‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 91 sur 106 · LA NOTE FRANÇAISE ET LES JOURNAUX ANGLAIS · texte numérisé non relu

LA NOTE FRANÇAISE ET LES JOURNAUX ANGLAIS

qu'il y a de peu généreux dans la politique menaçante d'un peuple qui a de son côté la supériorité du nombre et des armes. Le Daily News exprime Tespoir que l'Angleterre n'assistera pas, les lèvres closes, les bras croisés, au spectacle de l'Italie écrasée sous les exigences de ses arrogants protecteurs {overweening patrons). Bref, désapprobation, amertumes non déguisées : voilà ce qui caractérise les commentaires auxquels la dépêche de M. de Moustier a jusqu'à présent donné lieu.

A-t-on raison? Je ne crois pas qu'on ait tort, hélas ! Que l'entrée des troupes italiennes sur le territoire pontifical, sans l'assentiment, et même contre le vœu du gouvernement impérial, ait blessé la cour des Tuileries, cela se conçoit; mais est-ce avec l'assentiment et conformément au vœu du gouvernement italien, que la cour a fait occuper Civita-Vecchia d'abord, et Rome ensuite? La susceptibilité est-elle une vertu exclusivement impériale? L'honneur national est-il un trésor dont la jouissance, parfaitement légitime en deçà des Alpes, soit illégitime au delà? Et combien cette prétention d'avoir le monopole de la dignité devient plus irritante, plus injuste, quand on songe que la convention de septembre a fait au gouverna»? ment italien une situation impossible, en lui imposaat l'obligation douloureuse de comprimer sans fin ni cesse les plus ardentes aspirations du peuple italien! M. de Moustier reproche au gouvernement italien de n'avoir pas marché d'un pas ferme dans la voie qui lui était tracée ; de n'avoir pas découragé, par des mesures efficaces, les menées révolutionnaires, et rétabli sur ses bases l'ordre moral et matériel.

Vous en parlez bien à votre aise, monsieur le marquis! Mais ignorez-vous donc que ce qu'il vous plaît d'appeler ^ menées révolutionnaires :», est tout simplement l'amour de la patrie, tel que nous le ressentirions, tous autant que nous sommes, nous autres Français, si nous étions

\ii. 21

à la place des Italiens? Pensez-vous, de bonne foi, qae Garibaldî aurait pu s'échapper de Caprera, se montrer à Florence, y appeler le peuple aux arroes, et faire sortir d« sol des soldats en le frappant du pied, $*il n'avait pus «u derrière lui tout un peuple?

Avant de reprocher au gouvernement italien de n'avoir pas exécuté la convention de septembre, il serait juste, ce semble, d'examiner si elle était exécutable. Eh bien, neo, elle ne l'était pas.

Cela était si bien compris en Angleterre, que, lorsque la proclamation de Victor-Emmanuel parut, beaueou|p de gens ici le regardèrent comme un homme absolumeoi perdu. La Révolution, disaient-ils, va le dévorer : se trompaient-ils? Qui oserait l'affirmer? Quel qu'ait été le rôle joué par M. Rattazzi, il est certain qu'il ne pouvait résister au mouvement, par la raison bien simple que, comme il le déclare, le mouvement lui aurait passé par-dessus la tête. Cette difficulté détenir en échec la volonté de tout un peuple, sur l'ordre d'un potentat étranger, est l'obstacle contre lequel ont échoué les tentatives faites par le général Cialdini pour former un ministère; et cette difficulté explique la résolution prise par le ministère Menabrea iTentrer sur le territoire pontifical : seul moyen de donner quelque satisfaction au sentiment populaire et de ne pas périr noyé dans le torrent.

Telle est donc l'alternative où la convention de septembre a placé le gouvernement italien! Elle Ta conduit à^choisir la mort par la guerre, ou la mort par la Révolution. Et c'est après lui avoir fait cette situation tragique qu'on affecte de considérer comme une insulte à la France ce qu'il essaye pour échapper à la guerre, sans avoir l'air de sacrifier à cette crainte l'honneur de l'Italie! On lui a imposé le rôle le plus difficile, et on lui met l'épée sur la gorge, parce qu'il ne s'en est pas acquitté de la façon qu'on avait espéré ! On le rend responsable de rinei:é-

LA BOUCHERIE DE MENTANA. m

ç^tign de cç qui étail inexécutable^ Je ae demande pas si cela est généreux, je demande si cela est juste.

