‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 54 sur 106 · UN LIVRE DE LA REINE · texte numérisé non relu

UN LIVRE DE LA REINE

lui proposait la main élait de trois mois plus jeune qu'elle. Il semblait donc que rien ne pressât. Mais un délai, tant soit peu prolongé, ne risquait-il pas d'exercer une influence fâcheuse sur la carrière du prince, dans le cas où la reine aurait changé d'avis? C'est ce qu'il craignait, et ce que la reine se reproche maintenant avec amertume de n^avoir pas craint comme lui : « On ne saurait imaginer, dit-elle, une école pire pour une jeune fille, on ne saurait imaginer rien de plus préjudiciable aux sentiments et aux affections naturels que la position d'une reine de dix-huit ans, sans expérience, et n'ayant auprès d'elle qu'un mari qui lui serve de guide et d'appui. ^

Quoi qu'il en soit, un délai fut fixé pendant lequel eut lieu ce voyage en Italie, dont il vient d'être question ; et ce ne fut qu'au mois d'octobre 1839 qi^e le prince Albert fit à l'Angleterre sa seconde visite, celle qui décida de sa destinée. Se déclarer le premier, son rang le lui interdisait. La lettre suivante de lui à sa grand'mère montre comment celte réserve, qui constitue, dans l'acte le plus solennel de la vie, la dignité de la femme, est rendue impossible à une reine par les devoirs que sa dignité en tant que reine lui impose : « La reine me manda seul dans sa chambre, il y a quelques jours, et me déclara, dans un élan d'amour et d'affection, que j'avais gagné tout son coeur, et que je la rendrais extrêmement heureuse, si je pouvais faire le sacrifice d'entrer en partage de sa vie; car elle regardait cela comme un sacrifice. Une seule chose la troublait, c'était la crainte de n'être pas digne de moi. La joyeuse candeur avec laquelle elle s'est exprimée m'a tout à fait ravi et entraîné. Elle est vraiment excellente et très aimable, et je suis absolument sûr que le ciel ne m'a pas remis en mauvaises mains et que nous serons heureux ensemble. i>

Un passage qui met vivement en relief ce que la logique monarchique peut quelquefois avoir d'incompatible

avec les prescriptions de la nature et les lois de la famille, est celui qui a trait, au droit de préséance réclamé par la reine pour le prince Albert, dès que le mariage fut décidé. Victoria entendait que son mari eût le pas sur tous les princes du sang, et immédiatement après elle. Le duc de Wellington s'y opposa, larsque la question fut portée devant la Chambre des lords. La reine dut trancher la difficulté par un exercice de sa prérogative. Plus tard, on voulut régulariser jiar acte du Parlement le rang et la position du prince-époux. Mais, au moment de l'épreuve, on recula, de peur d'échouer. En d'autres termes, on n'était pas certain de l'opinion du Parlement sur le point de savoir si un père doit, oui ou non, marcher derrière ses propres enfants !

Autre trait à noter. Il ne manquait pas de gens à la €Our qui poussaient la reine à se poser dans son intérieur, comme le chef de la famille, son mari n'étant, suivant eux, qu'un de ses sujets. Elle leur répondit qu'au pied de Tautei, elle avait pris l'engagement, non seulement d'aimer et d'honorer son mari, mais de lui <l obéir ». Sans cette généreuse tendresse et le soin avec lequel le prince Albert veilla au maintien de sa dignité personnelle, il n'aurait pas été le maître dans sa maison.

Quant à son rôle, il paraît, d'après les lettres publiées dans ce volume, que le prince Albert le fit consister à se tenir en dehors des partis, et à se mêler des affaires sans autre but que de se mettre en état de mieux servir la reine par ses conseils. Eu un mot, il avait, dès l'abord, résolu de noyer en quelque sorte sea existeace dans celle de la femme qui l'avait choisi pour époux.

Vous voyez, d'après cela, sous quels rapports et dans quelle mesure le livre 4e la reine est intéressant. Il l'est, sans contredit, par le demi-jour qu'il laisse tomber sur les tribulations de la grandeur.

Le roi Alphonse assurait que la •condition des ânes, à

CINE FEMME GONPAMNEE SÀNSÀVOIJ\ ÉTÉ ENTENDUE. 235

qui leurs maîtres permettent de brouter en paix, est tneilleare que celle des rois, que leurs serviteurs en empêchent. Tel était, je suppose, Tavis de Dioclétien, puisque, ajant abdiqué, il répondit à Maximien, qui l'engageait à reprendre la couronne : « Vous ne me parleriez pas de la sorte, si vous aviez vu les arbres que j'ai à Salone et les beaux melons que j'y cultive. » Mais alors, comment se fait-il qu'il y ait si peu de rois qui abdiquent?

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