FUNÉRAILLES DE LORD PALMERSTON
avec laquelle il jouait le seul rôle auquel il fût propre comme orateur, celui d'élégant diseur de lieux communs, assurant tantôt (n qu'on ne pouvait pas aller de Londres à Tiverton, quand on était lié à Londres par une jambe » ; tantôt « que des vaisseaux en pleine mer ne sauraient mettre en déroute des armées de terre ^ ; tantôt qu'une armée de 30 000 hommes n'égalait pas une armée de 300000, » que sais-je encore? Dans la bouche du vieil-» lard toujours vert {the green old man),de pareils axiomes étaient fort admirés par ce genre de public dont Chamfort disait : c Combien de sots faut-il pour faire un public? i^
Tout cela était assurément de nature à le rendre populaire; mais tout cela ne fait pas un grand homme.
Oh ! certes, si la vraie politique consistait dans une vive compréhension des choses du moment, dans une longue expérience des affaires associée à une bonne mémoire, dans l'art de débrouiller un imbroglio diplomatique, dans celui de rendre compte avec une lucidité parfaite d'une négociation compliquée, et de sortir d'un mauvais pas par une saillie, lord Palmerston aurait' eu peu d'égaux en politique. Les aptitudes qui distinguaient les diplomates de la vieille école, Metternich, Nesselrode, Castlereagh, Talleyrand, il les possédait à un haut degré : comme eux, il appartenait à la catégorie de ces hommes d'État qu'on appelle pratiques, parce qu'ils sont médiocres,, pt sages parce qu'ils n'osent jamais rien de grand. Mais, pour de l'originalité dans les vues, de l'élévation dans la pensée, de la puissance dans le langage, voilà ce que lord Palmerston n'eut jamais.
Et ce qu'il n'eut jamais non plus, ce fut une conviction forte, ce fut une religion autre que celle du succès, ce fut l'amour de la justice, dans le sens étendu et général de ce mot.
Qui ne se rappelle comment, un beau jour, l'Angleterre envoya saisir la flotte danoise. Cette expédition inique eut
dans lord Palmerston an apologiste. Dès cette époque, il avoua, sans détour, sa préférence pour une politique dégagée du poids des scrupules.
On a fait honneur à lord Palmerston du libéralisme d'idées qui le poussa, dit-on, à embrasser, en Espagne, la cause dîsabelle contre don Carlos, et, en Portugal, celle de dona Maria contre dom Miguel. Eh bien, qu'on relise le traité de la triple alliance^ devenu celui de la quadruple alliance parrapposition de la signature du prince de Talleyrand, et Ton verra que, de la part de l'Angleterre, ce traité n'eut qu'un but : conserver à l'égard du Portugal un droit de protection qu'elle avait intérêt à ne point laisser prescrire. Dans le soin avec lequel les négociateurs éludèrent les questions de légitimité ou de constitution, et dans leur empressement à stipuler en faveur des deux enfants, aussitôt après leur retraite, « un revenu convenable à leur naissance et à leur rang », il n'y avait rien, convenons-en, qui ressemblât à une alliance formelle des monarchies constitutionnelles contre les monarchies absolues.
Au fond, lord Palmerston n'avait nul souci de la liberté des peuples et du droit des nationalités. Ne le vit-on pas, en i848, presser les Silieiens de se soumettre au roi de Naples, appuyer Charles-Albert contre les républicains, menacer Mazzini à Rome et Manin à Venise? Plus tard, n'approuva-t-il pas la restauration du pape et l'envoi d'une armée française contre les Romains, lui qui se vantait d'avoir, au moyen de la légion britannique, délivré l'Espagne d'un prétendant, candidat des puissances absolutistes? Ne ferma-t-il pas impitoyablement l'oreille aux supplications de Manin implorant la protection de l'Angleterre, lui qu'on loue si fort pour avoir prolesté contre la destruction de la république de Cracovie? Et, plus tard encore, non content de laisser accabler la Hongrie, comme il avait, en 1831, laissé accabler la Pologne, n'alla-t-il
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pas jusqu'à justifier la conduite de l'Autriche par les prior dpes de la loi internationale? et ne couvrit-il pas d'une tolérance, dont M. Cobden s'indigna en vain, Tinterven^ tion à main armée des Russes, cette intervention brutale à laquelle les Autrichiens durent de pouvoir passer sur le corps à un peuple qui excitait alors les sym* pathies^ de tous les amis de la liberté dans toute TEurope ?
