QUAND LE RENARD PRÊCHE
inent, s'ensuivait-il que le premier venu fût autorisé à la séparer de sa fille? En vertu de quel litre légal Tintervention occulte du frère Bowden avait-elle eu lieu? On prétendait que la jeune personne avait fui volontairement; mais n'était-il pas avéré et avoué que sa volonté avait été soumise à une pression violente ? Qu'est-ce que la volonté d'une enfant de seize ans, accessible aux terreurs religieuses et représentée par le frère Bowden luimême comme faible d'esprit et très facile à iniluencer? Etait-il probable qu'elle eût elle-même désiré qu'on l'enterrât vivante, parmi les incorrigibles? Ava\i-on, d'ailleurs, attendu qu'elle eût seize ans pour essayer d'agir sur elle? Non; c'était à une époque où elle était encore mineure, que le jeune homme, son père spirituel, avait fait de son mieux pour l'entraîner loin de sa mère, au mépris de la loi : « Quiconque soustraira ou aidera à soustraire une fille âgée de moins de seize ans au pouvoir de son père, ou de sa mère, ou de toute autre personne légalement chargée de prendre soin d'elle, sera coupable d'un délit et deviendra passible d'un emprisonnement de deux ans au plus, avec ou sans dur travail, selon la décision de la Cour. » Ainsi parlait la loi, et elle ne donnait à personne le droit de se substituer à la puissance paternelle ou maternelle, sous prétexte qu'il en aurait été fait mauvais usage — droit monstrueux, en effet, dont l'exercice mettrait au hasard la sécurité et le repos des familles.
Ne vous semble-t-il pas que le public raisonne un peu mieux en ceci que le frère Dalgairns?
Ce n^est pas tout. Les considérations qui précèdent supposent le cas où mistress Dermot aurait mérité les accusations dont les oratoriens de Brompion s'efforcent de la noircir, pour justifier autant que possible le saint rapt dont elle gémit, Or, ces accusations doivent-elles être acceptées sans autre examen? Une enquête a été faite par plusieurs gentlemen, au nombre desquels le
€olonel Brockman; et, d'après une lettre publiée hier par ce dernier, les résultats de cette enquête sont :
Qu'au dire d'une personne respectable qui la connaît depuis dix-huit ans, mistress Dermot est une femme d'une honnêteté parfaite;
Qu'elle est proclamée telle par le landlord de la maison où elle demeure, et la femme du landlord, et toute la famille ;
Qu'une correspondance a eu lieu pendant plus d'un mois entre le frère Bowden et la fille de mistress Dermot, par l'intermédiaire du fils, garçon âgé de treize ans;
Que, quelquefois, les lettres du frère Bowden étaient ac- -compagnées d'envois d'argent;
Que cet argent était remis à la fille, non à la mère; et enfin, que, lorsque le fils était chargé de quelque message verbal pour sa sœur, le secret à l'égard de mistress Dermot lui était recommandé.
Quant à la condamnation rappelée par le frère Dalgairns, elle est présentée dans la lettre du colonel Brockman comme le résultat d'un plan ayant pour but de dégrader la mère et d'arriver ainsi à prendre possession des enfants. Le dénonciateur, en cette occasion, aurait été l'inspecteur de police Tarlton, catholique romain ; il aurait agi conformément aux suggestions d'un autre catholique romain; il aurait accusé faussement mistress Dermot d'avoir de mauvaises mœurs et d'être livrée à des habitudes d'ivrognerie ; c'est sur cette imputation fausse qu'elle aurait été condamnée; elle l'aurait été sommairement, sans être enlendue, et le jugement aurait été triomphalement rapporté dans un journal local, le West Middlesex Advertisery feuille éteinte aujourd'hui, mais qui -était, de son vivant, le Moniteur de l'Oratoire.
Reste à savoir ce que l'Oratoire répondra. En attendant, le colonel Brqckmah promet au public de nouvelles «t intéressantes découvertes. Il fait, en outre, suivre sa
LES PROPRIÉTAIRES D'ÉGLISES. 2a>
lettre d'an certificat médical constatant que mistress Dermot, brisée par les persécutions auxquelles elle a été en botte, n'a plus qu'un souffle de vie.
