UNE FEMME CONDAMNÉE SANS AVOIR ÉTÉ ENTENDUE
1" août.
Il y a quelques mois que je présentai à mes lecteurs un exposé des principes sur lesquels repose, en ce pays, la justice criminelle, et j'expliquai, à cette occasion, ^omme qnoi il n'y a pas de ministère public en Angleterre, le soin de p6>ijirsuivre la répression d'un délit y étant abandonné, généralement parlant, à la partie lésée. Or, de ce que ce a'est point par la société, agissant en «cette qualité, que l'accusé doit être poursuivi, il résulte que ce n'est poinl d'elle non plus qu'il doit attendre les moyens de repousser l'accusation. De là un grand mal, et, quelquefds, un grand scandale. L'accusé est-il riche, instruit, influent, entouré de personnes qui le conseillent -et s'intéressant à son sort, a-t-il de quoi payer nn habile attosmey ei un avocat éloquent, est-il en position d'indemniser de la perte de ieur temps les nombreux témoins dont il peut avair à invoquer le ^cours, son innocence, ^ans le cas où ri serait innocent, aura toute chance d'être
reconnue. Mais, s^il est pauvre, s'il est ignorant, s'il est timide, s'il est sans amis comme sans ressources, malheur à lui !
Voilà ce que je vous disais, je croix. É(ais-je dans l'erreur? Hélas, non. Et la preuve, c'est le procès pour infanticide qui vient d'être jugé à Maidstone.
Une femme d'une quarantaine d'années, nommée Sophie Usher, était accusée d'avoir noyé son enfant, à peine âgé de quinze jours. Eh bien, quoiqu'elle niât le crime mis à sa charge, elle a été condamnée sans avoir été défendue, ayant contre elle les lumières, l'éloquence redoutable et la redoutable expérience de deux avocats distingués, M. Barow et M. Biron.
Ce n'est pas tout; elle a été condamnée sur la dépositij^n d'un seul témoin. Et quel témoin? sa propre fille!
En France, — j'ignore s'il en va de même ailleurs, — on n'admet pas un frère à déposer contre son frère, encore moins un fils à déposer contre son père, ou une fille contre sa mère. En Angleterre, rien de tel. Les plus proches parents de l'accusé sont entendus pour ou contre lui, sa femme exceptée, parce que, suivant une de ces mille fictions auxquelles se plaît le génie de l'Angleterre, une femme mariée est toujours censée agir d'après les ordres de son mari.
Ainsi donc, en Angleterre, la justice pousse le désir d'arriver à la connaissance de la vérité, jusqu'à faire violence aux sentiments de la nature, jusqu'à armer la famille contre elle-même. Et cependant, contradiction étrange, ce désir semble perdre toute sa force, dès qu'il s'agit du témoignage personnel de l'accusé, témoignage qu'on met autant d'ardeur à repousser en Angleterre qu'on met d'ardeur à le provoquer en France. C'est au point qu'en Angleterre, le juge ne manque jamais de dire à l'accusé : « Prenez garde ! Abstenez-vous d'explications qui pourraient nuire à votre cause ; songez que vos paroles
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pourraient être tournées contre vous. » Il y a même des exemples d'accusés qui, s'étant avoués coupables, ont été avertis par les juges qu'on ne leur demandait pas de déclarer, en leur âme et conscience, « s'ils étaient innocents ou coupables », et qu'ils feraient bien de forcer leur accusateur à la preuve. N'est-il pas singulier que, dans un pays où on trouve immoral de s'appuyer contre un accusé de ses propres aveux. Ton trouve naturel de l'accabler sous le poids de témoignages arrachés à ses enfants?
C'est pourtant de cette façon que les choses se passent, et, je le répète, c'est sur la déposition de sa fille Emma, jeune personne de seize ans, et en l'absence de toute autre preuve, que Sophie Usher a été condamnée. *
Voici, en quelques mots, l'histoire du crime qu'on lui imputait.
Ayant perdu son mari depuis quelques années, elle vivait àÂshfordchez une mistress Dorwey. Le 14 mars, elle alla voir sa mère à Londres, où elle accoucha d*une fille. Le 14 avril, elle était de retour à Ashford. Deux jours après, le corps d'un enfant du sexe féminin fut aperçu flottant sur la rivière. Il était enveloppé dans des langes que la belle-sœur de l'accusée reconnut être ceux qu'on, s'était procurés à Londres.
Emma ayant été appelée comme témoin, le juge l'a prévenue que, soupçonnée tout d'abord de complicité dans la perpétration du meurtre, elle devait se garder de rien dire de nature à l'incriminer.
Cette malheureuse, fort troublée, a raconté alors que, le soir du 14 avril, elle avait rencontré sa mère. à la station et avait reçu la tragique conGdence du projet de noyer l'enfant; qu'elle avait pris les devants, pour ne pas entendre les cris de la victime, et que, quand sa mère l'avait rejointe, l'enfant avait disparu.
Cette dénonciation d'une mère par sa fille a produit une
sensation d'autant plus pénible que Sophie Usher avait toujours rempli les devoirs d'une bonne et afTectueuse mère à l'égard de celle qui vient de la mettre sur le chemin de la potence. Et c'est ce qui est résulté des déclarations formelles d'Emma elle-même.
L'accusée s'est bornée à dire qu'en ce qui concerne le crime pour lequel elle était poursuivie^ les paroles de sa fille ne méritaient aucune croyance, parce qu'il était dans son caractère et ses habitudes de mentir, et qu'elle avait été jusqu'à neuf fois renvoyée, pour avoir menti, par des personnes chez qui elle était en service.
Cela n'a pas empêché le juge de trouver l'aceiisée coupable ; mais, considérant qu'elle n'était pas tout à fait saine d'esprit, il l'a recommandée à la clémenee de la reine, de sorte que la condamnation à m<Mrt, prootoncée par le juge, ne sera probablement pas exécutée.
C'est là, du reste, en Angleterre, le dénouement ordinaire des procès d'infanticide. Quelque affreux que soit ce genre de crime, il est si commun dans ce i^ays et il y a si souvent pour cause l'extrême misère, que, devant une mère qui a tué son enfant, faute de pouvoir le nourrir, la sévérité de la loi est désarmée, la justice abdiquant eatre les mains de la miséricorde.
Vous le voyez : ce procès était digne, sous plus d'un rapport, de vous être signalé. Il met vivement en relief ce que présentent de défectueux ces institutions judiciaires de TAngleterre dont les Anglais ne cessent de vanter la sagesse, suivant eux, incomparable.
Que Sophie Usher ait réellement commis le crime dont elle était accusée, rien certes de plus admissible ; mats là n'est pas la question. La question est de savoir s'il n'y a pas quelque chose d'odieux à provoquer la dénonciation d'une mère par sa propre fille, et s'il n'y a pas^ d'autre part, quelque chose de^moustrueux à condamner, sans que personne l'ait défendue, sans qu'un seul mot ait