L'INTERVENTION FRANÇAISE EN ITALIE
que, dans ce cas, elle aurait affrontés ; mais ils espéraient que les troupes italiennes seraient à Rome les premières, et qu'alors la cour des Tuileries reculerait devant le fait accompli. C'était se bercer d'un espoir bien chimérique, et rien ne montre mieux jusqu'à quel point les Anglais sont opposés à toute ingérence du gouvernement français dans les affaires de l'Italie.
Comment, du reste, serait-il possible que leur satisfaction fût sans mélange? Qu'importe qu'une idée d'intervention soit abandonnée pour le moment, s'il n'y a rien de changé radicalement dans la situation, et si la difficulté» écartée aujourd'hui, menace de renaître demain? Car enfin, tant que Rome n'aura pas été réunie à l'Italie, ritalie s'agitera et agitera l'Europe. Or la réunion de Rome à l'Italie implique la chute du pouvoir temporel des papes. Cette solution, qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige, est la seule qui ait un caractère définitif. Hors de là, en ce qui touche la question italienne, tout reste dans le provisoire, et de ce provisoire peuvent sortir des complications désastreuses^
Cela est si évident, que les Anglais «'étonnent de voir l'Empire lier si obstinément ses destinées à celles d'une autorité qui, après tout, n'a rien de commun avec la direction des âmes.
En prenant les choses de haut, cependant, on n'a pas de peine à se rendre compte de ce qui arrive. Les situalions ont leur logique. Dans le pape maître de Rome, ce n'est pas le successeur des apôtres que la convention de septembre a prétendu défendre, c'est un membre important de la grande famille monarchique. La tiare étant une couronne, pourquoi le pape n'aurait-il pas le bénéfice de la solidarité qui unit tous les porteurs de couronnes? Napoléon I" obéissait à un instinct profondément monarchique, lorsque, selon l'expression consacrée, il relevait les autels; et Napoléon III était certainement dans son
rôle, lorsque, le 20 mai 1862, il écrivait à M. Thouvenel une lettre où se trouvait si nettement affirmée la nécessité de maintenir « un pouvoir dont finfluence s'étend sur l'univers entier ».
Aussi, qu'advint-il quand, au mois de novembre 1864, un débat s'éleva sur le sens qu'il fallait attacher à la convention du 15 septembre précédent? Qui eut raison de ceux qui assuraient — j'étais de ce nombre — que", dans la pensée du gouvernement français, cette convention avait pour objet d'enlever définitivement Rome à l'Italie, ou de ceux qui, dans l'ardeur d'un optimisme irréfléchi, assuraient le contraire^ Vous vous rappelez la dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Malaret : la politique impériale s'y dévoilait avec une brève clarté, avec une franchise hautaine. L'Italie était prévenue que, par ces mots droits de la natiofiy aspiralions nationales, on ne devait point entendre le droit ou le désir d'avoir Rome pour capitale. L'Italie était avertie que, « parmi les moyens dont elle s'interdisait l'emploi, on devait compter les manœuvres des agents révolutionnaires, ainsi que toute excitation tendante à produire des mouvements insurrectionnels ». L'Italie était invitée à ne jamais oublier que « la translation de la capitale était un gage sérieux donné à la France; que ce n'était ni un expédient provisoire, ni une étape vers Rome, et que supprimer le gage, ce serait détruire le contrat ». Enfin, même pour le cas où une révolution éclaterait à Rome, même pour le cas où Rome se donnerait à l'Italie, le gouvernement impérial se réservait « sa liberté d'action », c'est-à-dire le droit d'intervenir.
Ils se trompèrent donc ceux qui, dans les rangs de la démocratie française, saluèrent avec des cris de joie la convention de septembre comme un pas fait vers le but désiré. Ils peuvent aujourd'hui la juger par les fruits •qu'elle porte! Les frères d'armes de Solférino ont été à
LA QUESTION ROMAINE E*î ANGLETERRE. 343
la veille, et sont peut-être encore à la veille de s'entr'égorgêr, à la face du monde frappé de stupeur et d'horreur! Y a-t-il un moyen, non seulement d'éloigner cette affreuse éventualité, mais d'en rendre le retour impossible? Il n'y en a qu'un : la revision de la convention de septembre. Ce qui s'y oppose, je le sais bien, hélas! c'est ce que j'appelais tout à l'heure la logique des situations. Mais faire violence à cette logique est encore plus facile que d'aller contre le mouvement visible des choses. Et c'est moins dangereux...