La Térttè est que lôrd Palmerfifon appartenait à l'école des politiques sceptil^uës. Pour lui,. le gouvernement des affaires humaines était une partie de cartes qu'il avait à jouer, au nom de l'Angleterre, dans son intérêt, ou dans ce qui pouvait paraître son intérêt à un moment donné, et sans s'inquiéter d'autre chose. Est-il besoin de faire revivre ici le souvenir de la guerre, si affreusement injuste, déclarée en 1857 à la Chine par le gouvernement de lord Palmerstoti? Le prétexte employé pour ouvrir la Chine aux Anglais à coups de canon était tellement monstrueux, que le cri delà conscience humaine outragée fut poussé, dans la Chambre des communes, par des hommes de tous les partis? Oui, il faut le dire bien haut à l'honneur de lord John Russell, de M. Gladstone, de M. Layard, de de M. Milner Gibson^ de MM. Cobden et Bright, de M. Disraeli lui-même, un même élan d'indignation les entraîna; et lord Palmerston fut condamné par un vote, désormais immortel. Mais, hélas I ici se révèle le secret de cette énorme popularité dont il fut donné à lord Palmerston de jouir. Plus l'acte qu'on lui reprochait était inique, plus l'opinion publique, égarée, lui sut gré d'avoir mis au-dessus même des intérêts sacrés de la justice, l'intérêt de l'Angleterre. C'est ce que déclara en termes d'une iîandeur déplorable un candidat palmerstonien, dans la lutte électorale qui suivit; carde la sentence prononcée contre lui par la Chambre des communes, le sagace miûtstre en avait appelé au pays par la dissolution du Par-
lement. Sa victoire, que l'Angleterre me pardonne de l'enregistrer! sa victoire fut complète. M. Cobden fut rejeté par les électeurs d'Huddersfield ; M. Bright et M. Milner Gibson furent abandonnés par Manchester; MM. Layard, Fox, Arthur Gordon, Edward Miall restèrent sur le carreau...
Je m'arrête. Comment apprécier en quelques pages un homme dont l'histoire se trouve être celle der plus d'un demi-siècle? Je tâcherai de dire dans ma lettre de demain tout ce qui me reste à dire de lui.
2 novembre.
Ce ne fut pas seulement à l'occasion du débat rappelé dans ma dernière lettre que lord Palmerston fut porté aux nues pour avoir fait passer avant tout les intérêts de l'Angleterre, tels qu'elle-même, à tort ou à raison, les comprenait à un moment donné. Qui n'a encore présente à l'esprit la comédie diplomatique des mariages espagnols? Pour empêcher certains arrangements de famille, qui lui semblaient nouer un lien de plus entre la France et l'Espagne, que ne fit pas lord Palmerston ? A quelles démarches, à quelles intrigues, à quelles protestations n'eut-il pas recours! avec quelle ardeur ne se rait-ilpas à déterrer d'anciens traités, en commençant par celui d'Utrecht! De combien de dépêches ne fatigua-t-il pas l'attention des chancelleries? Était-ce donc qu'à ses ]feux la question avait une importance vitale ! J'en doute, liais, d'une part, il trouvait là ample matière à l'appli-
cation de ses facultés dMJeuie la politique ; eXy d'autre part, il faisait croire aux Anglais, dont il réveillait les jalousies nationales, qu'ils ne pouvaient avoir un défenseur de leurs intérêts plus actif et plus passionné que lui.
Aussi, qu'arriva-t-il? Sa popularité s'accrut au point que, malgré l'extrême répugnance des Anglais à voir s'augmenter le fardeau des taxes, on le laissa dépenser tout à son aise en armements, d'abord 1 300 000 liv. st., puis 1 600 000 liv. st. Cette attitude menaçante plaisait d'autant plus à l'Angleterre, que les dispositions bien connues de Louis-Philippe répondaient au commerce britannique de la continuation de la paix.