Yoilà où en sont les choses. L'opinion publique a déjà pris feu. On dit que la jeune fille a été séduite. On cherche le séducteur. Quoi qu'il advienne, des faits de ce genre ne peuvent qu'accroître les appréhensions qu'éveillent les tentatives faites ici par certains personnages ponr ressusciter les ordres monastiques. Les Anglais ont un proverbe qui doit avoir sa raison d'être, comme tous les proverbes : When the fox preaches, heware of your geese. En bon français, nous disons, nous : Quand le renard prêche, prenez garde à vos poules!
24 janvier.
L'archevêque d'York vient de prononcer à Sheffieltf un discours qui met en lumière par des chiffres d'une signification frappante l'ardeur du sentiment religieux qui> anime l'Angleterre protestante.
Le but de ce discours était d'obtenir de l'argent, assez d'argent pour bâtir à Sheffield, au moyen de souscriptions volontaires, sept églises nouvelles.
3i 200 liv. st., tel est, selon les calculs du très révérend père en Dieu, la somme requise. Eh bien, tout annonce que cette somme énorme sera obtenue en un clin d'oeil. Mercredi dernier, les membres d'un meeting privé souscrivaient d'enthousiasme, et séance tenante, jusqu'à 3 800 liv. st., et l'archevêque a pu citer dans sa
harangue le nom d'un M. John Browu qui a offert, hic et nunc, 5 000 liv. st.
Un simple individu donnant de la main à la main 125 000 francs pour la construction d'une église! Ces choses-là ne se voient qu'en Angleterre. Que va penser de cette munificence le cardinal Wiseraan? Y verrat-il une preuve de plus de la marche conquérante du catholicisme dans la patrie de Latimer et de Ridley?
Et ce n'est point là, remarquez-le bien, l'effet d'une générosité de circonstance. Cette piété pratique n'a point sa source dans le désir de protester contre l'encyclique, par exemple. L'archevêque d'York l'a rappelé, et le Times insiste sur ce point avec raison : à Bradford, on a bâti, depuis 1860, sept églises qui n'ont pas coûté, à la libéralité des fidèles, moins de 25 000 liv. st. Ajoutez à cela que, dans le court espace de deux ans, l'évêque de, Londres a reçu pour destination pareille un tribut volontaire de 170000 liv. st.
Ceci montre assez que, si jamais l'Église établie d'Angleterre est vaincue dans sa lutte contre le catholicisme ce ne sera pas faute d'avoir eu à sa disposition ce qui constitue le nerf de la guerre.
Il est d'autant moins possible d'en douter que, si les espérances exprimées dans le discours de l'archevêque d'York ne sont pas illusoires, chacun des nouveaux districts peut s'attendre à être doté, â'ici à deux ans, d'un revenu annuel de 300 liv. st., sur les fonds de la commission ecclésiastique.
Dans le cas où certains de mes lecteurs l'ignoreraient, ce qui est possible à la rigueur, ils me sauront peut-être gré de leur donner quelques détails sur la constitution financière de cette Église établie dont l'archevêque d'York est le second grand dignitaire.
Je n'ai pas besoin de leur dire, je suppose :
Que l'Angleterre et le pays de Galles se divisent — je
parle^ bien entendu, de la division ecclésiastique — en deux provinces, celle de Cantorbéry et celle d'York, gouvernées chacune par un archevêque ;
Que la première de ces deux provinces, dont le chef spirituel est primat d'Angleterre, se divise en vingt-six diocèses, gouvernés par autant d'évêques;
Que chaque diocèse se divise en archidiaconnés, chaque archidiaconné en doyennés ruraux, chaque doyenné rural en paroisses ;
Que tout évêque est assisté dans le gouvernement de son diocèse par le doyen (dean) et un nombre indéterminé de chanoines ou prébendiers, lesquels forment le chapitre;
Que le clergé paroissial se compose de lecteurs, de vicaires et de curés ;
Que le recteur a la haute main dans la paroisse en matière ecclésiastique ;
Que le vicaire est le substitut du recteur ;
Que le curé, à son tour, a charge de les assister dans Taccomplissement de leurs fonctions spirituelles, en vertu d'une permission, toujours révocable, de Févêque.