29 octobre.
La proclamation de Victor-Emmanuel semble avoir produit ici un de ces revirements subits d'opinion dont, seuls au monde, les Anglais — qui nous appellent légers — sont capables.
Je vous disais un jour que le Tiines reflétait les phases changeantes de l'opinion, comme la mer reflète les mobiles aspects du soleil. Voulez-vous savoir jusqu'à quel point la proclamation de Victor-Emmanuel a changé la direction des esprits dans le monde auquel le Times sert plus particulièrement d'organe? Lisez ce que dit aujourd'hui le Tintes^ et rappelez-vous ce qu'il disait il y a quelques jours.
Lorsqu'on reçut ici la première nouvelle de l'intervention des Français en Italie, le Times poussa les hauts cris. Grande eût été son indignation, si elle n'avait été tempérée par la compassion que lui inspirait ce qu'il pa-
34i DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
raissait regarder, de la part du gouvernement impérial, comme un acte de démence. Â en juger par son langage, il s'en fallait de bien peu qu^il ne crût à un affaiblissement des facultés politiques chez l'empereur des Français. J'ai déjà cité cette phrase, impitoyable résumé des observations du TimeSy touchant l'intervention en Italie : ex Lorsque M. Thiers déclarait qu'il n'y avait plus de faute à commettre, il ne prévoyait pas la seconde expédition de Rome. ït
Eh bien, aujourd'hui, ce n'est plus cela. Selon le Times, miraculeusement converti, l'intervention armée des Français à Rome est justifiable, sous tous les points de vue possibles et imaginables.
Au point de vue du droit, d'abord. La convention de septembre n'est-elle pas un traité, et le respect des traités un devoir? Vainement prétendrait-on que le gouvernement impérial a lui-même violé la conventioa de septembre en prêtant la main à l'enrôlement des volontaires maintenant au service du saint-siège; le troisième article de la convention est formel : il autorise cet enrôlement en termes exprès. Par la convention de septembre, le gouvernement italien s'engageait, non seulement à ne pas attaquer le pape, mais à empêcher, fût-ce par la force, qu'on ne l'attaquât du dehors. A celte condition, le gouvernement impériaf promettait de retirer de Rome les troupes françaises. La promesse a-t-elle été remplie, oui ou non? Si elle l'a été, comment nier que la condition ne doive l'être, à son tour?
Voilà pour la question du droit strict. Mais le Times va plus loin. Est-ce que Venise, est-ce que Rome, ont jamais fait partie, depuis la chute de l'empire romain, d'un « royaume uni d'Italie»? Cependant, que Venise, qui, comme Rome, est ethnologiquement et géographiquement italienne, soit donnée à l'Italie, passe encore, mais Rome! Rome n'a-t-elle pas été, pendant des siè-
des, le siège de la papauté? Est-il possible, même à des protestants, de ne pas reconnaître que, pendant des siècles, Rome a été considérée comme la propriété commune du monde chrétien? Et Tempereur des Français n'est-il pas autorisé à revendiquer les droits d'une souveraineté devant laquelle le clergé catholique de France n'est pas seul à s'incliner?
Pour ce qui est de la question pratique, le Times se montre parfaitement rassuré. L'empereur des Français, qui ne veut ni perdre le bénéfice de la reconnaissance que lui doit l'Italie, ni rester sans autre allié que l'Autriche, ne manquera pas d'inviter à une conférence les grandes puissances; et, comme il n'y a rien d'inconciliable entre les exigences du monde catholique et les intérêts de l'Italie, on n'aura pas de peine à se mettre d'accord.
En attendant, les bandes de volontaires se disperseront à la voix, non de l'étranger, mais de Victor-Emmanuel, c'est-à-dire avec honneur. L'occupation combinée de Rome par des troupes françaises et des troupes italiennes, rétablira Tordre, en laissant la dignité des deux gouvernements intacte. Et nous continuerons de vivre dans le meilleur des mondes possibles.