Mais l'empressement de lord Palmerston à créer l'occasion de poser, devant l'Angleterre, en champion de ses intérêts ou de son orgueil, ne brilla jamais avec autant d'éclat que dans l'affaire de dom Pacifico. Il y avait quelque chose de ridicule à remuer toute l'Angleterre pour soutenir les réclamations pécuniaires de cet homme, par cela seul qu'il se disait sujet anglais; et il n'y avait certes rien de bien magnanime à mettre pour cela l'épée sur la gorge à un gouvernement aussi notoirement incapable de se défendre que celui de la Grèce. Mais lord Palmerston n'était pas homme à manquer une telle occasion d'émouvoir à peu de frais la fibre nationale. Lui qui, jusqu'alors, avait toujours montré à l'égard de la puissante Russie une déférence prudente; lui qui, plus tard, consentit à présenter au Parlement, contre les réfugiés, un bill dicté par la volonté d'un souverain ayant derrière lui six cent mille hommes, il fut, en présence de ce misérable petit gouvernement de la Grèce, d'une fierté superbe, d'une siisceptibilité intraitable. Une flotte anglaise parut devant le Pirée. Dom Pacifico — qui jamais se serait avisé de lui prédire semblable gloire ! — fixa un moment sur lui les yeux du monde. La Grèce céda, cela va sans dire. Lord Palmerston triomphait.
Soyons juste : tout le monde, en Angleterre, ne crut pas la grandeur du peuple anglais attachée à une ylctoire de cette nature; elle ne fut pas plus du goût àpt Joseph Hume que du goôt de lord Derby (à cette époque, lord Stanley); elle eut dans HM. Cobden et John Brîght des juges formidables; elle fut frappée, dans la chambre des lords, d'un vote formel de censure. Opposition vaine! vaine condamnation !
L'arrêt de la Chambre haute fut cassé par la Chambre basse. Dans le débat, qui dura quatre nuits, lord Palmerston, on doit en convenir, s'était défendu avec une force et' une dextérité remarquables: « Nous sommes tous fiers de lui, ]» s'écria sir Robert Peel, son grand adversaire. Le mot fut répété par tous les échos de l'Angleterre. Un banquet fut donné au protecteur de dom Pacifico, et son portrait offert à lady Palmerston. Pourquoi non? N'avaît^il pas, sang dépense d*honMnes et sans aggravation de taxes, fourni à chaque Anglais l'occasioB de s'appliquer, en portant la tête haute, le eù)is rûmanus sum ? Lord John Russeli déclara qu'il se félicitait d'avoir pour collègue c un homme qui était, non pas ministre de France, ou d'Autriche, ou de Russie, mais ministre d'An* gleterre ».
Ministre d'Angleterre, il le fut sans nul doute, en ce sens que nul ne représenta plus fidèlement que lui, et avec moins de scrupule, les tendances mobiles du peuple anglais, ses passions variables, ses intérêts passagers; mais les intérêts véritables et permanents de l'Angleterre, les intérêts de l'Angleterre, dans leur rapport avec le progrès de la civilisation et le bien de l'humanité, lord Palmerston était-il capable de les servir efficacement ? Je réponds sans détour: Non. Il aurait fallu pour cela une hauteur d'intelligence, une élévation de sentiments, un désintéressement moral, une force de conviction une suite dans les idées, un pouvoir de généralisation, qui
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étaient absolument étrangers à sa nature. Non seulement il gouvernait au jour le jour, en vue des petites choses du moment, mais il ne concevait pas qu'on pût gouremer d'une autre nnanière.
Pour tonte politique suspecte de sentimentalisme *il avait une aversion dont il ne se cachait pas.
Il se prononça en faveur de Témancipation des catholiques, au moment où Topinîon publique, sur ce point, était devenue impérieuse au point de vaincre les répugnances, d'abord hautement exprimées, du duc de Wellington et de sir Robert Peel. Il avait cessé, à cette époque, défaire partie de l'administration, et il avait à prendre ses précautions pour y rentrer. Sans cela, il est au moins' douteux que les droits des catholiques lui eussent inspiré une sympathie bien active. De fait, lorsque, à la mort de Canning, le due de Wellington et sir Robert Peel prirent les rênes, aucun d'eux n'était encore converti à la cause de ^émancipation, jusque-là que le premier ministre déclarait subversives de la loi les concessions demandées. Cela empêcha-t-il lord Palmerston de rester dans l'adminis^ tralion? Pas le moins du monde. Il n'en sortit que lorsque le duc, par la manière rude et mortifiante dont il en usa avec M. Huskisson, eut donné clairement à entendre aux canningistes que leur place n'était pas à côté de lui.