Si j'avais à examiner la condition du clergé sous le rapport politique, il me faudrait expliquer comment le droit de nommer les évéques appartenait autrefois au peuple; comment ce droit a été insensiblement usurpé par la couronne ; comment les formes de l'élection ont été néanmoins préservées dans le privilège accordé aux chapitres de donner leurs suffrages, en cas de vacance, à la personne que le souverain leur recommande par lettre miS" nve et en leur envoyant le congé d'élire; comment enfin le fameux statut de prœmunire et divers actes passés dans le même esprit sous le règne de Henri VIII pourvoient à ce que la recommandation royale ne soit jamais vaine.
Mais c'est le côté financier seulement de la question religieuse que le récent discours de l'archevêque d'York m'amène à considérer.
Que les dîmes qui servent de rémunération aux mi« nistres de l'Église établie soient payées par tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances, et que les dissidents soient de la sorte obligés de subvenir, et aux frais de leur propre culte, qui ne reçoit aucune subvention de rÉtat, et aux frais d*un culte qui n'est pas le leur. Cela paraît singulièrement injuste. Cependant il importe de remarquer que les dîmes ne ressemblent à aucune autre taxe. Elles sont payables à des propriétaires laïques, aussi bien qu'à TÉglise ; elles ne constituent point la propriété de l'État; elles se trouvent avoir été l'objet d'innombrables transactions particulières; les terres qu'elles grèvent ont été achetées par les propriétaires actueb, déduction faite de la valeur qu'elles représentent; lesaboKr purement et simplement serait faire à ces derniers un ca- -deau considérable auxquels ils n'ont aucun droit; en un mot, le payement des dîmes a été, pendant des siècles, si étroitement lié à chaque circonstance de la vie sociale, que leur suppression est devenue chose fort difficile et risquerait d'entraîner de grandes injustices.
Ce qui était beaucoup plus aisé et ce que l'intérêt de l'agriculture commandait plus impérieusement encore, c'était la substitution du payement en argent au payement en nature. Le principe d'un aussi désirable changement avait été posé, dès 1785, par Paley dans sa Philoêophie morale et politique. Recommandé en 1832 par les comités des deux Chambres, il n'a prévalu qu'en 189S, mais enfin il a prévalu.
Quant à la règle qui préside à la distribution du troibpeau entre ses différents bergers, je dois avouer qu'il y a aussi lieu de mettre en doute son excellence. Il semble bien étrange, pour ne rien dire de plus, que le droit de nommer à un bénéfice vacant, c'est-à-dire d'imposer à une communauté religieuse son guide spirituel, soit une propriété comme une autre propriété qui se vend, qui s'a-
chète, qui se transmet et qui est, en général, possédée par des laïques. Il y a quelque chose de si étrange dans la nature de ce droit, qu'on ne le comprendrait pas si son orig[ine ne servait à l'expliquer.
Primitivement, c'était l'évéque qui avait mission de désigner les instructeurs religieux du peuple dans l'étendue de son diocèse. Mais, l'idée étant venue à des lords de manoir ou autres grands propriétaires de construire sur leurs terres des églises, et de les doter en leur assignan soit une portion des domaines, soit une portion des dîme qui leur étaient payées, l'usage s'introduisit de reconnaître, en retour, au donateur, le droit de nommer le desservant. Le fondateur de l'église en devint naturellement le patron^ et le droit dont il fut investi de mettre à( la tête de cette église un pasteur de son choix reçut le nom, un peu barbare mais expressif, d'advowson (en la* tin advocatio, et en français défense on assistance).
Ceux qui acquirent de la sorte la jouissance de Vad^ vowson ne manquèrent pas de la regarder comme partie intégrante de leur avoir et de l'héritage de leurs enfants. De là le caractère de propriété attaché à Vadvowsony qui,, aujourd'hui, est aliénable, transmissible, et sujet aux mêmes incidents que tous les autres genres de propriété»
Mais on se tromperait grandement si Ton croyait que le droit de conférer un bénéfice n'est soumis à aucune garantie, quand il repose entre les mains d'un laïque. Même à une époque déjà bien loin de nous, avant le xii® siècle, quiconque était nommé à un bénéfice en vertu du droit de patronage, quiconque obtenait ce qu'on appelle aujourd'hui vulgairement un Uving, quiconque était ce qu'on appelle un incumbenty devait être dans les ordres sacrés, ou bien avoir été présenté à l'évéque, qui pouvait le rejeter, pour peu qu'il jugeât cela nécessaire ou convenable. A l'heure qu'il est, les conditions sont plus strictes encore^ nul n'étant admis à prendre pleine pos--
session d'un bénéfice auquel il a été présenté par le propriétaire, qu'après avoir reçu de l'évêque une double investiture : Tinvesliture spirituelle, sous le nom d'investitutioUy et l'investiture temporelle, sous le nom d'i^duction.
