‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 84 sur 106 · UN SYNODE ANGLICAN. — LE DOCTEUR COLENSO · texte numérisé non relu

UN SYNODE ANGLICAN. — LE DOCTEUR COLENSO

Pour ce qui est des représentants en titre de l'orthodoxie, leur émotion fut d'autant plus grande qu'ils ne pouvaient mettre en question ni la science, ni la sincérité, ni l'honnêteté, ni même la piété du prélat hérétique.

Habile linguiste, géologue distingué, savant mathématicien, ce n'était pas à la légère et sans autorité que le docteur Colenso avait signalé dans la Bible une foule d'erreurs, de contradictions, d'impossibilités. Évêque de Natal en Afrique, c'était en essayant de convertir un d^ naturels du pays, et par suite de l'impossibilité absolue où il s'était trouvé de répondre aux objections d'une intelligence à la fois pénétrante et naïve, qu'il avait conçu des doutes et senti la nécessité de se rendre un compte clair de ses croyances, ce qu'il n'avait jamais songé à faire jusqu'alors ! En d'autres termes, il avait appris du sauvage qu'il catéchisait à examiner, à peser, à approfondir la matière de son enseignement.

Ses convictions religieuses ayant reçu de cette épreuve un choc décisif, devait-il, lui évêque, en publier le tragique aveu? c'est ce que son intérêt lui déconseillait et ce que lui conseillait sa conscience : il se mit aux ordres de sa conscience.

Il n'y avait rien, d'ailleurs, dans la façon dont il analysait les Écritures, qui ne pût se concilier avec une piété profonde. Que la Bible fût d'inspiration divine, il ne le niait point; seulement, il exprimait l'opinion qu'à côté de choses qui avaient leur source dans l'inspiration divine, il en était d'autres qu'il était impossible de ne pas attribuer à la faillibilité humaine. Cet élément humain, il insistait pour au'on le dégageât du reste, affirmant que la religion n'étai pas intéressée à ce qu'on défendît, en son nom, ce qui n'était pas défendable, et assurant que le seul moyen de désarmer les sceptiques était de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et à la science ce qui est à la science.

Une conduite aussi droite, un courage aussi viril, ane parole aussi onctueuse, étaient de nature, comme vous le pensez bien, à rendre Tapostasie de l'évèque de Natal d'autant plus dangereuse aux yeux de ses orthodoxes confrères. Ils songèrent à briser la houlette de ce (msteur, qu'ils accusaient d'égarer son troupeau.

Malheureusement pour eux, l'hérésie d'un évèque co- Jonial était un fléau contre lequel aucun remède légal n'existait : le cas, parait-il, n'avait point été prévu. Que faire ?

Le docteur Colenso aurait pu épargner un grand embarras à l'Église en renonçant lui-même au titre et aux fonctions d'évêque. C'était son devoir, au dire de ses adversaires. Pourquoi ne sortit-il pas au plus vite d'une Église dont il ne partageait plus les croyances? Mais ses partisans ne l'entendaient pas ainsi, ils lui criaient : « Vous avez été évêque pour prêcher ce que vous croyiez être la vérité. Restez évêque; » et cette opinion des partisans du docteur Colenso étant aussi la sienne, comment vaincre sa résistance?

Il existe en Angleterre un parlement ecclésiastique qu'on nomme Convocation. C'est comme une assemblée des États spirituels du royaume. Dans chacune des deux provinces qui ont à leur tête un archevêque, c'est-à-dire dans la province de Cantorbéry et dans celle d'York, il y a une Convocation, laquelle se compose d'une Chambre haute et d'une chambre basse. Les membres de la Chambre haute sont les évêques, et elle est présidée par l'archevêque métropolitain. Les membres de la chambre basse ne sont que des délégués envoyés sous le nom de « proctors », par les chapitres de cathédrales et le clergé bénéficiant; ils élisent celui qui les préside. Ce parlement ecclésiastique, qui se réunit une fois chaque année, a aujourd'hui fort peu d'importance ; mais il lui plaît d'agir de temps en temps comme s'il en avait. Au mois de mai

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1863, la Convocation de Gantorbéry délibéra sur le parti à prendre concernant l'évêqpie de Natal, et tout ce qu'elle put faire fut de déclarer que c l'ouvrage du docteur Golenso intitulé : le Pentateuque et le livre de Josué exa^ minés critiquefnenty était un ouvrage d'un caractère très dangereux, subversif de toute cropnce, que la Bible est la parole de Dieu».

