‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 94 sur 106 · LA IMIOCETSSION DU LOUD MAIRE EN 18G · texte numérisé non relu

LA IMIOCETSSION DU LOUD MAIRE EN 18G

meurs sinistres se répandirent. On disait, et sans horreur je ne puis le redire, que, celte année, il n'y aurait pas, à proprement parler, de« lord mayor'sshow». (C'est ainsi qu'on désigne en bon anglais la parade traditionnelle du 9 novembre.) On assurait que de vifs débats s'étaienl élevés au sein même de la corporation — où l'esprit de révDlution ne va-t-il pas se nicher! — sur l'utilité du spec-* tacle donné gratis aux cockneys de Londres. A en croire les rapports, il avait été dénoncé, ce spectacle, par les révolutionnaires de Guild-Hall, comme n'étant bon qu'à paralyser le trafic pendant quelques heures, encombrer les rues^ et fournir aux coupeurs de bourse du Strand une admirableoccasion d'exercer avec succès leur honnête industrie- Mais à cela les conservatistes de l'endroit avaient répondu qu'il fallait respecter les traditions, que les souvenirs du temps jadis étaient à conserver; que les habitants, de la Cité avaient sur la grande fête civique un droit dont ils ne se laisseraient pas dépouiller sans murmure etsans^ colère; que ces pompes périodiques servaient à entretenir dans le peuple, à l'égard du lord maire, un sentimenfc de révérence auquel il importait de ne pas toucher ; qu'ellesagissaient même sur l'opinion des étrangers, qui, grâceau « lord mayor's show », en étaient venus à mettre le lord maire de Londres bien au-dessus du préfet de la Seine, du bourgmestre de Hambourg, voire de l'ancien doge de Venise, et que, si l'on renonçait au a lord mayor's. show >, il n'y avait plus qu'à dire adieu au prestige de la corporation de Londres.

Oui, voilà ce qu'on affirmait, et l'on ajoutait que, Is^ discussion ayant principalement roulé sur la question desavoîr si le lord maire irait à Westminster dans sa voiture particulière ou bien dans le coche hideusement superbe et vénérable employé en semblable occasion depuis plus d'un siècle, le coche l'avait emporté, à la majorité de 5^7 voix contre 25.

D*nn autre côté, le bruit courait que ce vole avait été rescindé par le comité auquel la question avait été définitivement soumise. C'en était assez, comme vous pensez bien, pour autoriser les alarmes du Strand.

Aussi attendait-on avec infiniment plus d'émotion qu*à l'ordinaire le jour fatidique. Il s'est levé, ce jour. dieux! quel changement dans les choses humaines! Plus décoche doré, plus de guerriers du moyen âge, plus de bannières, plus rien. Quelques vulgaires agents de police pour faire faire place; la musique des « horse guards », qui n'osait pas jouer ; une file de voitures aussi modernes que possible, où se tenaient blottis les sous-shériffs, les shériffs, les aldermen, le recorder, le lord maire qui s'en va, le lord maire qui arrive, et, pour former l'arrière-garde, deux compagnies de hussards : le « lord mayor's show » de cette année se réduisait à cela. Notez que, la procession s'élant trouvée coupée en divers endroits, chariots, cabs, omnibus, ont rempli les intervalles et se sont mis de la partie : c'était à en rire et à en pleurer.

Et voilà ce qu'ont fait les innombrables spectateurs qui bordaient la route. S'ils n'ont pas tout à fait pleuré, en revanche, ils ont beaucoup ri, et ils riaient jaune. Ils ne s'en sont pas tenus là, vous le devinez. Il y a eu des cris, il y a eu des grincements de dents, il y a eu des malédictions, il y a eu des œufs pourris jetés, avec une profusion caractéristique, sur la voiture de Sa Majesté Civique. Les va-nu-pieds qui, jusqu'à présent, avaient coutume, à pareil jour, de toucher cinq shellîngs pour porter les bannières ou figurer des preux du moyen âge, n'étaient pas naturellement les moins furieux.

