‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 63 sur 106 · M. JOHN STUATIT )HILL ET M. BRI6HT · texte numérisé non relu

M. JOHN STUATIT )HILL ET M. BRI6HT

malfaisante {mischievous) y et odieuse (odiùus). Voilà pourtant de quelle façon M. Bright commence par la définir; et il la trouve tellement sotte, tellement malfaisante, tellement odieuse, qu'il n'est pas, suivant lui, de bill de réforme qui, à ce prix, ne fût acheté trop cher.

Cette appréciation violente, vous pensez peot-étre que H. Bright va en démontrer la justesse par des arguments décisifs tirés de la nature même du principe qu'il flétrit et de ses nécessaires conséquences? Pas du tout. — tVoyeï, s'écrie-t-il, d'où cette proposition vous vient! Elle vous vient de M. Lowe, qui, l'année dernière, dans la Chambre des communes, contribua si efficacement à fidre rejeter le bill Gladstone et à renverser le gouvernement. Elle vous vient de lord Gairns, qui, dans la Chambre des lords, représente le torisme irlandais, les passions de Belfast, la haine des réformes libérales. >

Une telle manière de raisonner est caractéristique. Quand M. Bright brûle d'en finir avec une idée, il cherche tout de suite un homme sur le front duquel il la puisse écraser. Le raisonnement prend naturellement chez lui le tour agressif. Où un autre dirait : « Jugez de l'arbre par le fruit », il dira, lui : « Jugez du fruit par Farbre. »

Passe encore ; mais au moins faudrait-il être logique, et M. Bright, ici, ne l'est pas. Croiriez-vous que, dans le même discours, où il s'arme contre le principe de la représentation des minorités, de l'adoption de ce principe par M. Lowe et lord Cairns, il lui oppose l'aulorilé de M. Disraeli? Qu'est-ce à dire? M. Disraeli n'est-il pas le chef de ce parti tory que M. Bright a toujours poursuivi de ses malédictions? M. Disraeli n'a-t-il pas contribué autant que M. Lovée au rejet du bill Gladstone, et au renversement du ministère libéral? M. Disraeli est-il plus selon le cœur de M. Bright que lord Gairns? Si le principe de la représentation des minorités est mauvais par cela seul

que M. Lowe et lord Cairns l'approuvent, pourquoi M. Bright ne le trouve-t-il pas excellent par cela seul que M. Disraeli le combat?

Et lord Derby, donc! Ne s'est-il pas, lui aussi, déclaré ouvertement hostile au principe de la représentation des minorités, ce lord Derby contre lequel M. Bright doit avoir, à l'heure qu'il est, épuisé toutes les flèches que contenait son carquois?

C'est peu : s'il faut juger du fruit par l'arbre, comment se fait-il que M. Bright n'embrasse pas une doctrine dont la paternité remonte à M. John Stuart Mill, et qui a pour elle tant d'hommes qui, comme M, Fawcetl, Joignent à l'habitude de la réflexion, à l'esprit d'analyse et au savoir les tendances généreuses que M. Bright s'honore de partager?

L'inconséquence est flagrante.

Mais en voici une autre qui vous surprendra. Aux yeux de M. Bright, — se serait-on jamais imaginé cela? — le grand tort, le tort impardonnable du principe dont il s'agit, c'est d'être une innovation. En matière de réforme, — chose plaisante! — M. Bright n'entend pas qu'on innove tl\ a toujours été reçu, jusqu'à présent, que, si, sur 100 individus, 51 sont d'un avis, 49 d'un avis contraire, et qu'il y ait 3 représentants à élire, ces 3 représentants doivent être ceux des 51, de telle sorte que les 49 n'aient pas d'organe et soient comptés comme autant de zéros; oui, on a, jusqu'à présent, estimé ce mode de représentation très équitable, complet > parfaitement démocratique : que veut-on de plus? M. Bright invoque la majesté d'une notion qui, assure-t-il, a six cents ans de durée. Il en appelle au passé des témérités du présent. II prend nos ancêtres à témoin de son infaillibilité conservatiste. L'ardent tribun oublie que cette aristocratie, qu'il a tant attaquée, n'est pas d'hier! Il ne prend pas garde que la plupart des abus qui ont eu dans lui un si

M. JOHN STUART MILL ET M. BRlGHT. 257

impitoyable dénonciateur, ont existé pendant des siècles!