Vous le voyez, le plaidoyer est complet. M. Dupanloup n'aurait pas mieux dit. Il y a loin de là au jugement que le Times portait l'autre jour : « Lorsque M. Thiers déclarait, .etc.. }>
D'où vient cette étonnante et soudaine évolution? Je crois la comprendre et je vais essayer de l'expliquer.
Pour des raisons qui ne sont pas tout à fait désintéressées, l'Angleterre tient fort à ce que l'unité de l'Italie soit maintenue. Lorsqu'on y apprit que la flotte de Toulon allait partir, la première impression fut que l'Italie ne se laisserait pas fouler aux pieds; qu'elle jouerait plutôt son existence à croix ou pile; que l'armée ré-
gulière irait où étaient les aspirations nationales; que Victor-Emmanuel lui-même serait enveloppé par le mouvement, et aimerait mieux s'exposer à perdre sa couronne en défendant son pays qu'en pactisant avec l'étranger. L'anxiété fut donc générale et immense. On tremblait pour l'Italie. C'est pourquoi le Times dénonça l'intervention française dans les termes que vous savez, sans s'arrêter à aucune des considérations qui, depuis et si soudainement, l'ont frappé.
Mais les choses ayant pris un tour inattendu; les troupes papales ayant déployé plus de vigueur qu'on ne l'avait imaginé; le bruit ayant couru que les garibaldiens, après plusieurs échecs, avaient repassé la frontière, et la nation italienne paraissant beaucoup moins disposée à risquer le tout pour le tout que le ton de ses journaux ne l'avait d'abord fait craindre, le Times et cette portion du public dont il manufacture et exprime l'opinion commencèrent à se calmer. On fit amende honorable; on rendit hommage à la puissance du Quos ego des Tuileries; on avoua que l'empereur des Français avait bien jugé la situation, en menaçant les Italiens de la foudre, précisément pour n'avoir point à la lancer.
Siir ces entrefaites, Garibaldi s'échappe de Caprera, se montre à Florence, y harangue du haut d'un balcon la foule émue, franchit la frontière, raillie autour de son étendard les volontaires, qu'on croyait anéantis; et le voilà marchant sur Rome. Nouveau sujet d'inquiétude. Mais,ô bonheur! le roi d'Italie se prononce résolument contre celui auquel il doit deux royaumes : il ne veut pas séparer sa cause de celle de l'empereur des Français; il obéit aux lois de la franc-maçonnerie monarchique; il proteste contre tout ce qui pourrait amener une guerre fratricide, et il a réussi à former un ministère. Donc plus de craintes. L'unité de l'Italie est sauvée. C'est le point essentiel, et l'intervention française, dès qu'elle promet
d'aboutir à ce résultat^ rentre naturellement dans les^ bonnes grâces du Times.
Le malheur est que sa satisfaction te conduit^ premièrement, à mal raisonner, et, secondement, à se rendre un compte très inexact de l'état des choses.
Il raisonne mal, quand il invoque, à l'appui de l'intervention française, le respect dû aux traités. Envers qui le gouvernement impérial est-il tenu de défendre l'inviolabilité de la convention de septembre? Envers le saintsiège? Mais le saint-siège n'est aucunement partie dans cette convention; et il ne l'a jamais ni signée, ni acceptée, ni approuvée. Contre qui le gouvernement impérial a-t-il à la défendre? Contre le gouvernement italien? Mais le» deux gouvernements, à cet égard, déclarent s'entendre à merveille.
Pour que la cour des Tuileries fût autorisée à intervenir en vertu de la convention de septembre, au moins faudrait-il que Yictor-Emmanuel en éludât les engagements par son refus d'empêcher l'invasion des États du pape. Mais, s'il n'y a pas refus, s'il y a seulement impuissance, la convention de septembre cesse d'être la législation de l'intervention française, laquelle ne saurait plus alors se justifier que par le droit qu'aurait la France de faire la police en Italie, et le devoir qui serait imposé à l'empereur des Français de se constituer le gendarme du roi d'Italie.
