‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 66 sur 106 · VII · texte numérisé non relu

VII

couvre la marchandise^ et Je suis prêle à agir en conséquence, si vous consentez à être de mon avis. *

L'Angleterre disait : « Mon principe, à moi, est que tout belligérant a le droit de saisir la marchandise ennemie à bord d'un vaisseau neutre; et, sur celte question, qui intéresse ma suprématie navale, je n'entends pas céder, »

Il suit de là qu'en ISSl, la France et l'Angleterre, alliées contre la Russie, ne potivaietit agir de concert qu'autant que Tune ou l'autre de ces deux puissances se résoudrait à faire le sacrifice de sa doctrine.

Qu'arriva-t-il?

C'est ce que je ne me bornerai pas à raconter, mais ce que je tâcherai d'expliquer dans ma prochaine lettre.

Garibaldi an congrès de Genève, a rappelé, paraît-il; la querelle des lieux saints, pour prouver que « la politique et la religion sont étroitement liées ». En cela, il me semble avoir, comme beaucoup d'autres, pris les apparences pour la réalité, du moins relativement au rôle joué par la France et l'Angleterre. Dans l»^s causes de la guerre de Crimée, on n'a pas, en général, assez tenu compte de certains ressorts secrets, de certaines influences particulières. Peut-être vos lecteurs ne me sauront-ils pas mauvais gré de leur dire ce que j'estime être, sur ce point, la vérité, — d'autant que cet exposé me conduira droit à la Déclaration de PaHs, dont j'ai commencé l'histoire, et de laquelle M. John Stuart Mill adjure l'Angleterre de se dégager.

Quand on remonte par la pensée à l'origine apparenle de la guerre de Crimée, on ne peut se déi'endre d'une sorte d'étonnement railleur: on se demande pourquoi

le gouvernement françaU mit tant d'ardeur à soulever d'abord, puis à embraser en quelque sorte la question de savoir si quelques moines latins çiuraient la clef de la principale porte de Téglise de Belhléen), seraient autorisés à placer dans le sanctuaire de la ï^ativité une étoile d'argent, et partageraient avec quelques moines grecs le revenu payé par la dévotion des pèlerins. Jamais, depuis^ que le monde est gouverné et ensanglanté par là bêtise humaine, guerre plus meurtrière n'avait semblé avoir un: point de dépçirt plus ridicule.

Que la Russie attachât ^ne extrêr. e importance à ja pos<^ session des lieux saints, par des moines de son %lise, cela se conçoit : rien de plus respectable et de plus res* pecté, dans l'Eglise grecque, que le rit du pèlerinage. Un voyage au Saint-Sépulcre est;, e« Russie, un ^te de foi nécessaire,, iVft devoir de dévotion absolument impé^ rieux, une forme imp^^ate du culte national. Il n'est guère de famille russi^y cooxme l'a fort bieu dit M. Kia^ gkke, qui ne se croie obligée d'entreprendre un voyage en Palestine lorsqu'elle ei^ ^ les. «^oyens^ Le$ r^hes partent sans regarder à la dépe&se ou à la fatigue ; et il n'y a point de privation que les pauvres ne s'imposent p^r être en état de pâiTtir. C'était done au no^ d'un sentiment partout répandu dans son vaste empire, et profondément enraciné dans le peuple russe, que l'empereur Nicolas réclamait en &yeur des moines de l'Église grecque la gardie des lieux saints. La question était religieuse, en ce qui concerne la Russie : sous ce rapport, il y a du vrai dans la remarque de Garibaldi. Mais au nom de quoi parlait le gouvernement français, lorsque, tirant de îa poussière où il était enterré un traité de i74(K^ el fg^isant revivre des préte-ntionsSk iimX âme qui vive, en Fraii^oe, n'avait Siouci, il demancteit passionnément que (|ue)ques moin<es^ latius pussent eatrer dans l'église de Bethléem par une porte plut6tquo par une autre? Pour d«s milliers de pèle-

rins qu'une piété sincère amenait chaque année à Jaffa, des provinces les plus reculées de la Russie, c'est à peine si Ton pouvait citer deux ou trois touristes français arrivant en Palestine, selon le mot spirituel de M. Kinglake, « avec un journal, une théorie et le plan d'un livre ».