La présentation a lieu par écrit informant l'évêque que le signataire est patron de telle église devenue vacante ; qu'il a fixé son choix sur telle personne et qu'il désire la voir admise, instituée et installée. Un intervalle de vingt-huit jours est donné à l'évêque pour examiner si le candidat réunit les qualités requises. A l'expiration de ce délai, lorsque le candidat est reconnu admissible, l'évêque lui dit les paroles sacramentelles de Vinstitution dans un acte auquel le sceau épiscopal est apposé. Ordre est ensuite envoyé à l'archidiacre d'installer (to induct) le nouvel incumbenty de le mettre en possession de l'église et de tous les droits qui y sont attachés. Alors, et seulement alors, le bénéficier jouit légalement et dans toute sa plénitude du titre de parson.
Ainsi, quand le propriétaire d'un advowson exerce son droit de patronage, il y a, généralement parlant, trois personnes en jeu : le propriétaire, le prêtre qu'il présente et l'évêque dans le diocèse duquel le bénéfice {living) est situé. Mais il arrive que l'évêque lui-même se trouve être le patron, ce qui rend la formalité de la représentation superflue. Dans ce cas, Vadvowson prend le nom de collation. Mais, dans ce cas aussi bien que dans l'autre, il est prescrit au nouvel incumbent, tant par la loi civile que dans la loi canon; non seulement de prêter le serment de suprématie, mais encore de déclarer par écrit son assentiment à la doctrine contenue dans le « livre des communes prières (Book of common prayer) » et dans les « trente-neuf articles ».
Vous le voyez, les précautions ne manquent pas contre le danger de choix par trop profanes. Toutefois, c'est une
pratique fort extraordinaire, on doit en convenir, que celle qui fait dépendre le gouvernement spirituel des paroisses d'une chose qui, je le répète, se vend, s'achète, se lègue, tout comme une maison ou une pièce de terre.
Vadvowson est si bien envisagé au point de vue du droit de propriété, que, lorsque le patron est . atteint de folie, le lord chancelier, qui est alors appelé à exercer le droit de présentation, ne Texerce ordinairement, si c'est possible, qu'en faveur de quelque membre de la famille de l'aliéné. Le patron est-il un enfant, un enfant à peine capable de tenir une plume, n'importe : c'est lui qui fera la présentation. C'est lui qui dira à tel troupeau : < Voici le berger qui vous convient. » Et, comme il y a. un acte à signer, la main du bambin, qui ne sait pas écrire, sera guidée sur le papier par son tuteur, tant le peuple anglais est amoureux des formes !
Ne vous étonnez point, après cela, du grand nombre de laïques qui, dans ce pays, possèdent des livings. D'une table publiée en 1833, il résulte qu'à cette époque, sur 11342 bénéfices existant en Angleterre et dans le pays de Galles, il y en avait 1048 à la disposition de la couronne; 1301 à la disposition des évéques; 982, à la disposition des doyens et chapitres; 597 à la disposition des universités; 146, à la disposition d'autres collèges, et 6 619 indépendamment de 649 chapelles, à la disposition de simples particuliers.
Vous devinez sans doute qu'un pareil système a dû donner lieu à de nombreux abus, au premier rang desquels figurent la non-résidence effective des bénéficiers, et, dans la distribution des revenus ecclésiastiques une inégalité très voisine de l'injustice. C'est pour remédier à ces abus que fut créée en 1835, par sir Robert Peel, la commission ecclésiastique, dont parle l'archevêque d'York dans le discours qu'il vient de prononcer à Sheffield.
S5 jtntief .
Hier, ayant appris dans la matinée qu'à trois heureSy. les deux frères Davenport devaient donner, dans la salle de Hanover-Square, leur dernière séance d'adieu,, je résolus d'y assister.