LA BOWHEHiim DE «^E^TAN^ JUGÉE PAU LES ANGLAIS.

Voilà vingt fois que je prends Ja i^uiiaie, pQui'vous parler... de quoi? De cinq malheureux Irlandais qui, i Manchester , viennent d'être condamnés à mort? — du banquet offert, dans la capitale de TEcosse, à M. Disra^li^ et de son discours, prodige d'audace? — des harangues de M. Losse à Edimbourg? — de l'expédition d'^byssinie? ^- des colères excitées par la cherté des subsistances, et de l'émevite d'Exeter?

Oui ; car je sais qu'il entre dans mon prograinme de vous parler de tout cela. Mais ma plume me désobéit, (na main s'arrête. Ma pensée est ailleurs.

« L'esprit^ a-t-on dit, n'est so^uye^l au cçe.ur q^e ce q^e la bibliothèque d'un château est à la personi^e ^\x maître. > Grâce au ciel, je ne suis pas de ceux ^ ^ui .cette maxime s'xipplique, ni de ceux qui peuvent faire de leur esprit ce qu ils ve.ulent, ^nême ç|uand ils ont Jie cœM,r plei^.

Je ne saurais donc, en ce moment, vous parler qy.e d'une chose : vous devinez laquelle.

M. Dupanloup est vainqueur; M. Veuillot triojoptphe.

On a beaucoup égorgé au nom du Syllabus.

Jjes ministres du Dieu de p^x ont eu les preo?iers du fjisil Chasseppt.

Le respect du pouvoir temporel ies papes ^ é,té ensçtij^p^.à coups de c^no.n.

Des Français du xix® siècle ont été employés à cette besogne.

Ils Tont été, en vertu des principes de 89, compris comme on comprend la liberté dans certaines régions.

Garibaldi a été traité comme un malfaiteur, empoigné; jeté en prison par les gendarmes du roi dltalie.

Le roi galanluomo a humilié autant qu'il le fallait, pour sauver sa couronne, le peuple qu'il gouverne.

Les troupes ont évacué le territoire pontifical, avant même que l'ordre en fût envoyé de Paris, tant ce monarque est sage !

A Rome, l'ordre règne, suivant l'expression consacrée. En France, les cléricaux se disent : « Enfin nous sommes les maîtres. »

Telles sont les nouvelles du jour.

Comme il n'y a qu'une voix parmi les amis de la liberté, à quelque pays qu'ils appartiennent, sur la signification de pareils faits, je vous aurai rendu compte des impressions de l'Angleterre libérale en vous rendant compte des miennes.

La question à examiner est celle de savoir à qui profitera la boucherie de Mentana, conséquence de l'intervention française en Italie, qui a été la conséquence de la convention de septembre, qui fut la conséquence de la première occupation de Rome, — chaque faute engendrant une faute plus grande, à la façon de la pierre qui, jetée dans l'eau, y trace des cercles de plus'en plus larges.

La victoire profitera-t-elle au gouvernement impérial?

Profilera-t-elle au parti prêtre?

Profitera-t-elle au gouvernement de Victor-Emmanuel?

J'avertis d'abord les officiels et les officieux que, s'ils croient le prestige de l'Empire relevé ou augmoiiié par les derniers événements, ils se trompent. La France, j'entends la France militaire, serait en vérité trop modeste.