Comme condamnation abstraite du docteur Colenso, cela pouvait paraître suffisant; mais, la difficulté restant entière, il s'agissait de savoir si Tévêque de Natal conserverait ses titres et ses fonctions.

Le siège de Natal était suffragant de celui de Capetown (ville du Cap), occupé par le docteur Gray; celui-ci, en sa qualité d'évéque métropolitain, se crut investi du droit de déposer Thérésiarque. Il comptait sans son hôte. Le docteur Colenso appela de la sentence au conseil privé, qui est la première autorité judiciaire du royaume, et le conseil privé décida que, dans les églises coloniales — églises libres, associations volontaires, le titre d'évèque, conféré par lettres patentes de la reine, n'implique l'exercice légal d'aucune juridiction coercitive. L'évéque de Capetown avait donc outrepassé ses pouvoirs en déposant Tévêque de Natal, et le docteur Colenso restait ferme sur ses pieds.

Voilà le scandale auquel font allusion les résolutions précitées, et c'est surtout le désir d'y mettre fin d'une façon ou d'une autre qui a déterminé la formation du « pan anglican synod ». A quoi^aurait-il servi? à peu de chose, en vérité, si l'on en juge par le résultat des débats.

L'année dernière la Convocation déclara :

i** Que l'Eglise d'Angleterre n'était pas de communion avec le docteur Colenso, dans l'Église hérétique qu'il cherchait à établir.

2® Qu'elle était en communion, au contraire, avec les évéques orthodoxes qui , en plein synode , avaient proclamé le docteur Colenso excommunié ipso facto.

Que, dans le cas où la consécration d'un nouvel évêque de Natal serait décidée, les mesures à adopter étaient celles-ci : obligation imposée à quiconque serait appelé à remplir -des fonctions ecclésiastiques dans le diocèse, de souscrire un formulaire expliquant la doctrine et la discipline de rÉglise d'Afrique; élection par le clergé local, sauf consentement des laïques, d'un personnage savant et pieux ; et enfin, consécration de ce dernier, soit par l'archevêque de Gantorbéry, soit par les évéques de l'Afrique méridionale, selon ce qui serait ultérieurement jugé le plus c5nvenable.

Eh bien, c'est cette déclaration de l'année dernière que le synode de cette année a faite sienne ; rien de moins, mais rien de plus.

Vous le voyez, les décisions du synode ne sortent pas du domaine de l'hypothèse. On est tombé d'accord sur la marche à suivre, dans le cas où la consécration d^un nouvel évêque de Natal serait décidée ; mais sur ce point, qui est le point essentiel, on n'a pas osé se prononcer.

C'est qu'en effet la position de l'évèque de ^atal, comme tel, relève de la loi interprétée par les cours de justice, et relève de cela seul ; si la loi est pour lui et si les tribunaux l'affirment, toutes les excommunications et tous les synodes du monde ne sauraient empêcher le docteur Colenso de garder sa cathédrale, de porter le titre que la reine lui avait conféré et de toucher ses appointements des mains de la société qui l'envoya en Afrique.

Quant à la lettre encyclique que le synode, en se séparant, a fulminée contre les écrits de l'évèque de Natal, rien de plus inutile. Le public sait, de reste, à l'heure qu'il est, que l'Église anglicane regarde ces écrits comme subversifs des doctrines qu'elle professe. Mais quels arguments a-t-elle à faire valoir contre ceux qu'on lui oppose ? voilà ce que le public tiendrait fort à connaître, et ce que le

synode lui laisse ignorer. Or nous vivons à une époque où il augmente chaque jour, le nombre de ceux qui disent : « Brûler n'est pas répondre ».

21 octobre.

Un penseur éminent ayant, à la fm de la session dernière, proclamé la nécessité de mettre les puissances maritimes en état de défendre la liberté contre les entreprises des puissances militaires, et cette préoccupation l'ayant conduit à demander que TAngleterre se dégageât des obligations contractées en son nom dans la fameuse Déclaration de 1866 sur le « droit de visite », j'ai cru devoir approfondir cet important sujet dans un certain nombre de lettres dont plusieurs ont déjà paru. Ce travail, auquel, je le crains, la session prochaine ne donnera que trop d'à-propos, je compte bien l'achever; mais, aujourd'hui, laissez-moi vous entretenir d'une question d'un intérêt moins général, mais plus actuel. C'est du fénianisme que j'ai à vous parler.

Voilà un mois que le fénianisme est le tourment de l'Angleterre. Il y a quinze jours, c'était. Dieu me pardonne! une véritable panique. La pacification de l'Irlande est< elle donc chose absolument impossible?