Je vous avouerai en confidence que je donne quelque peu dans les idées du siècle; je crois au bon sens de Voltaire plus qu'à la sainte ampoule, et il m'arrive même de douter qu'il y ait en Italie des vierges peintes dont les yeux remuent. Or j'avais mille et mille fois entendu dire dans les salons et lu dans les journaux que les frères Davenport étaient des spîrites de première qualité; qu'ilsétaient venus d'Amérique tout exprès pour convertir YAbt gleterre d'abord, puis le continent d'Europe, au culte desrapports qui lient notre monde visible au monde invisible. Ils faisaient des choses, m'avait-on assuré, qui prouvaient d'une manière décisive la réalité du surnaturel. Comme, au fond, je ne serais pas fâché de crom aux miracles, ce qui doit être fort commode, puisque cela dispense de la fatigue de raisonner, je me dis tout de suite : c Bon ! voilà pour moi une excellente occasion de metttre ma conscience un peu plus en règle, et de me rapprocher de H. Yeuillot. Qui sait même? peut-être les frères Davenport m'aideront-ils à comprendre un peu mieux l'encyclique du 8 décembre, i
Autre considération : on m'avait affirmé que le bon anglo-saxon avait dû, cette fois, mettre bas les armes; que
les Anglais, peuple raisonneur et qui se vante d'être éclairé, couraient en foule aux séances des frères Davenport, et en revenaient dans un état d'extase. J'étais bien dse de savoir jusqu'à quel point ils conservent, après cela, le droit de rire de la fiole de saint Janvier, et de hausser les épaules quand on leur parle de l'Immaculée Conception.
Je me rendis à Hanover-Square, accompagné d'un ami. Nous entrons. L'homme aux billets était à la porte, absolument comme dans un théâtre. € Halte-là, messieurs ! — Combien faut-il payer ? — Il y a des places à 7 sheliings 6 pence, d'autres à 5 shellings. — Nous nous contenterons de celles-ci. — Fort bien, messieurs. » Là-dessus, nous prenons nos billets en donnant chacun 5 shellings. € Désirez-vous assister à la séance de la chambre noire? demanda l'homme. — Mais, sans doute. — Dans ce cas, c'est 10 shellings 6 pence de plus à payer. > Au premier abord, cela nous parut un peu cher; mais nous réfléchîmes qi)e tous les sacerdoces ont besoin d'argent : c Pour l'eilti^tien de l'Église, s'il vous plaît ! > Et c'est une mode qui date de loin. Les villes grecques n'envoyaient-elles pas à Delphes de riches présents, et ne mettaient-elles pas leurs trésors en dépôt dans le temple où se rendaient les oracles?
Nous fûmes admis dans le sanctuaire. Il y avait afflu-* eace de fidèles, et leur recueillement nous toucha. Sur une plate^forme, bordée par une rangée de quinquets, — c'était l'autel du lieu, -^ s'élevait une espèce de grand tsèernacle, ou, comme diraient les profanes, une espèce de grand cabinet portatif, capable de contenir trois per^ sonnes assises, et ayant deux portes. C'était une construc«tion en planches, fort grossière, partant fort économique. Nous remarquâmes avec édification qu'un culte administré de la sorte faisait de grosses recettes et avait bien peu de frais.
Un monsieur qui ne portait pas de chasuble, et qui se nomme, je crois, Ferguson, s'avança sur la plate-forme. Il nous dit d'une voix sonore et du ton que dut prendre Bourdaloue lorsqu'il prêcha l'Avent devant Louis XIV, que les frères Davenport avaient donné, dans Londres ou dans le voisinage, deux cents séances au moins, publiques ou privées; « qu'ils avaient démontré la suprême importance de leur mission devant les hommes les plus éminents de TAngleterre, — il ne les nomma point; — qu'aucun d'eux n'avait vu vestige de fraude dans ce qui s'était passé sous ses yeux ; et que le monde des esprits n'avait qu'à se féliciter de l'accueil qu'il avait reçu en Angleterre. » Il frappa, en passant, de la flétrissure qu'ils méritent les escamoteurs qui, tels que Andersen et Toimaque, ont la prétention absurde de faire, par des moyens naturels, ce que les frères Davenport font au moyen de l'intervention des Esprits; — il ne mentionna point les esprits toutefois, ne voulant pas, je pense, invoquer leur nom en vain. Il couvrit de confusion les journaux qui, tels que le Moming Star, s'étaient permis des plaisanteries hérétiques. Il réclama pour les phénomènes dont nous allions être témoins, sinon le respect dû au sang liquéfié de saint Janvier, au moins celui que l'électricité nous commande. Moins prudent en cela que le rédacteur presque divin de l'encyclique du 8 décembre, il s'abstint de maudire la science, mais observa judicieu* sèment qu'elle a ses mystères. Il conclut enfin par des remerciements qu'il adressa au public anglais pour sa bienveillance, et des remerciements qu'il ne put s'empêcher de s'adresser à lui-même pour son dévouement au principe, — il ne nous apprit point lequel.