Ministre des affaires étrangères en 1833, lord Palmerston poursuivit avec une énergie louable la répression de la traite des noirs, c'est vrai; mais, même dans cette question, toute d'humanité, ce qui le préoccupa, ce fut un intérêt anglais. Qu'on jette les yeux sur le traité du 30 novembre 1831 et sur la convention supplémentaire du 22 mars 1833, on y verra comment la répression de la traite des noirs fut un moyen d'étendre, au profit de l'Angleterre, l'exercice du droit de visite, c'est-à-dire du droit de vexer notre marine, d'entraver notre com-
merce, d'humilier nos matelots, de contrôler nos mouT^ ments sur mer. La voie des représailles, dira-t-on, nous était ouverte. Soit ; mais à quelle préoccupation, je le demande, se rapportait l'article du traité qui autorisait l'Angleterre à entretenir deux fois plus de croiseurs que la France? Et, s'il ne s'agissait que d'avoir raison delà traite, pourquoi ne pas en appeler, contre une telle infamie, à une croisade de toutes les puissances? Pourquoi ne pas résoudre la question par l'établissement d'une flottille neutre que l'Europe, et non telle ou telle nation en particulier, aurait commissionnée !
A un homme qui a pour principe de n'en pas avoir, et qui fait consister la sagesse d'un politique à gouverner au jour le jour, il ne faut pas demander un plan de conduite tracé avec prévoyance et exécuté avec esprit de suite. Aussi la vie publique de lord Palmerston ne présente-t-elle qu'un tissu d'actes contradictoires. Tory d'abord, et ensuite whig ; ami des révolutions en Belgique, en Espagne, en Portugal ; ennemi des révolutions en Pologne, en Italie, en Hongrie; adversaire du principe d'intervention en paroles, et toujours prêt à mettre ce principe en action; haïssant les réformes, et chef d'un ministère censé réformiste, combien de causes n'a-t-il pas servies après les avoir combattues, ou combattues après les avoir servies? Qu'on essaye de préciser ce que fut son programme de politique extérieure, on n'y parviendra pas.
Rien de moins logique, par exemple, de moins rationnel, de plus vacillant, que sa politique dans la fameuse question de l'intégrité de l'empire ottoman. Était-il convaincu que l'Angleterre risquerait de perdre à l'occupation de Constantinople par les Russes son influence dans la Méditerranée, ses moyens de communication avec rinde par la Turquie, une partie de l'importance de ses possessions du Levant, et un débouché ouvert à l'expor-
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talion annuelle d'une quantité considérable de produits anglais? Était-il de l'opinion de lord Chatam, disant : « Avec un homme qui ne voit pas l'intérêt de l'Angleteri^e dans la conservation de l'empire ottoman, je n'ai pas à discuter? » Oui ; car, nommé premier ministre après la dissolution du cabinet où il avait occupé, sous lord Aberdeen, le poste de ministre de l'intérieur, il mit une vigueur singulière à pousser la guerre de Crimée. Non; car il était ministre au département de la guerre, lorsque, en 1827, l'Angleterre eut l'extrême bonté d'aider la Russie à anéantir la marine turque dans le guet-apens de Navarin. Non ; car il était ministre des affaires étrangères lorsque en 1833 l'Angleterre laissa la Russie imposer à la Turquie vaincue, foulée aux pieds, le traité d'Unkiar-Skélessi, confirmation et consécration du traité d'Andrinople, lequel avait, comme on sait, arraché aux Turcs les bouchçs du Danube ainsi que plusieurs provinces, reconnu l'indépendance de la Grèce, et préparé ainsi ce démembrement de l'empire ottoman.