On a prétendu que l'empereur de Russie ayant cru devoir s'abstenir de donner à l'empereur des Français le titre de « frère », et s'étant contenté de l'appeler « bon ami », le dernier en avait conçu un vif ressentiment. Pure hypothèse, à laquelle nous ne nous arrêterons pas. Mais voyons ce que la situation du gouvernement impérial paraissait lui commander après le coup d'État de décembre.

Napoléon III s'étant lui-même fait honneur d'être un parvenu, ce qu'était très cerlainement son oncle, il est permis de le considérer comme tel. Or il est clair que ce ne pouvait être là une recommandation aux yeux de la plupart des maisons régnantes. L'Empire risquait donc de se trouver dans une position d'isolement à l'égard des têtes couronnées. Pour bien s'asseoir en Europe, il avait besoin d'une grande alliance.

L'Angleterre était là, et quelle alliance, s'il y avait possibilité de l'obtenir, que celle qui aurait jeté sur le renversement du gouvernement parlementaire lé manteau d'un peuple libre. Mais, pour avoir approuvé le coup d'Etat, lord Palmerston fut chassé du ministère. Les sympathies de l'Angleterre ne s'offraient pas, tant s'en faut : si Ton tenait à les avoir, il fallait les payer. L'Angleterre, à celte époque, se préoccupait fort des progrès de l'influence russe à Constantihople : quoi de plus propre à amener une alliance, que la perspective d'un concert destiné à combattre l'influence russe et à la désarmer? Restait à en faire naître l'occasion : la querelle des clefs et de l'étoile d'argent fut jugée bonne pour cela.

Reportez-vous en effet à Torigine de celle querelle, et suivez-en les péripéties.

C*est l'ambaissadeur de France à Constantinople qui, le premier, met le feu à la question ; c'est lui qui, le premier prend le ton de la menace : « Sans l'action politique de la France, disait le ministre des affaires étrangères anglais, jamais ces disputes de moines n'auraient troublé les rapports de puissances amies ^ »

Le coup d'État éclate le 2 décembre 1851, et, le 9 février 1852, par* suite d'instructions pressantes envoyées de Paris, M. de la Valette arrache au sultan, pour le compte des Latins, un engagement que le sultan est forcé de révoquer, quelques jours après, sur les vives remontrances du ministre russe.

iia Turquie s'épuise en efforts pour détourner l'orage ; mais le gouvernement français lui enfonce de plus en plus Taiguillon dans le flanc. L'Empire est proclamé le 2 décembre 1852, ety^dans le même mois, l'étoile d'argent, apportée de Jaffa en grande pompe, est placée dans le sanctuaire de Bethléem, à l'inexprimable satisfaction'du patriarche latin.

Il allait sans dire que le czar serait indigné. Le 14 }anvrier 1853, une dépèche violente est adressée au baron Brunnow par le comte Nesselrode. On y lit : « Le canon a été appelé le dernier argument des rois, le gouvernement français en a fait le premier argument, t^

La colère du czar contre le sultan se trouvant ainsi allumée, le moment était favorable pour proposer à l'Angleterre une alliance contre le czar : dès le 28 janvier 1853, cette alliance est proposée par le gouvernement impérial.

Un mois après, le 28 février, le prince Menschikoffar-

1. Eastem papers, p. 67 — cités par M. Kinglake, dans son ^mtotre de Vinvanon de la Crimée,

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rive iaenaçanl.à CoQstantinople. Il adercièçe lui, outre une flotte, une armée de 140,000 homnaes. Le sultan a'effraye, Sw la prière du graad vizir, le chargé d'af- ^es anglais, colooel Rose, piread sur Ivii tl'apjpeler à Vourla la flotte. a,aglais<^,^ alors à MaltQ.

Heuffdusu^Ri^nti, Le colonel Ro$e est désavoué pa.r le gouverneiQ«eat anglais ; ei rempeveui? Nicolas, calmé j^ cette nouvelle, commençait à montrer des dispositions conciliantes, lorsque, le 2S,mars, Wut à coup, sans motif appréciable, ordre est donné à la ftoUe de Touloa do ae i;endre à Salamine. Le feu, (|.ui s'éteignait, se rar i|ime.

Pendant ce temps, lord Stratford de Redcliffe, absent de Constantinople depuis deux ans,, ea avait repris la route : il y eatre le 5 avril. L'empereur de Russie va voir se dresser devant lujr le^ plus redi>u,ta«ble et le plus détesté de ses adversaires.