LA boucherie: de MËNTANA. 365

si elle regardait comme une page brillante ajoutée à ses annales la victoire remportée par des troupes aguerries, comparativement nombreuses, bien armées, bien approvisionnées, sur des malheureux volontaires sans expérience, sans discipline, armés à peine, et qui étaient à demi morts de faim. Il faut à Torgueil delaFrance d'autres triomphes. Est-ce la soumission du cabinet de Florence qui ajoutera au prestige du gouvernement impérial? La gloire est d'être ferme à l'égard des forts, et, à l'égard des faibles, généreux. Était-il donc nécessaire que Victor-Emmanuel tombât à genoux et les mains jointes, pour que le monde fût convaincu que, entre la France et l'Italie, la lutte était inégale ? On a intimidé l'Italie avec succès ; a-t-on intimidé les États-Unis? a-t-on intimidé la Prusse? L'a-t-on seulement essayé? Les dépêches de H. Seward, demandant respect pour la doctrine Monroe, ont-elles été traitées avec le même dédain que celles des ministres du roi d'Italie, suppliant qu'on tînt compte des embarras d'une situation sans exemple ? A-t-on exigé l'exécution stricte du traité de Prague, avec la hauteur qu'on a déployée en ce qui touchait l'exécution stricte de la convention de septembre? Si les officiels et les officieux veulent savoir ce qu'on pense à ce sujet en Angleterre, la Satarday Review le leur apprendra : « L'Empire, dit ce journal, se rappelle le Mexique, et il s'en venge sur l'Italie ; il pense à M. de Bismark, et il donne un coup de pied au général Menabrea. » (Remember Mexico, and pays it off on Italy ; thinks of M. de Bismark, and kicks gênerai Menabrea.) Voilà comment le prestige du gouvernement impérial s'est accru aux yeux de l'étranger !

Ce qu'il n'a point gagné en éclat, l'a-t-il gagné en force ? Il serait bien étrange que la haine d'un peuple de vingtdeux millions d'hommes succédât à sa reconnaissance, sans être une cause d'affaiblissement pour le gouvernement auteur ou objet de celte transformation. « L'Em-

965 DIX ANS DE L*HIST0IRE: D''ANaLETERI\IS.

pire, dit )è DaHp News^ â opéré sttt YliUMe comme stff «n corpus vile. Cef faisant, il à répudié la seule aHianicé sur laquelle W J)tfe orf jouf toxttpt^'. » VÉùoHofhtsi estime que Kltaliè vièfftt d'étfe placée dans la nécessité absolue de chercher, pour s'appuyer sur lai, un ennemi a là France. Cet eunemi est tout trouvé, à moins que la cour des Tuileries ne laisse M. de Bismstrk saisir le sceptre du continent. La défaite? de Custoz2a, ou TouMie trop, a contribué à rendre la Prusse irrésistible, en employant des forces qui, présentes à Sadowa, eussent changé le sort de la journée. Vous avez tenu la main à l'observation de la convention de septembre, et vous chantez victoire : prenez garde que cela même ne vous force â fermer les yeiix sur la violation devenue flagrante du traité de Prague.

11 est vrai que le gouvernetrient impérial s'est concilié des sympathies qui ont le verbe hstut : M. Dupauloup et M. Veuillot sont contents de lui. Mate la force qu'ils servent n'est pas, que je sache, la seule dont il importe de tenir compte. Il y a eo en France, si j'ai bonne mémoire, une révolution qui a laissé quelques traces. II y a en France, si je ne me trompe, quelque chose qui représente des idées qui né sont pas celles du temps jadis, Un droit qui n'est pas le droit divin, un monde qui n'est pas lé monde d'il y a deux siècles. La terre n'a pas perdu l'habitude de tourner, pour faire plaisir à monseigneur révêque d'Orîéâns. Il s'agit donc de décider si ce quelque chose dont je parte est si peu de chose, qu'on en puisse faire fi impunément. Telle n'était pas, en tout cas, l'^opinion de l'empereur des Français, lorsqu'il se vantait d'être un parvenu; lorsqu'il donnait place aux principes de 89 dans le vocabulaire de l'Empire; lorsqu'enfin il allait jusqu'à prier le pape de ne pas réfuser tonte concession à l'esprit moderne. Mais celte position intermédiaire dont l'Empire avait paru rechercher le bénéfice, il lui plaît, paraît-il, dé l'abandonner. L'expédition de Rome crée à

Page 1