Quant à l'appui que lord Palmerston, en 1840, prêta au sultan Mahmoud contre Méhémet-Ali, il n'est pas sûr qu'en faisant bombarder Saint-Jean-d'Acre par sir Charles Napier, et en arrêtant la marche victorieuse d'Ibrahim, il ne se soit pas trouvé jouer le jeu de la Russie. Quel était, en effet, — la question du partage de la Turquie une fois écartée, — le meilleur moyen de ranimer la puissance dont le sultan Mahmoud, par des réformes essayées au hasard, avait tari, sans les renouveler, les anciennes sources? N'était-ce pas d'appeler à Constantinople l'homme qui avait accompli de si grandes choses, transformé l'Egypte et mis avec tant d'éclat, tant de succès, au service de sa souveraineté orientale, la science, l'industrie et les arts de l'Occident? Si la Turquie, que le général Sébastiani appelait un cadavre^ était impossible par Mah^ moud, n'y avait-il pas lieu de la rendre possible par Mé«
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hémei-Ali?Lê génie admiaistratif de Méhémet-Ali, seni par le génie militaire de son fils Ibrahim, n* aurait-il pas plus efficacement contribué, en protégeant Constantin nople contre les Russes, à lui mériter un peu mieux son surnom de Stamboul la bien gardée ? Était-ce déjouer les desseins de la Russie, que de préférer au sultan son esclave, le vice-roi d'Egypte, son ennemi? Je ne parle pas de ce que les progrès de la civilisation sembla^ient exiger* Vouloir llntégrité de l'empire otlioman par lai restitution de la Syrie au souverain de Constaotiuople, c'était vouloir rendre à la stérilité, au désordre,, aux querelles sanglantes des Druses et des Maronites, à la permanence des révoltes dans la montagne, un pays que la Porte s'était montrée absolument incapable d'administrer, et qui avait, au contraire, retrouvé la prospérité et le calme sous l'administration dure mais intelligente du vice-roi..
Du reste, à quoi bon insister? Quand il s'attachait à écraser le vainqueur de Koniah et de Nézib, lord Palmerston ne songeait qu'à une chose : mater la France^ •cette France avec laquelle cependant il devait plus tard , s'allier contre la Russie, dans cette même question d'Orient. Ce qu'il combattait en 4840, ce n'était pas l'in^ fluence des Russes à Constantinople, c'était l'influence des Français au Caire. La preuve en est dans le traité 4\i 15 juillet 1840, qui appelait l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, à résoudre la question orientale, à Texclusion de la France. Si en cela lord Palmerston crut avoir frappé un coup de maître, il se trompait grossièrement. La suite l'a prouvé. Qu'on rapproche le traité de la quadruple alliance, formé en 1840, de la guerre de Crimée : sur l'imprévoyance, l'inconsistance, le peu de portée de la politique palmerstonienne, ce rapprochement dit tout.
Mais la guerre de Crimée a-t-ellc du moins enlevé à la Russie ce qu'elle avait gagné par la victoire navale de
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Navarin, et rabaissement de Méhéraet-AU? Bien aveugles ceux qui le croient! Le résultat le plus net de la guerre de Crimée est Tabolition du droit de visite, entendu dans le sens de la suprématie maritime des Anglais. Le traité de 1856 est là pour démontrer que, si, devant Sébastopol, l'Angleterre a tiré les marrons du feu, ce n'est pas elle qui les a mangés. Les deux parties gagnantes dans la guerre de Crimée ont été le gouvernement français et — chose fort piquante! — la Russie. Pour peu qu'on en doute, on n'a qu'à se rappeler sur quel ton elle Ta pris avec l'Angleterre à propos de la dernière insurrection de Pologne, et avec quel dédain de ce que pourrait en penser lord Palmerston, elle a écrasé les Gircassiens. Pourtant, le Caucase est* la clef du monde. La puissance qui est en possession du Caucase a un pied dans Conslantinople; elle menace directement les Indes. Parer à un tel danger eût été plus nécessaire que d'appuyer, par l'envoi d'une flotte anglaise à Athènes, les réclamations de dom Paeifico ! Mais lord Palmerston a eu ce rare bonheur que l'opinion publique en Angleterre ne lui a jamais sérieusement demandé compte ni de ce qu'il a négligé ni de ce qu'il a eu tort de faire. Quel autre que lui aurait échappé à la responsabilité d'une falsifîcation de dépêches, découverte et démontrée? Il s'agissait cependant ici d'un fait d'une gravité énorme. Non seulement il y avait eu altération systématique des documents destinés à éclairer la nation sur les causes de la guerre de l'Afghanistan, mais l'altération avait pour bnt de masquer les fautes qui avaient amené une expédition où l'or et le sang anglais coulèrent par tous les pores. Eh bien, ce fut en vain que le faux fut dénoncé dans la Chambre des communes; ce fut en vain que les pièces à l'appui furent produites; te fut en vain que M. Bright prononça, à cette occasion, le plus terrible discours qui fût jamais tombé de ses lèvres éloquentes. Lord Palmerston n'eut, pour enterrer
la question, qu'à rappeler comme quoi l'affaire remontait à 1842y et qu*à tourner en ridicule, de son ton le plus dégagé, ceux qui s'amusaient à faire de l'histoire ancienne.