Cependant, tord Stratford débute par une politique d'3|»ai&ement. Gràx^e à so^ intervention officieuse et à ses habiles conseils,, la question des lieux saints est résolue, le 22 avril, dans le sens de concessions mutuelles : la clef d^ réglise de Bethléem restera dans les mains qui Tout reçue, et Tétoile d'argent dans la grotte de la Nativité; ' mais c'est un prêtre grec qui sera, comme auparavant, le portier de l'église ; les grecs seront, chaque jour, admis les premiers à faire leurs dévotions au tombeau de la Xierge; et, pour empêcher les deux religions rivales de se disputer plus longtemps l'honneur de réparer le dôme de l'église du Saint-Sépulcre, te sultan s'en char* géra.

M. de Lacour, successeur de M. de la Valette à Gon-' staïUinople, ayant souscrit à cet arrangement, la guerre, ce semble, aurait dû être conjurée. Pas du tout. Les caj;tes, dès ce moment, — et on le savait bien, à Paris — se trouvaient suffisamment brouillées. La question d^

Ueux saÎBts.eii^ avait cnËan té une autre p^lus difficile à ré-* sotudre, et qui dievait naturellenaent provoquer, autoor de c l'hooiiue oialade », une lutte d'influence entre le prince Menschikoff et lord Stratford de Redcliffe. Le protectorat de l'Église- grecque ea Turquie,, iiopéfiieu^eaient demandé par le pneaiier, et, suj: les coaseils du second, i^efusé net par le sultao,, précipite la crise. Le 3 juillet^ les Russes passent le Prutb ; les provinces. Dautubienneç so^&t occupées.

Hais ce n'étaJA pas encore la g4iierre ; et même ce pouvait être la paix, si la paix était seslée jusqu'au bout sous l'égide des. quâ,tre grandes puissances, que la violation du territoire turc avait rappjrochées dans un commun sen^ timent de réprobation. Dès le lendemain de l'invasion des principautés, la Prusse, l'Autricbe, la France et l'Angle^ terre étaient intervenues de concert, par la « Note die Yienae », qui pressait le czar de faire accorder ses préteations avec l'indépendance de la Turquie. C'était le meilleur moyen de contenir le czar, sans humilier son orgueil, et, par conséquent, d'assurer la paix. Mais, pour qu'il rencontrât un degré de résistance qu'il fût incapable de vaincre, et auquel il n'y eût pas honte de céder, il fallait, au point de vue des mesures coercitives à prendre, en cas de besoin, aussi bien qu'au point de vue des notes diplomatiques à rédiger, une intervention à quatre, et non cette intervention à deux, cette alliance séparée, que l'artisan de la politique des Tuileries, en Angleterre, lord Palmerston, proclamait en ces termes, le 8 juillet, comme membre du cabinet de lord Aberdeen : « L'Angleterre et la France sont d'accord ; elles continueront de suivirela mêm^ politique, et ont la plus parfaite confiance Vum dans l'autre. »

L'intervention à quatre eût été la paix. L'intervention à deux,, — l'événement le prouva, — c'est la guerre.

Et comment, d'ailleurs, n'en aurait-il pas été ainsi,.

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lorsque le gouvernement impérial ifépargnait jien pour pousser TAngleterre à des démonstrations navales dont l'effet devait être naturellement d'irriter le czar, de le pousser à bout.

La Russie tenait tellement à ce que le Bosphore et les Dardanelles fussent fermés par le sultan aux diverses puissances, qu'elle s'était résignée à subir elle-même, par le traité de 1841, Texclusion dont ce traité frappait les autres marines, et à voir de la sorte sa flotte comme emprisonnée dans la mer Noire. Rien ne pouvait donc ^blesser plus cruellement l'empereur Nicolas que la présence de vaisseaux de guerre anglais et de vaisseaux de guerre français dans les Dardanelles. Eh bien, c'est pourtant là la mesure que le gouvernement impérial, dès le 19 août, pressait l'Angleterre d'adopter, avant tout acte de rupture, remarquez-le bien, et quand des paroles de conciliation étaient encore sur les lèvres de tous les diplomates, y compris ceux de l'Empire. Et un mois ne s'était pas écoulé, que le comte Walewski arrachait à lord Aberdeen l'ordre d'envoyer la flotte anglaise à Constantinople — sans même attendre Touverture des hostilités. Car l'entrevue du comte Walewski avec lord Aberdeen et lord Glarendon eut lieu le 23 septembre ; les flottes combinées entrèrent dans les Dardanelles le 22 octobre; et ce fut le 23 octobre seulement qu'expira le délai assigné par la Turquie au général russe pour l'évacuation des principautés.

