QUAND LE RBNARD PRÊCHE
martyre, attendu que le fait d'enlèvement d'une mineure est prévu et puni par la loi.
La mère, ne sachant pas ce que sa fille était devenue, fut, comme bien vous pensez, saisie d'une grande inquiétude. L'instinct maternel lui fit deviner que le jeune € frère i^ Bovsrden était pour quelque chose dans la disparition d'Ëliza, et elle l'alla trouver pour lui demander des renseignements. Celui-ci, pour toute réponse, lui tonseilla de se mettre l'esprit en repos, et, surtout, de ne pas ébruiter l'affaire, la prévenant que, dans le cas contraire, la jeune fille « serait envoyée à l'étranger ». La réponse n'était ni satisfaisante ni rassurante. Mistress Dermot dut recourir à la protection d'un magistrat. Elle s'adressa à M. Selfe (tribunal de police de Westminster). M. Selfe écrivit au frère Bowden, duquel il reçut le lendemain une lettre nommant le lieu où la jeune fille avait été conduite, et donnant comme motif de son enlèvement la nécessité de la soustraire aux influences pernicieuses dont elle était entourée sous le toit de sa mère. A quelque temps de là, le magistrat vit arriver chez lui le frère Bowden. Explications verbales. Le saint homme exposa au gardien delà loi que la jeune fille était faible d'esprit; qu'il était à craindre qu'elle ne s'adonnât au vice, et qu'en conséquence on avait jugé indispensable de la mettre dans une maison destinée aux incorrigibles.^ Déclarer qu'une fille à peine âgée de seize ans est incorrigibky c'est un peu se hâter. Quoi qu'il en soit, M. Selfe, qui, paralt-il, a une confiance sans bornes dans le bon cœur et le jugement de sa femme, la chargea d'aller yoir l'incorrigible, et, sur le rapport de cette sage matrone, pensa qu'on pouvait laisser les choses suivre leur cours.
Malheureusement, sur le chapitre de la liberté individuelle violée et du foyer domestique envahi, les Anglais n'entendent pas raillerie. Le public, mis au courant par
quelques organes de la presse, s'avisa de trouver mauvais que, sans le consentement et à Tinsu de sa mère, une jeune fille fût conduite par un jeune homme dans un asile mystérieux, le tout pour la plus grande gloire des oratoriens de Brompton. Les esprits soupçonneux se mirent en campagne. On découvrit en cette affaire toule sorte de côtés louches. Bref, la question prit des proportions telles, que ce pauvre M. Selfe commença à se mordre les doigts de n'avoir pas été plus sévère.
Des éclaircissements devenaient nécessaires. Le frère Dalgairns entreprit la défense de son jeune et pieux collègue, dans une lettre publique où il accusait mistress Dermot d'avoir négligé ses enfants, et citait à l'appui une sentence rendue contre elle en 1859. En 1859, à Ghelsea, le directeur de la maison des pauvres de la paroisse de Saint-Luc avait été appelé à donner refuge à trois enfants, âgés l'un de dix ans, le second de sept, le troisième de cinq. Ces enfants étaient ceux de mistress Dermot. Un policeman les avait trouvés dans une maison presque vide, dans une maison où il n'y avait pas de feu quoiqu'on fut en hiver, dans une maison dont les meubles consistaient en une table cassée, une chaise cassée et un sac à charbon servant de lit. Là-dessus, rapport du policeman, sommation à la mère de comparaître devant le tribunal de police, et condamnation de celte mère coupable à sept jours d'emprisonnement avec dur travail (hard labour). Comme preuve des faits allégués, le frère Dalgairns publie un extrait d'un journal local, le ]Vest Middlesex Adrerliser, numéro de novembre 1859.
Mais, je l'ai dit, en tout ce qui touche à la liberté individuelle et à l'inviolabilité du foyer domestique, les Anglais ont la tête dure. Ils s'obstinèrent à ne pas regarder comme concluant le plaidoyer que le frère Dalgairns eslime sans doute victorieux. A supposer que mistress Dermot eût été réellement condamnée et condamnée juste-