Cette harangue éloquente finie, le public fut invité par l'orateur à désigner deux personnes. Le public désigna un capitaine dont le nom m'échappe, et un acteur bien connu du Royal-Olympic-Théàtre, M. Alfred Wigan, Ces
messieurs avaient charge de représenter l'esprit d'f xamen. Ils montèrent sur la plate-forme, entrèrent dans le cabinet, dont les portes étaient tout ouvertes, en visitèrent l'intérieur et s'assurèrent qu'il n'y avait pas de trappe.
Puis les deux frères Davenport parurent. A leur tour, ils entrèrent dans le cabinet, où ils s'assirent face à face sur des sièges en bois à demeure, et des cordes furent apportées. Vous savez les fameux mots : « Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. » J'ignore si le capitaine X... et M. Alfred Wigan crurent avoir sur les frères Davenport le pouvoir que les paroles citées donnent au confesseur sur le pénitent ; mais ce qui est sûr, c'est qu'après avoir bien tâté, bien fouillé les protégés des Esprits, ils les lièrent l'un et l'autre aussi fortement que possible aux sièges dont j'ai parlé; après quoi, les portes du cabinet se fermèrent. Mon ami et moi, nous aurions mieux aimé qu'elles restassent ouvertes, dans l'intérêt même des Esprits, dont la dignité gagnerait évidemment à ce qu'on ne les supposât point réduits à l'humiliante nécessité de se cacher derrière une planche pour prouver ce dont ils sont capables. Mais la science a ses mystères, celle des Esprits surtout.
Nous fûmes, conséquemment, condamnés à voir fort peu. Il est vrai qu'en revanche nous entendîmes beaucoup. Si le spiritisme dont les frères Davenport sont les pieux agents ne s'adresse guère aux yeux, on ne saurait ûier qu'il ne s'adresse aux oreilles. Des instruments <|n'on avait mis sur le plancher du cabinet, savoir une guitare, un tambourin, une trompette de cuivre, se mirent, dès que les portes furent fermées, à faire un vacarme infernal ; et même la trompette fut jetée dans la s^He, à diverses reprises, par une petite ouverture en forme de losange pratiquée sur le devant du cabinet.
assez haut, mais pas assez pour que la main d'un hommedans l'intérieur n'y pût atteindre. Est-ce là ce qui explique le fait d'une main qui, de temps en temps, paraissait à ladite ouverture? C'est ce que mon ami et moi nous imaginâmes, tant notre éducation voltairienne nous porte à nier, en fait de miracles, jusqu'à l'évidence. Nous avions d'autant plus tort, que la main en question n'avait rien d'humain, ce qui ne nous frappa point, mon ami et m<À, parce que nous n'avons pas les yeux de la foi, mais ce que j'entendis affirmer par quelques-uns de mes voisins, et par toutes mes voisines.
Avant de poursuivre mon récit, et afin de me faire pardonner par mes lecteurs. ce qu'ils seraient peut-être tentés^ de regarder comme la marque d'un scepticisme incorrigible, je dois leur dire que j'avais des raisons particulières pour ne point partager le sentiment de stupéfaction qui régnait manifestement autour de moi.
La veille même, j'avais vu le fils d'un Allemand de mes amis, garçon de quinze ans, se débarrasser en un clin d'oeil d'une corde avec laquelle je lui avais lié, aidé d'one autre personne remarquablement vigoureuse, les mains, les jambes, le milieu du corps; et il n'avait eu besoin, pour cela, de défaire aucun des nœuds. Il était, si je puisparler ainsi, sorti de la corde, comme qui dirait d'une prison, laissant les nœuds parfaitement intacts, de sorte qu'il lui aurait été possible, avec plus d'habitude qu'il n'en avait, de se lier de nouveau et exactement de la même façon qu'il avait été lié par nous.