Le Times ne raisonne pas mieux en présentant Rome comme le patrimoine du monde chrétien. Ce qui est le patrimoine du monde chrétien, c'est ce qui constitue le pouvoir spirituel du pape, et pas du tout ce qui constitue son pouvoir temporel Le ministre du Dieu de paix n'a que faire de commander à des troupes, et d'être en état de livrer bataille. Le représentant du Dieu qui naquit dans une étable, n'a que faire de posséder de riches domaines, de figurer au rang des princes de la terre. D'ex-
cellents catholiques sont convaincus que le pouvoir spirituel du pape gagnerait tout ce que perdrait son pouvoir temporel, et qu'il serait bien réellement au-dessus des roiSy le jour où il cesserait d'être perdu dans la foule des rois. Mais, qu'ils aient tort ou raison, toujours est-il que Rome appartient aux Romains, comme Londres appartient aux Anglais. Un peuple ne saurait être la propriété de telle ou telle croyance.
Tout cela, le Times le sait aussi bien que nous, quoiqu'il affecte de l'ignorer. Mais il entre dans sa politique du moment de favoriser celle du gouvernement impérial, dans l'espoir que la monarchie constitutionnelle de Victor-Emmanuel et l'unité de Tllalie y trouveront leur compte. Or c'est ici qu'il se trompe, et grossièrement, à mon avis.
Que Napoléon III ait dessin de soumettre la question romaine à une conférence européenne, c'est possible; c'est probable, si l'on veut : il se déchargerait de la sorte d'une responsabilité qui, à l'heure qu'il est^ doit lui paraître bien lourde. Mais cette responsabilité, croiton que les puissances s'entendront aisément pour l'encourir à sa place? L'Angleterre protestante, par exemple, s'exposera-t-elle aux aventures, pour se rapprocher, en faveur du pape, de l'Espagne catholique? Amènera-t-on facilement la Prusse à résoudre la question romaine d'une façon qui ait chance de plaire à M. Dupanloup? Si l'Italie et le pape ne peuvent s'entendre, comment espérer qu'une conférence trouve, de manière à contenter tout le monde, la solution d'un problème insoluble pour les deux parties intéressées?
Et puis l'intervention française vous met dans une impasse dont il faut sortir, avarït de songer à autre chose. J'admire l'assurance avec laquelle le Times annonce qu'à la voix de Victor-Emmanuel les garibaldiens se soumettront bien vile et de bonne grâce, doux agneaux
qui ne connaissent que la houlelte du berger ! Et s'il arrivait, d'aventure, que cette prophétie ne s'accomplît pas? s'il arrivait que la boulette du berger fût brisée? Le Times oublie un point important : il oublie que les garibaldiens représentent les aspirations de l'Italie ; que le héros de Yarèse a derrière lui la nation tout entière; qu'il est le vrai roi d'Italie, aussi longtemps qu'il en personnifie les passions, les intérêts, la volonté. Fût-il défait, fût-il tué, on n'aura ni défait ni tué ce qu'il représente, ce qui lui a donné une puissance tellement grande, un prestige tellement merveilleux, que sa vie semble bien plus tenir de la légende que de l'histoire. Cette proclamation de Victor-Emmanuel, dont le Times s'applaudit comme d'une victoire remportée par le principe de la monarchie constitutionnelle, c'est le parti de l'action, c'est le principe républicain qu'elle sert en Italie; c'est à ce parti, c'est à ce principe qu'elle profitera, parce qu'elle les lie aux destinées et à la grandeur de la nation italienne. Quoi qu'il advienne de la seconde expédition romaine, et même en admettant que les volontaires, abandonnés à leurs propres forces, fussent écrasés, écrasés sous les yeux de l'Italie, muette et immobile, le trône de Victor- Emmanuel est irrévocablement compromis, ayant reçu et accepté cet appui de l'étranger qui fut si fatal, en France, à la monarchie des Bourbons.
Et que serait-ce, si Garibaldi, vainqueur des zouaves pontificaux, en venait aux mains avec les soldats français, en présence des troupes italiennes envoyées pour occuper Rome de concert avec eux ? Est-il bien sûr que des Italiens ayant une épée aux côtés laissassent égorger des Italiens combattant pour la patrie commune? Et alors, quelle effroyable confusion! que d'abîmes qui s'ouvrent!...
vu. 20
2 novembre.
