‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 88 sur 106 · M. DISRAELI ET LA QUARTERLY RE VIEW · texte numérisé non relu

M. DISRAELI ET LA QUARTERLY RE VIEW

5 novembre.

Un jour, Daniel O'Connell appela M. Disraeli « Théritier du voleur qui mourut dans rimpénitence finale t>. 11 avait une si rude langue, cet éloquent O'Connell ! Ce qui est vrai, c'est que M. Disraeli descend d'une famille juive espagnole. Mais on peut avoir du sang juif dans les veines, sans être pour cela l'héritier d'un voleur, et de quel voleur! O'Connell avait donc tort, c'est convenu. Il aurait dû se contenter, puisqu'il était en colère, de crier à M, Disraeli, comme fit M. Roebuck dans une autre circonstance : « Vous n'êtes pas Anglais! »

M. Disraeli, en effet, n'est pas Anglais : il aime assez peu l'Angleterre, selon les uns ; selon les autres, c'est à peine s'il la comprend. Mais qu'importe? le point essentiel pour lui, c'est de la gouverner, et il la gouverne.

Quel singulier génie que le sien ! Quelle étonnante fortune que la sienne! Plébéien, il est arrivé à se faire le chef et le guide du patriciat britannique. Méprisé par l'aristocratie au début de sa carrière, il s'est vengé d'elle en la forçant de se ranger à sa suite; et, à l'heure qu'il est, il trouve moyen d'obtenir son concours, ses applaudissements, en travaillant à sa ruine.

Car bien aveugles ceux qui en doutent! — le « Reform bill > de 1867, ce redoutable c Reform bill » — qui consacre le c household suffrage >, c'est la cognée mise au pied de l'arbre. L'arbre ne sera pas abattu de sitôt, mais il le sera.

C'est ce que prévoient les défenseurs les plus intelligents de l'aristocratie, et c'est cette crainte qui a inspiré ua puissant article publié dans le dernier numéro de la < Quarterly Review » sous ce titre : « Reddition du conservatisme. »

Rien de plus vif que cette attaque, que dis-je! elle est écrasante. Mais M. Disraeli est un homme qu'il est impossible d'étonner ou d'étourdir. Il l'a bien prouvé par la manière dont il s'est exprimé au grand banquet qui vient de lui être offert à Edimbourg.

Pour qu'il y fît bonne figure, il y avait toute sorte de raisons.

Et, d'abord, Edimbourg, qu'on appelle, comme vous savez, la nouvelle Athènes, se pique d'aimer le talent. Or, si jamais homme eut du talent dans l'acception strictement littéraire du mot, c'est à coup sûr Benjamin Disraeli.

En second lieu, Edimbourg est une ville où les tories tiennent le haut pavé, et, comme M. Disraeli continue d'être leur guide favori — chose tout à fait incompréhensible mais certaine — une grande ovation ne pouvait lui manquer.

Enfin l'on brûlait de Tenlendre, parce qu'il avait à expliquer comme quoi la politique conservatiste consistait à, se précipiter à corps perdu dans la démocratie, et l'on était d'avance disposé à l'applaudir, nul n'ignorant qu'il excelle dans les tours de force.

Le trait caractéristique de l'esprit de M. Disraeli, c'est, ... pardon, j'allais dire l'impudence, moi qui veux passer pour poli; mettons que j'ai dît l'audace. Nul ne se plaft donc plus que M. Disraeli à affirmer que des vessies sont des lanternes, et nul n'y réussit mieux. Ceux qui vont l'écouter savent si bien à quoi s'en tenir là-dessus, qu'ils n'attendent jamais de lui autre chose.S'il lui arrivait de ne pas nier qu'il fait jour en plein midi, son auditoire serait cruellement désappointé. S'il s'oubliait au point, quand

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il parle hisloire, de ne pas falsifier Thisloire d'une manière énorme y ses admirateurs ne sauraient plus que penser de lui. L'audace, une audace violente, moqueuse, effrénée, voilà ce qui constitue le pouvoir intellectuel de M. Disraeli ; c'est son moyen d'action et le secret de ses triomphes. Telle assertion monstrueuse qui révolterait, venant de tout autre, paraît naturelle, venant de lui; telle dénégation impossible qui attirerait à tout autre une tempête de murmures, ne lui vaut, à lui, qu'applaudissements. Ce qui étonnerait de lui, et déplairait, et pai-aîtrait intolérable, c'est qu'il affirmât purement et simplement ce qui est vrai; c'est qu'il niât purement et simplement ce qui est faux. Que voulez-vous! comme on fait son lit, on se couche. Mais, pour sa part, M. Disraeli n'a pas à se plaindre de cette maxime.

Aussi a-t-il soutenu avec un éclatant succès^ dans le très aristocratique banquet d'Edimbourg :

1° Que la « réforme parlementait » avait toujours eu un charme particulier pour les tories, et que, par conséquent, le droit qu'ils avaient de la prendre en main était incontestable ;

2° Que le problème avait été résolu par eux, ou, mieux, par lui, Benjamin Disraeli, et cela de la façon la plus complète, la plus compcéhensive qui se pût imaginer;

3* Que la solution, néanmoins, n'avait rien de démocratique ;

4** Que ceux qui y voyaient une désertion du drapeau conservatiste n'avaient pas le sens commun.

La nouvelle, c'est le genre d'arguments présentés par le facétieux orateur, à l'appui de ses assertions étonnantes. Mais je suis vraiment bien loin d'employer le mot argument. M. Disraeli se moque trop du public pour s'étudier à prouver ce qu'il avance. Il lui suffit d'affirmer la chose qui n'est pas, comme s'exprime Swift. Jugez-en plutôt vous-même.

Il VOUS assure que les grands hommes d'Etat du commencement du xviii^ siècle, ceux qui menaient alors le parti tory, étaient pour les parlements triennaux, l'extension du suffrage, le vote secrél, et que leure opinion^ furent reprises, peu de temps après la guerre d'Amérique, l>ar William Pitt.

On ne saurait traiter l'histoire d'une manière plus leste, plus dégagée. Mais, en admettant, ce qui se peut nier, que les tories aient le droit de mettre le fils de lord Chatham dans leur calendrier, tout ennemi de la révolution française qu'il se montra, où donc H. Disraeli a-t-il vu que Pitt demanda les parlements triennaux, l'extension du suffrage et le vote secret?

En 178â, sous l'administration de Buckingham, Pitt, qui commençait alors sa grande carrière, proposa une enquête sur la corruption électorale, remarquant qu'il y avait nombre de bourgs qui vendaient leur vote au plus offrant, et que tel n%bab, celui d'Arcot, par exemple, envoyait sept ou huit membres à la Chambre des communes. Rien de moins, mais rien de plus.

En 1783, il revint à la charge, demandant, il est vrai, qu'on augmentât le nombre des membres qui représentaient les comtés, — proposition essentiellement aristocfatique, du reste, — mais ayant soin de fulminer contre le suffrage universel.

Le 18 avril 1785, il présenta un bill, en vertu duquel on aurait distribué entre les comtés et la métropole 72 sièges dont disposaient 36 bourgs pourris, mais il insistait pour qu'on indemnisât leurs propriétaires! Un million de livres sterling d'indemnité! Pure bagatelle!

Voilà comment Pitt comprenait la réforme parlementaire! voilà ce qu'il proposait, en fait de parlements triennaux, d'extension de suffrage et de vole secret.

En 1790, M. Flood proposa l'addition de cent membres, qu'auraient élus, dans chaque comté, ceux qui

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