Inutile d'ajouter que l'attitude du gouvernement impérial était de nature à encourager l'ardeur belliqueuse des Turcs, qui effectivement portèrent les premiers coups. La Russie les leur rendit avec usure, le 30 novembre, par la destruction de sept frégates turques, dans le port de Sinope.

Une chose itaportanle à noter, c'est que le cabinet de Saint-James, pris dans son ensemble, n'avait nullement

envie de s'engager dans un conflit. Lord Aberdeen, qui était un amant passionné de la paix, et dont Nicolas avait appris avec joie ravèneraent au pouvoir, ne voulait pas la guerre, bien entendu. M. Gladstone ne la voulait pas davantage. Presque aucun membre du ministère ne la voulait. En réalité, lord Palmerston seul y poussait, en ayant soin de voiler sa détermination par des ménagements habiles. Et pourquoi ? Parce que des circonstances particulières liaient sa fortune à celle de l'Empire. Antipathique à la maison de Bourbon, qu'il détestait; peu sympathique aux cours de Berlin, de Vienne et de Saint- Pétersbourg, auprès desquelles il passait pour un brouillon; ennemi-né des républiques, d'ailleurs, il s'était vu aussi complèlement isolé en Europe, après le coup d'État du 2 décembre, que l'Empire craignait de l'être après son installation; et c'est parce que le coup d'État était venu lui apporter un appui dont il avait besoin, qu'il avait résolu de servir les vues du gouvernement impérial.

Son coup d'essai en ce genre lui réussit mal, l'approbation qu'il donna au 2 décembre lui ayant coûté le ministère des affaires étrangères, qu'il occupait sous lord Russell. Mais il n'avait pas tardé à rentrer au pouvoir; et, quoiqu'il fût relégué, sous lord Aberdeen, dans le ministère de l'intérieur, il dut à son esprit délié, à son caractère à la fois conciliant et ferme, à sa longue pratique des choses et des hommes, déjouer le rôle principal, même en ce qui touchait la politique extérieure. Si bien que le gouvernement impérial, ardent comme il l'était à enlacer les Anglais dans les anneaux de son alliance, eut en lord Palmerston et le mieux disposé et le plus influent des auxiliaires.

Ce qui suivit le désastre de Sinope mérite d'arrêter l'attention.

Jusque-là, lord Aberdeen et la majorité de ses collègues avaient glissé sur la pente de la guerre, sans se

rendre bien compte du mouvement qui les entraînait. Jouets de suggestions qui n'avaient de pacifique que Tapparence, ils avaient tenu un langage, cojasenti à des me* sures qui, insensiblement et presque à leur insu, les conduisaient bien au delà du point où ils croyaient aller. Le désastre de Sinope et Vémotion profonde que cette nouvelle causa çn Angleterre di^rent leur apprendre qu^e, sans s'en apercevoir, il^si s'étaient engagés d'bouneur à défendre la Turquie par les armes.

Cepend^^t^ inéme alo^s, ils n'entendaient pas pousser tout à Ve^rême. Ils opinèrent qu'il fallait se borner à déclarer qu'on ne souffrirait pas une seconde tragédie de Sinope, et que le mieux était de laissier aux amiraui^ le soin d'aviseï^ conforméo^ent à leurs iustrucUoos ai\térieures.

Là-dessus, démission de lard Palmerston,. qui, sui,-r vant l'expresisiou de Montaigne, brûlait de < troubler l'eau pour d'^u^res pescbeurs ».

L'esprit qui dicta cette démission répondait si biea à la pensée du gouvernement impérial, qu'il proposa ausâi^ tôt de signifier ceci à la Russie : <l La France et l'Angleterre, voulant prévenir le renouvellement de l'affaire cte Sinope, ont décidé que désorm,ais tout vaisseau russe, rencontré danslanpier Noire» serait prié, et, s'il lefallaJlt, contraint de retourner à Sébastopol, et que tout acte d'a-r gression contre le territoire au le pavillon ottoman ser^t repoussé par la force ^ »

Pour le coup, c'était la guerre entre la France et l'Angleterre d'une part, et la Russie d'autre part* Le cabinet de Saint^James l^ésiita fort, il hésita pendant plusieurs jours ; mais, je le répète, il se trouvait engagé trop avant pour reculer ; et, e^ outre, la pression exercée sur lui par le gouvernement impérial puisait dans l'agitation des

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