Du reste, à Westminster, les choses se sont bien passées : le lord chef baron, dans la cour de l'Échiquier, a été charmant pour le nouveau lord maire, M. Allen, comme pour l'ancien, M, Gabriel. Il a félicité celui-ci d'avoir eu l'honneur d'héberger les volontaires belges et le sultan. Il a

dit au second que, si l'on faisait mine, ce qui paraît devoir être le cas, de vouloir disputer à la corporation de Londres ses privilèges et son existence^ elle avait bec et ongles pour se défendre. A quoi le digne lord maire a, je suppose, répondu in petto : « Ainsi-soit il! »

Je dois à la vérité de ne pas taire que le retour a été marqué par les mêmes murmures, non sans accompagnement de projectiles. Mais le banquet de Guild-Hall tenait en réserve pour les dignitaires de la Cité, brouillés avec le Strand, d'abondantes et consubstantielles consolations. Larges bassins de soupe à la tortue, poulardes rôties, plats de volaille, jambons, faisans, et vins de toute espèce, ont lutté à qui ferait le mieux oublier à ces messieurs les orages que l'esprit de révolution déchaîne. A cette table succulente, autour de laquelle étaient assis 812 convives, chacun a bien rempli son devoir. Le lord maire, le lord chancelier, le ministre de la marine^ lord Slanloy, M. Disraeli se sont étudiés avec un succès étonnant à parler pour ne rien dire. On a beaucoup mangé, beaucoup bu, et les aldermen présents ont mérité le nom que, de temps immémorial, le peuple leur a donné : aldermen nourris de soupe à la tortue {turtle feed aldermen).

25 novembre.

Enfin, tout est sauvé. L'Angleterre officielle respire. Soyez béni. Dieu de miséricorde! Samedi dernier, Calracfl, votre fidèle ministre, a étranglé trois hommes.

Il y avait là des prêtres qui, pendant que le bourreau

se chargeait des corps^ priaient le doux Jésus de prendre soin des âmes.

Les choses se passent toujours ainsi en matière de peine de mort. La société officielle prie pour ceux qu'elle égorge. Elle met de Teau dans son vin : de l'eau bénite dans le sang. Pieux partage des rôles! D'un côté, Calcraft; da l'autre, Jésus. C'est beaucôop d'honneur pour monsieur le bourreau !

Allen, Lafkin et Gould : noms obdcur$ qui appartenaient à l'éternel oubli, et dont, grâce à l'exécution d'hier, l'Irlande se souviendra éternellement!

Allen était un tout jeune homme. Il avait une mère, qu'on lui avait permis d'embrasser avant de mourir. Il avtiit une fiancée, à qui l'on avait refusé l'amer bonheur de lui dire adieu.

Gould était venu d'Amérique. Personne ne s'est présenté pour lui au moment de l'adieu suprême. Il a été seul à savourer l'horreur de la mort.

Larkin était père de quatre enfants, dont l'un à la mamelle. Déchirante a été sa dernière entrevue avec celle que la société allait rendre veuve. Sa mère aussi avait obtenu de le voir. Que de coups frappés à la fois! On faisait plus que de la tuer, cette pauvre mère : on la tuait, en la laissant vivre. Aussi quels sanglots terribles s'échappaient de son cœur meurtri! Dans son délire, elle jurait qu'on ne lui arracherait pas son trésor ; elle ne voulait pas croire à tant de barbarie; elle s'écriait : « Non, non^ il n'a pas encore poussé, le chanvre dont on fera la corde avec laquelle on doit pendre mon fils ! »

Elle se trompait : la corde était prête.

Donc, samedi dernier, la justice des hommes, comme on dit, a été satisfaite.

Dès le commencement de la nuit précédente, il y avait foule aux environs de la potence. On fait toujours queue les jours de grandes représentations. En attendant, des

L'EXÉCUTÏON DE tllOIS FÉNIANS. d1^

miséi'abies se sont Mis â chanter d'un air fort gai des chants immondes, i Eh! qu'en veux-tn faire, de ce sang, bête féroce? Le veux-tu boire? n II faut dire, toutefois, que là foule était moins considérable qu'à l'ordinaire. La piideur, j'aime à le supposer, avait fait des absents.