Autre circonstance caractéristique. Peu de personnes en France savent ou se souviennent que la querelle du Danemark avec la Prusse, querelle où, par parenthèse, le cabinet de lord Palmerston a joué un si triste rôle, eut son point de départ dans un protocole qui fut l'œuvre personnelle de ce ministre. Il était, dans ce temps-là (août 1850), chargé des affaires étrangères, sous lord John Russell. Le protocole du 2 août 1852 ayant été signé par lui, en opposition aux sentiments de la reine, et sans égard aux formalités constitutionnelles, la reine, irritée, écrivit la lettre suivante : « La reine désire : d'abord que lord Palmerston fasse connaître distinctement ce qu'il propose dans un cas donné, afin qu'elle sache au juste à quoi elle donne sa sanction; ensuite, que sa sanc< tion une fois donnée, l'acte sanctionné ne soit pas arbitrairement changé ou modifié par le ministre. Dans un pareil procédé, elle verrait un manque de sincérité envers la couronne, et elle le punirait par l'exercice de son droit constitutionnel de renvoyer le ministre qui s'en serait rendu coupable. Elle demande qu'on la tienne au courant de tout ce qui se passe entre le ministre des relations extérieures et les ministres étrangers, avant qu'aucune décision importante soit prise. Elle entend que les dépèches lui soient remises en temps utile, et que les brouillons dont elle doit prendre connaissance avant l'expédition des dépêches, lui soient présentés assez longtemps à l'avance, pour qu'elle puisse se rendre un compte exact de leur contenu. La reine juge à propos que lord John Russell montre cette lettre à lord Palmerston. >
La réponse de celui-ci fut : € J'ai pris copie du mémorandum de Sa Majesté, et je me conformerai aux instructions qu'il contient. >
L'avertissement était sévère, sans nul doute, mais le ministre qui avait si gravement offensé sa souveraine n'en resta pas moins à sa place. Il dut se croire inviolable.
Aussi n'hésita-t-il pas à prendre sur lui, quelque temps après, de^ sanctionner le coup d'État d^ décembre sans consulter ses collègues.
C'était là, de toute façon, une étrange conduite de la part d*un ministre constitutionnel. La mesure parut comblée; et la reine, cette fois, lui fit dire par John Russell qu'elle acceptait sa démission. Mais quoi! tout n'était-il pas permis à lord Palmerston? Il se heurta si peu dans sa chute, que lorsque, dans le mois de février suivant^ la chambre des communes se rassembla, il put se venger en jetant à son tour par terre le cabinet d'où il avait été exclu. Il devint manifeste alors que l'influence dominante était la sienne. Chacun comprit que le. poste de premier l'attendait, et on ne se trompait pas. Après une courte apparition de lord Derby au pouvoir, et le € ministère de coalition > de lord Aberdeen, il obtint d'emblée la haute position que, sauf une interruption de quelques mois, il a conservée jusqu'à sa mort.
Cherchez-vous encore le secret de la popularité sans égale dont il a joui pendant sa vie, et des hommages sans mesure que l'Angleterre rend à sa mémoire? Il est dans les paroles de lord Russell que j'ai citées: « Oui, le grand art de lord Palmerston a consisté à faire croire qu'il était par excellence le ministre de V Angleterre. » En le grandissant aux yeux du monde, elle-même se figure grandir. C'est une erreur dont elle reviendra. L'intelligence du peuple anglais m'en répond. Attendons l'histoire.
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