Vous vous rappelez qu'au commencement de 1866 le gouvernement se vit réduit à suspendre Vhabeas corpus en Irlande, à y établir le régime de la loi des suspects. Vain effort pour étouffer ce feu qui semble couver éternellement sous la cendre ! Dans les premiers jours de

mars 1867, rinsurrection, depuis longtemps annoncée, leva la tête à Dublin, à Limerick, à Cork, à Wicklow, à Tipperary, dans le comté de Kerry, dans FEst et dans le Sud. Prendre rendez-vous, s'assembler en armes, attaquer les postes occupés par la police, détruire les chemins de fer, couper les fils du télégraphe et harasser l'ennemi sans se piquer de le combattre : tel était le plan des insurgés. Vous savez le résultat : après avoir mis en émoi plus de sept comtés, la révolte fut vaincue, et vaincue sans peine, il faut le dire, quoique lord Stralhnairn Teût d'abord jugée fort sérieuse. Mais ce qui est le souci des Anglais, ce n'est pas la force de résistance que possède l'Irlande, c'est Tinapaisable ardeur de ses colères. Pendant quarante ans, ils ont eu le très sincère et très honnête désir de lui rendre justice; mais ce désir n'a pas suffi pour effacer, dans le cœur du peuple irlandais, le souvenir de six cents ans d'une domination oppressive. Ce qui se passe le prouve de reste.

Vous n'ignorez pas comment, le 18 septembre, à Manchester, deux fénians, le colonel Kelly et le capitaine Deasy, furent arrachés des mains de la police, sur le chemin de la prison. La scène est caractéristique. Au moment où la voiture dans laquelle on transportait les prisonniers roulait le long de « Hyde road » , quarante hommes, bien armés, s'élancent, font feu sur les chevaux, attaquent les onze policemen qui formaient l'escorte, tuent leur chef, délivrent les captifs.

Quelques jours après, dans une taverne de Londres, une dispute s'engage, à propos du fénianisme, entre des inconnus et deux soldats appartenant au corps des c lifeguards ». Les deux soldats sortent ; ils sont suivis, et l'un d'eux, Edwin Mac-Donnell, tombe mortellement frappé d'une balle qui lui traverse les poumons. Le meurtrier? mystère. Un homme du nom de Growes est soupçonné; on l'arrête. Dans sa chambre, qu'on court visiter, on

trouve des balles, la formule d'an serment vengeur; et sur la lame d'un poignard dont il était armé on lit : a Ami fidèle. ^

Ceci avait lieu le 28 septembre : le premier octobre, on apprend que dans Gower «treet, au centre de Londres, un policemana été aperçu gisant sur le pavé et donnant à peine quelques signes de vie.

Que de pareils faits ne soient pas sans gravité, je le veux bien; mais vt)as n'imaginez pas jusqu'à quel point ils ont été grossis par l'indignation, l'étonnement et la peur. L'insurrection n'aurait-elle été domptée que pour faire place à une ténébreuse organisation de l'assassinat? Que n'avait-on pas à craindre de gens capables du coup d'audace par lequel le fanatisme irlandais s'était signalé à Manchester? Ce fanatisme allait-il reprendre, pour son compte, les affreuses traditions du Vieux de la Montagne? Une insurrection était un mal visible, tangible, appréciable, et contre lequel il y avait, par conséquent, moyen de se garder ; maiSjle jour où des centaines, des milliers d'Irlandais auraient adopté pour système de poursuivre ce qu'ils nomment le redressement des griefs de l'Irlande, en attentant, hors de chez eux, partout, dans l'ombre ou en plein jour, à la vie de quiconque, en sa seule qualité d'Anglais, représente l'Angleterre, et cela par pur esprit de vengeance, sans espérer le succès, sans tenir compte du péril, qu'y aurait-il de possible, soit comme sauvegarde, soit comme remède? Comment soumettre au calcul les moyens de se préserver d'un fléau qui serait incalculable de sa nature? Et alors même que les attentats ne seraient pas très fréquents, ne suffirait-il pas qu'on eût à les redouter, pour que la terreur fût universelle et profonde ?

Tel est le langage que j'ai entendu tenir ; tels sont les commentaires que j'ai lusdans mainte feuille sérieuse.