Les morts vont viie! Quand vous recevrez celle lettre, qui sail si le feu n'aura pas pris à la question italienne? Avant- hier y on apprenait ici que Tarmée italienne avait franchi la frontière ; hier au soir, que les Français étaient dans Rome. Voilà donc quatre armées qui se pressent sur le territoire pontifical : celle de Garibaldi, celle du pape, celle de Victor-Emmanuel, celle de la France. Rien de plus divers que l'esprit qui les anime, de plus opposé que les passions qui les enflamment. La mine est chargée ; que faut-il pour la faire sauter? La convention de septembre a fait dépendre le repos du monde d'un coup de fusil tiré, non pas même à dessein, mais au hasard! Oxenstiern avait raison : ^ Allez mon fils, et voyez comment le monde est gouverné. ^ C'est pourquoi je crains de vous parler de choses trop anciennes, en vous rendant compte de ce qui se passait ici, il y a deux jours à peine. Enfin, n'importe! L'exposé qui suit sera pour servir à l'histoire de la sagesse humaine.
Sachez donc que l'impression produite en Angleterre par la circulaire de H. de Houstier d'abord, et ensuite par l'entrée des troupes italiennes sur le territoire pon* tifical , est une rude condamnation de la politique des Tuileries.
La circulaire de M. de Moustier a causé une vive satisfaction sans doute, mais parce qu'on y a vu la preuve d'appréhensions qui, on l'espère bien, serviront de bouclier à l'Italie contre la France. On s'est réjoui d'ap-
prendre que Tintenlion da gouvernement impérial n'était pas de « renouveler » l'occupation de Rome ; et c'est avec empressement qu'on a pris acte de sa résolution de se retirer des États du pape dès qu'il n'y aurait plus nécessité absolue de les protéger ; mais ces rassurantes promesses formulées dans un langage modéré, pacifique et calmant, ont été interprétées comme un sacrifice fait aux exigences d'une situation fausse. On s'est demandé si l'incertitude qui plane sur les dispositions de la Prusse n'est entrée pour rien dans l'expression des sympathies témoignées à la nation italienne. Vous savez qu'en s'adressant au parlement de l'Allemagne du Nord le roi de Prusse a parlé des liens qui unissaient la Prusse à l'Italie, ajoutant qu'il comptait voir ces liens se resserrer. Une pareille déclaration, faite en de pareilles circonstances, a été naturellement jugée significative. On en conclût que, si l'intervention française était poussée au delà de certaines limites, la Prusse crierait : « Halte-là! » et l'on croit que cette éventualité, facile à prévoir, n'est pas sans ajouter à la répugnance que le gouvernement impérial éprouve de s'engager dans un conflit avec l'Italie.
Que cette impression soit juste, que cette interprétation, si peu flatteuse pour le cabinet des Tuileries, soit fondée, c'est ce que je suis loin de prétendre. Mais de tels commentaires disent assez sous quel aspect se présente aux esprits la situation dans laquelle la politique impériale s'est fourvoyée.
Quels sont, en effet, les traits dominants de cette situation étrange et, on peut le dire, tragique?
Par la convention de septembre, le gouvernement impérial s'est condamné à blesser les Italiens dans leurs sentiments les plus chers. Le jour où la pensée lui vint de recourir à cet expédient, il aurait dû songer :
Que, de la part de l'Italie, le désir d'avoir Rome naissait de la nature des choses ;
Que les aspirations de ce genre s'exaltaient d'autant plus qu'on s'étudiait davantage à les comprimer ;
Qu'imposer cette tâche de les comprimer à Victor-Emmanuel lui-même, c'était saper sa popularité, miner son trône, le pousser entre deux précipices;
Que, de tous les moyens de maintenir le pape à Rome, le pire était d'identifier avec la cause nationale ce parti de l'action, le seul qui fût décidé à tout oser pour arracher Rome au pape ;
Et que le jour devait fatalement arriver où il faudrait, en élevant la voix, en fronçant le sourcil, sommer l'Italie de rester immobile, d'étouffer pour ainsi dire son cœur, au risque de lui infliger une de ces humiliations qu'un peuple faible peut subir, mais qu'un peuple fier ne pardonne jamais.
Faute d'avoir compris cela or temps utile, le gouvernement a perdu la seule alliance capable d'atténuer, pour nous, le danger des agrandissements démesurés de la Prusse. Que dis-je! Sans le vouloir assurément, mais en réalité, il a fait cadeau de cette alliance à la Prusse contre lui et contre nous.
