn av^ec mon fnère; ce n'était pas bien. — 1825. Cher papa... Pensez souvent à moi, let apportez- moi une poupée fiti^ remue la léte. Voire petit Albert, > etc., etc., etc.
Il n'est fils de charbonnier dont l'histoire ne se compose ■ée traits pareils. Ibis rien ne nous est indifférent de ce ifoi touche eaux qui n&ms sont chers. C'est le {»'opre de l'afectien, et surtout d'une affection féminine, de s'exagérer, en ce qui concerne la personne aimée^ Timporiance des moindres détails. A qui d'entre nous n'est-il -pas arrivé d'entendre une mère, par exemple, lui raconter de son baby des choses d'une insignifiance parfaite, qu'elle donnait pour autant de merveilles? La préoccupataon qui a porté la rane à faire part au public des microsoopiqaes particulaiités que je viens de dire, est louchante. Cette faiblesse, si c'en est une, a un je ne sais quoi qui va aiu cœur, oommie tout ce qui vient du cœur.
Mais est-il bien sûr que les inotife du public pour lire le livre en question avec un verre grossissant soient tout 1 fait aussi respectables? Quand je vois la presse entière «llftcher ou avoir l'air d'attacher ane importance énorme à 4le8 minuties, paroe qu'elles se rapportent à un prince, et été relatées par une reine, je me prends à craindre
iy même chez un peuple natni'eilement fier, les mœurs ée la monarchie ne tendent à abaisser quelque peu le niveau de la dignité humaine. Le célèbre journal intitulé ie$ RéV43iution8 de Paris, portait pour épigraphe : Les froMds ne nous pmraissent grands que parce que nous sommes à genoux; levons-nous t Je n'hésite pas à dire que l'obstination des peuples à restera genoux justiiU les dédains de la puissance. Il est même surprenant qu'elle daigne quelquefois mettre des bornes à son orgueil, et il faut que les princes, en général, aient reçu du
ciel un fonds inépuisable de modestie, pour ne pas croire qu'ils appartiennent à une espèce absolument différente de la nôtre. A la vérité, quelques-uns le croient !
Toutefois, n'allez pas, à voire tour, vous exagérer l'àpropos de ces réflexions chagrines. Elles me sont suggérées par une circonstance à laquelle je ne prétends*pas en faire une application rigoureuse, parce qu'alors elles dépasseraient la mesure. L'empressement de certains journaux à remplir d'extraits leurs colonnes, et la disproportion qui existe entre l'importance réelle du sujet et la longueur des comptes rendus, témoignent d'un sentiment d'intérêt affectueux à l'égard d'une femme sur laquelle a pesé si lourdement le poids des chagrins domestiques.
Le livre, d'ailleurs, n'est pas sans attraits pour ceux qui aiment à tirer de la vie des cours les enseignements qu'elle renferme. L'histoire du mariage de la reine avec le prince Albert, des difficultés attachées à sa position, des débats auxquels cette position donna lieu, et du rôle que se traça le prince-époux, est non seulement curieuse, mais, sous quelques rapports, instructive.
Ge fut, parait-il, au commencement de l'année 1838, qu'il fut question du mariage, dans une lettre de Léopold, roi des Belges, à la reine. A cette époque, Victoria connaissait déjà le prince pour l'avoir vu à Londres en 1836. Elle avait conservé de lui un vif souvenir; et la preuve que lui, de son côté, n'avait pas oublié sa cousine, c'est que, ayant visité en 1838 la Suisse et l'Italie, il lui envoya du Righi une rose des Alpes, et, de Ferney, un autographe de Voltaire, reliques aujourd'hui renfermées dans un album que la reine porte toujours avec elle, et considère comme un de ses plus riches trésors. Victoria était donc toute disposée à accueillir l'idée de cette union. Seulement, elle désirait en reculer le moment. Née le 24 mai 1819, elle n'avait que dix-huit ans, et celui dont on