Inutile d'ajouter que, de la part de plusieurs organes de l'opinion publique, les exhortations violentes n'ont

pas manqué. En pareille circonstance, le nombre est toujours considérable, de ceux qui répètent ce mot d'un célèbre révolutionnaire : « Il faut leur faire peur, vous dis-je! >

Hais le sentiment de la nationalité a son fanatisme, et il n'est pas facile d'intimider les fanatiques. Loin de les retenir, le danger les séduit, les exalte et les attire. L'Angleterre, assure-t-on, contient, à l'heure qu'il est, plus de fénians que l'Irlande ; et la frayeur qu'ils éprouvent doit être singulièrement disproportionnée à celle qu'ils inspirent, s'il est vrai, comme le Daily News l'affirmait naguère, que, dans certains quartiers de Londres et d'autres grandes villes, il est aujourd'hui aussi dangereux de parler contre le fénianisme, qu'il l'était, il y a quelques années, de se prononcer contre l'institution de l'esclavage, à Gharleston ou à la Nouvelle-Orléans. Ce qui est sûr, c'est que, dans des cabarets ordinairement fréquentés par des Irlandais, on ne se cache pas pour ouvrir des souscriptions en faveur des fénians compromis. Â Ghester, dont le 18® a royal-irlandais t> forme la garnison, des rumeurs sinistres ont couru, et le mot trahison a été chuchoté. Les dépôts d'armes sont menacés en plusieurs endroits; du moins les alarmistes se le figurent. Jeudi dernier, à Brighton, grand émoi : La police était sur pied: des volontaires recevaient l'ordre d'aller veiller, la nuit venue, dans les caveaux de l'hôtel de ville, qui contiennent quelques milliers de fusils. Le colonel du 17*^ lanciers prenait de son côté des mesures pour qu'une partie de son régiment fût en état d'agir au premier signal. Et tout cela, pourquoi? Parce que le maire de la ville avait eu avis, par une lettre anonyme, qu'on devait piller les armes en question pendant la nuit. Partout même inquiétude, — vague, exagérée sans doute, mais caractéristique.

Aussi y a-t-il abondance et surabondance de précautions. Le coutelas qui, dans les moments critiques, rem*

place, entre les mains de la police, le bâton, ne tardera pas à être remplacé par le revolver, pour peu que l'aspect des choses s'assombrisse. Une personne est-elle suspecte, on l'arrête. Une maison est-elle suspecte, on la fouille ou on l'envahit. L'autre jour, la police a fait une véritable razzia dans une taverne de Liverpool.

Vous pourrez juger de l'état des esprits par le trait suivant. Les individus soupçonnés d'avoir pris part au coup de main de Manchester ont été conduits au tribunal, ench nînés deux à deux, quoique la salle fût remplie, non seulement d'agents de police munis de revolvers, mais de soldats. A cette vue, M. Ernest Jones, un des défenseurs, n'a pu contenir son indignation. Il a protesté contre l'irruption de la force militaire dans le sanctuaire de la loi ; il a protesté contre l'usage des menottes, depuis longtemps inconnu à l'Angleterre civilisée, et renouvelé dans un âge de barbarie. Il s'est étonné d'avoir à rappeler que c'est l'honneur des Anglais de regarder un accusé comme innocent, tant qu'il n'a pas été reconnu coupable. Il a trouvé peu conforme à la dignité de la justice, qu'elle eût l'air de se mettre aux ordres de ses agents subalternes. Eh bien, le croiriez-vous? cette revendication c|f principes qui sont obéis en Angleterre avec plus de révérence et plus de scrupules qu'en aucun lieu du monde a été repoussée par le magistrat, accueillie par des murmures dans l'auditoire; et, lorsqu'on a su que l'avocat avait renoncé à plaider dans les conditions faites à ses clients, par respect pour le barreau, pour la magistrature et pour lui-même, presque tous les journaux ont blâmé sa conduite, ne voulant y voir qu'impertinence puérile ou affectation théâtrale.

Voilà donc à quelle situation l'Angleterre est condamnée, en ce qui touche ses rapports avec l'Irlande! D'où cela vient-il, et à qui la faute? Pourquoi l'Anglelerre, qui a tant à s'inquiéter de l'Irlande, a-t-elle si peu à s'inquié-

ter de TÉcosse. Affaire de race! Mais, si les Irlandais sont Celtes, les Écossais le sont aussi. Serait-ce qu'il y a en Irlande un effroyable amas de matières combustibles ^t que rien de tel n'existe en Ecosse? Précisément. Ainsi que le disait un jour le Spectator : « Où il n'y a que du granit, on peut permettre même à des enfants de jouer avec des allumettes » .

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