Dès lors, rien de plus simple pour moi que la puissance surnaturelle des frères Davenport. Dans ce cabinet où l'on ne pouvait les voir, puisque les portes en étaient fermées, ils s'étaient débarrassés de leurs ligatures sans plus de difficulté que n'en avait eu mon jeune ami l'Allemand ; et, cela fait, ils avaient pu tout à leur aise trépigner, ébranler à grands coups de poing les pa-
LE CULTE DU MERVEILLEUX A LONDRES. 3b
rois dtt cabinet, jouer de la guitare, montrer leur main à un trou et jeter par ce trou une trompette. Il est vrai que, lorsqu'on ouvrit les portes, on les aperçut liés comme ils l'avaient été par le capitaine X... et M. Alfred Wigan. Mais, dès que l'art consiste à se débarrasser de la corde sans toucher aux nœuds, on comprend qu'il soit possible de s'y emprisonner de nouveau, comme on remet son habit après l'avoir ôté. Nul doute qu'un tour de ce genre ne demande, pour être exécuté dans la perfection, une longue pratique et une rare dextérité. Mais les promenades et les cabrioles de Blondin sur la corde raide ont quelque chose de bien plus extraordinaire, et elles ne sont pas le résultat de l'intervention des Esprits.
Les cordes employées sont d'une assez belle grosseur, ce qui facilite singulièrement le tour. On avait défié les frères Davenport de s'en tirer, avec de la ficelle très forte et très mince. L'épreuve n'a pas été acceptée. Par des roottfe qui participent du mystère de leur existence, les Esprits n'ont rien à voir à la ficelle ; il leur faut de bonnes cordes, qui n'entrent pas trop avant dans la chair de leurs protégés, et qui y mettent un peu de complaisance.
Je reprends mon récit. Dans son ardeur à terrasser les incrédules, M. Ferguson pria M. Alfred Wigan d'entrer dans le cabinet, de s'y asseoir entre les deux frères, d'y rester pendant que les portes seraient fermées. Vide Thomas j vide manui. Malheureusement, il n'est donné ni à Thomas ni à personne de voir clair dans l'obscurité. Tout ce que M. Alfred Wigan aurait pu faire dans ce cabinet fermé, c'eût été d'employer ses mains à s'assurer de ce qui se passait autour de lui. Or, cet inconvénient avait été si bien prévu que, dès qu'il fut assis entre les deux frères, on lui attacha la main droite à l'épaule de Fnn, et la main gauche à la jambe de l'autre. Dans cette situation, que lui était-il possible de vérifier ? Il n'avait à sa
disposition ni le sens de la vue ni celui du tact. Aussi sa présence n'empêcha-t-elle pas le tambourin, la guitare et la trompette déjouer leurs rôles respectifs. Le pauvre témoin qu'on avait réduit à ne rien voir et à ne rien loucher, eut même le désagrément de recevoir des coups sur la tête; les Esprits poussèrent Tespièglerie jusqu'à lui tirer le nez, et, lorsque les portes en s'ouvrant montrèrent au public l'intérieur du cabinet ^lagique, on y aperçut, entre les deux frères, toujours liés, M. Alfred Wigan avec le tambourin pour coiffure.
Convenez qu'ils sont doués d'un bon naturel, ces Esprits qui se donnent la peine d'entrer en rapport avec notre monde visible, sans autre but que de faire la fortune des frères Davenport; car je ne suppose pas que leur but soit de nous prouver l'immortalité de l'âme et de nous donner un avant-goût de la grandeur de nos destinées d'outre-tombe, quand ils profilent de l'obscurité — dont, par parenthèse, ils ne devraient pas avoir besoin puisqu'ils sont invisibles, — pour coiffer d'un tambourin ce brave M. Wigan et lui tirer le nez.