Hier, un homme politique anglais de beaucoup de sens me disait : ^ En vérité, le gouvernement français aurait été l'instrument des projets de M. de Bismark, qu'il ne s'y serait pas mieux pris. ^ Et cette idée que, dans le jeu qui se joue, M. de Bismark est la partie gagnante, je l'ai entendue exprimer ici sous mille formes diverses.
Non qu'on refuse aux hommes d'État de l'Empire l'intelligence nécessaire pour s'apercevoir enfin de la faute commise, et c'est même parce qu'on leur rend justice à cet égard, qu'on est tenté de faire honneur à leur prudence de l'effort de modération dont la circulaire de M. de Moustier porte si visiblement l'empreinte. Mais ou estime que la réflexion aurait dû d'avance rendre cet effort inutile; qu'un peu de prévoyance aurait épai^né à
la France des embarras cruels, de poignantes anxiétés, qui sait? de grands malheurs, peut-être ; et qu'il est trop tard aujourd'hui pour se concilier des âmes irréparablement aigries.
Manet alta mente reposium.
Cette irritation du patriotisme humilié n'est plus un mystère. Elle est attestée par le langage des journaux italiens; et elle ressort avec un sombre éclat des démonstrations qui ont eu lieu à Florence, à Turin, à Naples, à Milan; elle donne le secret de la frayeur qui, dans l'âme de Victor-Emmanuel, parait avoir, au dernier moment, remplacé une autre frayeur, et l'a contraint de marcher dans les bagages de la Révolution ; elle explique l'occupation du territoire pontifical par les troupes italiennes, en réponse à l'occupation de Civita-Vecchia par les troupes françaises ; et. Dieu veuille que les susceptibilités hautaines (^u gouvernement impérial ne lui fournissent pas l'occasion d'éclater dans toute son énergie, en prenant appui sur l'ambition de la Prusse ou ses rancunes !
Ce que je puis vous dire, c'est qu'on ne semble pas douter ici que, dans le cas d'une guerre entre la France et l'Italie, la Prusse ne se range très résolument du côté d'une nation dont l'alliance l'a si bien servie dans sa lutte contre TAutriche. Si la nouvelle du mouvement de l'Italie vers Rome n'a pas ému les Anglais autant qu'il était naturel de s'y attendre, la raison en est là : ils estiment que l'Italie, attaquée, ne serait pas seule sur le champ de bataille; qu'elle le sait, et qu'à la cour des Tuileries on s'en doute.
Car, qu'une détermination semblable ait été prise avec l'assentiment du gouvernement impérial, on ne le croit pas, le bruit ayant couru que l'empereur était disposé à regarder l'occupation des États du pape par les troupes
35i DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
italiennes comme un casus belli, et rien n'étant venu contredire ce bruit menaçant, rien n'ayant témoigné du succès de la mission attribuée par la rumeur publique, soit au marquis de Pepoli, soit au général de la Maraiora.
Mais, je le répète, on se figure ici que l'Italie, le jour où son existence serait mise en péril, se trouverait sous l'égide de la Prusse; et cette considération rassure ceux qui ne jugent pas le gouvernement impérial d'humeur à ensanglanter l'Europe pour plaire à M. Dupanloup.
Elles sont graves en effet, et bien dignes d'être méditées, ces paroles de la Correspondance provinciale de Berlin : « Jusqu'à présent, la Prusse n'a pas été forcée de prendre une attitude décisive dans la question italienne, mais elle ne manquera pas d'user de sa légitime influence, dans le but d'empêcher qu'il ne soit fait une plus large brèche à la paix de l'Europe. » Voilà ce qu'on lisait en Angleterre, le jour même où l'on y recevait la nouvelle que les troupes italiennes venaient de franchir la frontière. Aussi le Spectator n' hésite- t-il pas à écrire : « Tout le long de ce drame étrange, on a vu s'avancer lentement, ténébreuse et pourtant distincte, comme un fantôme de théâtre, la figure armée du comte de Bismark. >
tRaison de plus, vont s'écrier les publicisles traineurs de sabre, raison de plus pour prouver que l'Empire n'a pas peur et entend garder son prestige ! ^ A la bonne heure; mais, puisque la France n'est pas consultée sur la manière dont elle comprend son honneur, et n'a pas voix au chapitre quand il s'agit de sa destinée, au moins faut-il qu'elle sache, aussi bien que les étrangers, où elle va et où on la mène.