Du reste, n'espérez pas découvrir dans son discours un seul argument qui réponde à ceux sur lesquels s'appuie l'opinion qu'il condamne. Il les ignore, et ne s'est vraisemblablement pas donné la peine de les connaître. On a eu beau dire et répéter qu'un corps électoral ne se compose pas de la majorité seulement; qu'il se compose de la majorité et de la minorité, que ce sont là deux éléments dont on doit tenir compte, en bonne justice, en bonne logique, en bonne arithmétique, et que c'est une étrange façon de représenter le tout que de se borner à en représenter une partie : M. Bright n'en affirme pas moins que les trois représentants attribués à Manchester par le nouveau bill, devraient être exclusivement ceux de la majorité, en vertu du droit que la ville de Manchester a d'être représentée dans la Chambre des communes. Comme si la majorité des habitants de Manchester était Manchester! Comme si la partie était égale au tout! Comme s'il était juste que la minorité n'eût point d'organes, parce qu'il est juste que la majorité en ait un plus grand nombre!

Je sais bien ce qu'on a répomdu : Le parti en minorité dans un collège électoral, a chance d'être en majorité dans un autre, ce qui rétablit la balance.

Belle compensation, vraiment! Si la minorité est étouffée ici, consolons-nous : elle sera, peut-être, étouffée ailleurs en sens inverse! Un mal donné pour correctif à un autre mal sera notre remède! Je nomme, à Manchester, Smith, que je connais, qui a toute ma confiance, et je dois me tenir pour bien et dûment représenté, si, à Honiton, l'on nomme Brown, dont je n'ai jamais entendu parler. N'en déplaise à M. Bright, à M. Gladstone et à M. Goschen, je préfère le système dans lequel mon suffrage compte à l'homme de mon choix, et ne m'impose pas pour représentant Velu d'autrui.

Je VOUS ai expl^ué daas ma demièire leHre» la. danse qui m'a fourni le 3ujet de celle-ci. Applicable à douze collèges seulemejot^ cette clause prête à la, critique» saus doute, si on la considère en elle-même, ce n'est qu'un essai timide» qu'une mesure incomplète; mais elle im-plique la reconnaissance d'un principe salutaire. C'est un jalon sur la roule k suivre. C'est un effort pour arriver à la véritable souveraineté du peuple -^ du peuple qui est, non pas la majorité des citoyens, mais leur universalité. Elle mène droit, cette clause que H. Bri^b^, un moment égaré dans le camp de M. Otisraéli» repousse ^vec tant de rudesse^ elle mène droit à la doctrine de la re-^ frésenlàiion persotmelle^ à l'adoption de cet article de k Constitution républicaine de 184S : < L'élection a^ pour base la population. »

Or, voilii justement le progrès qui reste à accomi^ en Angleterre, où la distribution A\\ pouvoir électoral repose sur des bases artificielles, à peine effleurées psir le oou* veau bill de réforme, et où la déniocratie ne sera réeUe-*ment installée ^ue lorsque la Cbamhf e des communes; y représentera, non plus des champs ou des pierres» mais des hommes.

C'est sans doute parce qu'ils entrevoient ce résultat, que lord Derby et M. I>israélt se sont montrés hostiles au principe de la représentation des minorités. Cette bostilité atteste leur clairvoyance ; mais M. Brigh^ n'a certes pas fait preuve 4e sagacité en s'y assoeiafl^t.

Du moins, s'il avait mis j^noins d'ardeur à avoir tort! Allons, décidément,, M* John Sinsurt MiU b« méritait poimt d'être excommunié par M. BrigM^

Page 1