‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 3)Chapitre 95 sur 106 · CAROLINE QUEENSBERRY · texte numérisé non relu

CAROLINE QUEENSBERRY

Je vous parlais tout à l'heure de la procession funéraire des Irlandais à Manchester : hier, dimanche, une procession du même genre, formée dans le même but, animée de la même pensée, s'est rendue solennellement de Clerkenwell à Hyde-park, à travers les rues de Londres. Cette fois. Irlandais, Écossais et Anglais marchaient côte à côte ; et, chose admirable, la partie du cortège la plus nombreuse était composée d'Anglais! II était précédé, ce cortège lugubre, d'une bannière noire portant ces mots : « L'inhumanité de l'homme à l*égard de l'homme plonge dans le deuil d'innombrables multitudes. >.) On a fait halte, au centre de Hyde-park. Là, M. Finlen a prononcé quelques paroles en l'honneur de ceux qui étaient morts c< non comme des criminels, mais comme des héros ». Il a fini en disant : « Que leurs âmes reposent en paix! » Les assistants ont répondu à haute voix : Amen! Puis, en présence de toutes ces têtes nues, au milieu de cette foule émue jusqu'aux larmes, un d'eux a récité le De profnndis. On s'est séparé alors avec le recueillement que n'avait cessé un seul instant dé marquer cette manifestation, si caractéristique.

C'étaient des ouvriers qui étaient là. Le gouvernement avait cru devoir représenter, aux yeux du monde, l'Angleterre implacable, effarée : ils ont représenté, eux, l'Angleterre miséricordieuse et sereine.

J'ai oublié de vous dire qu'un ardent appel en beaux

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vers avait été adressé à cette Angleterre miséricordieuse et sereine par le jeune poète Swinbnrne, homme de génie, dont le talent, lorsqu'il se révéla, fut à la fois on grand sujet de scandale et un grand sujet d'admiration. La voix du poète a vainement pénétré dans les haute» régions; mais elle a retenti dans le cœur du peuple.

Que d'enseignements ne contient pas ce chapitre de rhistoire contemporaine! Le moins imposant de tous n'est pas celui qui nous apprend, à nous autres Français, de quelle manière la liberté veut être comprise. En France, la police s'élance furieuse sur les paisibles visiteurs d'un tombeau : ici, des milliers de citoyens se mettent en mouvement pour honorer des hommes déclarés meurtriers par la justice, et saluent martyrs des hommes qui, par le gouvernement, sont réputés des traîtres !

Oh I certes, en Angleterre comme ailleurs, la peine de mort, si digne de réprobation, même quand on l'applique à des malfaiteurs, est itifàme quand on l'applique à des enfants dont l'unique crime est d'aimer fanatiquement leur mère : la patrie! En Angleterre comme ailleurs, ôter la vie pour inspirer le respect de la vie est une bêtise féroce. Mais quel pays que celui où il est permis à des Anglais de porter publiquement le deuil d'Irlandais révoltés contre l'Angleterre I Quel pays que celui où chacun peut librement crier à ceux de qui l'échafaud relève : « Maudits soient à jamais ceux qui se servent de l'échafaud ! >

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