‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 62 sur 106 · M. JOHN STDART MILL ET M. BRI6HT · texte numérisé non relu

M. JOHN STDART MILL ET M. BRI6HT

grand tribun : la foule tressaille à sa voix; l'autre est un grand penseur : il domine le monde des intelligences : étroitement unis, que ne pourront-ils pas pour le triomphe de la démocratie, qui n'a pas de plus illustres champions? Et, au moment où il semble que leur union doive porter ses fruits, Tun repousse l'autre, non pas même en Técartant de la main avec douceur, mais en le frappant au visage!

Que voulez-vous ! M. Bright — je l'admire fort, d'ailleurs, — est ainsi fait. Démocrate par ses instincts, par ses idées, par ses tendances, par ses aspirations, M. Bright, par la trempe de son esprit, est tory. II est tory en ce sens que, chez lui comme chez les tories, les idées n'existent qu'à l'état de préjugés. De même qu'ils ont des préjugés aristocratiques, il a, lui, des préjugés démocratiques auxquels il tient avec la roideur intolérante et le parti pris des plus déterminés conservatistes. Tout ce qui heurte son opinion, il le rejette à priori; tout ce qui contrarie ses vues le met en défiance et l'irrite.

Pour se rendre un compte exact de ce que renferment de vrai ou de faux les arguments d'un adversaire, la première condition est d'essayer de le comprendre : cet effort est au-dessus du pouvoir de M. Bright. Son esprit, dénué de flexibilité, l'est plus encore de patience intellectuelle. Comment la discussion aurait-elle prise sur lui? Au lieu de la rechercher comme un moyen de s'éclairer, il la regarde volontiers comme un piège qui lui est tendu. On l'a comparé aux compagnons d'Ulysse remplissant leurs oreilles de cire pour se défendre contre la séduction du chant des sirènes. La comparaison est juste.

A la différence de M. Gladstone, que l'excès de sa clairvoyance trouble et, quelquefois, paralyse; à la différence de John Stuart Mill, à qui aucun des aspects multiples d'une question n'échappe, mais qui conserve la faculté vn. 15

de choisir et de se décider, M Bright n'aperçoit, et ne veut apercevoir qu'un côté des choses.

. Il résulte de là qu'il voit bien ce qu'il voit; mais il risque de se tromper faute de tout voir.

Il résulte de là qu'il va droit devant lui, sans hésiter; mais ce qu'il gagne en résolution, il le perd en rectitude de coup d'œil.

Il résulte de là que ses convictions sont d'airain; mais il ne lui est pas donné de clianger les convictions d'autruî.

Le docteur Johnson disait de Junius, qu'il n'avait eu l'art de persuader que ceux qui voulaient être persuadés, et n'avait dissipé que les doutes qu'on n'avait pas. On pourrait presque en dire autant de M.Bri|;ht. Il entraîne, parce que ceux qui sont gens à être entraînés ont, en général, le désir de l'être; mais ce pouvoir de conquérir des intelligences rebelles que possédait M. Cobden, il ne le possède point, parce que le raisonnement n'est une force que pour ceux qui reconnaissent son empire.

Qu'on ne s'étonne pas, après cela, du penchant de M. Bright à lancer l'anathème. Son impuissance, non pas à discerner, mais à vouloir discerner cette petite portion de vérité que contiennent quelquefois même les grosses erreurs, l'amène naturellement à suspecter la bonne foi de ses adversaires , le dispose à incriminer leurs intentions. Il n'en frappe que plus fort; mais il lui arrive, ainsi, de frapper trop fort, de frapper à côté ; et son indignation, toujours sincère, toujours honnête, est quelquefois injuste.

Le discours prononcé par lui, mardi dernier, dans le €, Free Trade hall » de Manchester, le caractérise et justifie de point en point le portrait que je viens de tracer.

Quand il s'agit d'une idée qui a l'appui d'hommes tels que M. John Stuart Mtll, il semble qu'on devrait y regarder à deux fois avant de la déclarer sotte (foolish)^

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