Au second acte maintenant, s'il vous plaît. On nous conduit dans une salle d'en haut. Au milieu de trois ou quatre rangées de chaises est une table, sur laquelle brûlent deux bougies. De chaque côté de la table, une chaise à laquelle on attache un des frères Davenport. Nous prenons place. Silence ! M. Ferguson va parler. Il prévient les assistants que les phénomènes de la chambre noire, ainsi que le nom l'indique, vont se passer dans l'obscurité la plus profonde. Deux conditions sont requises : la première, que les assistants se tiennent tous par la main ; la seconde, que personne ne s'avise, pendant l'opération, d'allumer une allumette. L'engagement est solennel, c'est un engagement d'honneur, que ceux qui répugneraient à le prendre se retirent : on leur rendra leur argent.
Décidément, les Esprits craignent la lumière. Jurez que vous ne battrez pas le briquet! Et puis, de peur que le toucher ne supplée chez vous au défaut de la vue, tenezvous tous par la main. A merveille ! nous voilà dans de belles conditions pour vérifier un phénomène de Tordre surnaturel.
La nuit se fit, et alors, ô prodige ! Il y en eut parmi les assistants à qui le tambourin donna un soufflet, d'autres à qui une guitare marcha sur le pied. Mon ami et moi, qui avions eu la mauvaise idée de nous tenir au dernier rang, un peu à l'écart, nous ne fûmes favorisés d'aucun coup mystérieux. Tout à coup un des frères Davenport s'écrie : c Otez-moi mon habit! > Aussitôt M. Ferguson allume une bougie, l'habit était ôté. Cela lit une grande impression^ comme prouvant avec quelle instantanéité les Esprits obéissaient aux ordres de M. Davenport.
Mon ami me dit à l'oreille : c II n'a ordonné que son habit lui tut ôté qu'après l'avoir ôté, et il a eu certes pour cela tout le temps qu'il lui fallait; car voilà, Dieu merci, assez longtemps que l'obscurité dure. y> Mais mon ami, homme de beaucoup d'esprit d'ailleurs, est tour* mente d'une insupportable démangeaison de se rendre compte de tout. Ne voulait-il pas, dans la salie d'en bas, qu'on saisît la main qui se montrait à l'ouverture du cabinet? Ne criait-il pas à tue-tête : Saisissez-la ! {Catch it). M. Wigan s'en est bien gardé. C'est encore ce mien ami qui, au moment où nous avons mis le pied dans le sanctuaire de la chambre d'en haut, me faisait méchamment remarquer que la salle était pleine de gens qui s'abordaient et causaient ensemble d'un air de connaissance.
Je demande pardon à mes lecteurs de n'avoir pas su mieux garder mon sérieux, en les entretenant de choses qui sont, quoique très ridicules, beaucoup moins ridicules encore que tristes. N'est-il pas triste, en effet, de penser qu'en Angleterre, à Londres, en plein xix® siècle, V. 3
on puisse à ce point battre monnaie avec la crédulité, la superstition et le culte du merveilleux?
Et il n'y a pas à s'y tromper : si l'on est accouru ei> foule aux séances des frères Davenport; si les salons leur ont été ouverts; si tous les journaux se sont' occupés d'eux ; s'ils ne s'en vont qu'après avoir fait rafle de guinées, ce n'est pas du tout qu'on ait admiré, applaudi, récompensé en eux des jongleurs habiles : non. A cela, it n'y aurait rien à redire. Mais ces messieurs ne se sont pas présentés comme appartenant à la famille des jongleurs, et ce n'est pas comme tels qu'ils ont tant réussi. Ils ont eu soin, à la vérité, de déclarer qu'ils ignoraient de quelle manière se produisaient en eux les manifestations au spectacle desquels ils conviaient le public; mais c'est parce que leur appel était adressé à l'amour du surnaturel, qu'ils ont réuni un public si empressé et si nombreux. On a commencé par les tables tournantes. Où s'arrêtera-t-on ? Un jour qu'on demandait à madame du Deffand si elle croyait que saint Denis eût réellement fait une lieue avec sa tête sous son bras, elle répondit : « Ce n'est que le premier pas qui coûte. > Toujours est-il que le succès des frères Davenport semble indiquer le développement de la maladie morale dont la fureur des tables tournantes a été le premier symptôme, et c'est sous ce rapport qu'il m'a semblé utile de le signaler. On as* sure que les deux frères vont s'embarquer pour la France, qu'ils espèrent étonner, elle aussi. Nous verrons bien. Il sera curieux de comparer l'accueil que leurs Esprits trouveront à Paris avec celui qu'ils ont reçu à Londres.