L'exécution a eu lieu de bonne heure, attendu que, suivant la remarque d'un auteur anglais, « on pend de» hommes le matin, comme on égorge les porcs, avant que la maison soit sur pied », pour que les affaires de la journée n'en souffrent pas.

Làrkin avait le sourire sur les lèvres, au pied de Téchafaud ; c'était son âme qui souriait. Au moment où le bourreau prenait possession de lui, il s'est trouvé mal : c'était son corps qui S^affalssàit.

Gould s'est montré, jusqu'au bout, indomptable, et indomptable sans effort.

Allen était très pâle, presque méconnaissable. Quelques jours avaient suffi pour que ce jeune homme, si jeune, devint un vieillard. Et pourtant, il avait la voix ferme, une contenance Inirépide, et Ort l'a vu marcher au supplice la tête haute, d'un pas assuré.

Maintenant, admirer, je vous prie, là logique dé ces tragédies. Il s'agissait de faire peur à ceux des fénians

3ui, èômme Allen, Larkin et Gould, auraient pu être tentés ^arracher à la police ses prisonniers. Oui, le grand argument était celui-cî : «Faisons peur! » Eh bien, on croyait tellement à l'excellence de ce procédé, qu'on avait pris des précautions inouïes. La preuve qu'on ne craignait aucune tentative de délivrance, la preuve qu'on était sûr de faire peur au moyen de trois pendaisons, c'est qu'on avait rempli Manchester de troupes; c'est qu'une réserve de cavalerie, prête à charger la foule au premier signal, avait été postée derrière la prison; c'est qu'on avait armé, en outre, 3 000 constables ; c'est qu'on avait barricadé toutes les avenues conduisant à la potence;

c'est qu'on avait couvert d'artillerie l'espace qu'elle dominait; c'est, en un mol, qu'on s'était «préparé à défendre le bourreau à coups de canon !

Précautions sages, disaient les logiciens de la peine de mort : ne vaut-il pas mieux prévenir que d'avoir à réprimer? Et quoi de plus propre à prévenir une délivrance, qu'un formidable déploiement de forces?

Ah! messieurs, vous n'y pensez pas? Vous donnez ces trois hommes à étrangler pour faire peur, et c'est vous qui avez peur! Infanterie, cavalerie, artillerie, armée de conslables : voilà ce qu'il vous faut pour protéger Galcrafl, qui vous protège!

On raisonne mal, paraît-il, lorsqu'on tue.

La vérité est qu'aujourd'hui les partisans de la peine de mort ne croient plus à Tefficacité de leur sanglante doctrine. Mais ils ont besoin de se tromper eux-mêmes. Ils n'osent pas s'avouer que ce qui leur manque, c'est la foi.

De fait, que s'est-il passé? Il s'est passé quelque chose de plus grave qu'une tentative d'émeute. Après l'exécution, plusieurs districts de Manchester ont été traversés par une procession funéraire d'Irlandais. Hommes, femmes, enfants s'avançaient lentement, la douleur peinte sur le visage, et gardant un profond silence. Arrivés devant la maison de la mère d'Allen, ils se sont arrêtés, pleins d'émotion, pleins de respect; et, sans qu'un cri ait été poussé, sans qu'aucune parole ait été dite, tous les fronts se sont découverts. Le silence des peuples est la leçon des rois.

Peu de temps avant l'exécution, une noble et généreuse dame, la marquise de Queensberry, avait envoyé aux condamnés, pour les familles, un chèque de 300 livres sterling qu'accompagnait une lettre touchante : « Mes chers amis, il se peut que ces lignes, au moment où vous allez quitter ce monde, vous apportent quelque consolation. Je vous fais passer par un fidèle messager quelques

secours pour vos femmes et vos enfants, dont je prendrai soin de tout mon pouvoir, tant que je vivrai... Adieu. Puisse Jésus-Chrisl, le rédempteur des hommes, nous sauver tous! Puisse-t-il répandre sur vous ses dernières bénédictions ici-bas et vous les continuer éternellement dans le ciel!

» Ventnor, île de Wight.

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