FUNÉRAILLES DB LOBD PALMERSTON
De la vivacité, de riinanimité des regrets exprimés par la presse anglaise, il est inutile que je vous entretienne : ils sont aujourd'hui connus du monde entier. Montaigne raconte que les Thasiens étant venus dire à Âgésilas qu'ils l'avaient déifié, il leur répondit : ^ Votre nation a-t-elle le pouvoir de faire dieu qui bon lui semble? Dans ce cas, faites dieu un d'entre vous, et quand j'aurai vu comment il s'en sera trouvé, je vous dirai grand merci de votre offre. > Sur quoi notre philosophe s'écrie-: « L'hommo est bien insensé! Il ne saurait forger un ciron, et forge des dieux à la douzaine ! > Grâces au ciel, la mode de foirer des dieux à la douzaine est passée; mais c'est mer« veille avec quelle facilité on crée des grands hommes autour d'un tombeau. Il semble que cela fasse partie de l'étiquette des funérailles. A l'égard de lord Palmerston, par exemple, peu s'en faut que la louange ne se soii élevée au ton de l'apothéose. A entendre la plupart des journaux anglais, cette perte est de celle» qui sont absolu* ment irréparables ; elle laisse un vide dont l'univers est tenu de s'émouvoir. On se demande ce que penseront les nations qui vivent au loin, quand elles apprendront que lord Palitierston, par exemple, a cessé de conduire la politique de l'Angleterre. On remonte l'histoire de ce siècle pour trouver des hommes d'État de sa taille, et les seuls qu'on ose lui comparer sont Pitt, Canning, sir Robert Peel; on gémit, comme d'un malheur inattendu, de la fatalité qui arrache sitôt à l'amour et à l'admiration de ses contemporains un vieillard de plus de quatreyingts ans, qu'on s'était accoutumé à croire doué d'une jeunesse étemelle; c'est, une fois encore, le quomodo ^cidit vir potens?
L'exagération de cette douleur et de ces regrets est flagrante. Si elle n'était, ainsi que je le soupçonne, un ^Icul instinctif de l'orgueil national, elle étonnerait, surtout dans un pays où les individualités tiennent com-
332 DIX ANS DE L*HlSTOIRE D'ANGLETERRE.
parativement peu de place, par la raison bien simple que l'opinion y est souveraine, et que la nation s'en remet à elle-même du soin de ses destinées.
Nul doute que la carrière politique de lord Palmerston n'ait eu, sous le rapport de sa durée, quelque chose de fort extraordinaire. On s'explique, de reste, que sa mort ait paru un événement, quand on songe qu'il servit dans de hautes positions officielles quatre monarques : George III, George IV, Guillaume IV et la reine Victoria; qu'il occupa des postes importants dans dix administrations successives : celles du duc de Portland, de M. Perceval, de lord Liverpoof, de M. Canning, de lord Goderich, du duc de Wellington, du comte Grey, du vicomte Melbourne, de lord John Russell, de lord Aberdeen ; qu'il fut premier lord de la Trésorerie dans deux différents ministères; qu'il figurait comme secrétaire au département de la guerre, quand M. Gladstone n'était encore qu'un enfant; en un mot, qu'il fit, pendant quarante-cinq ans, partie du pouvoir, fut pendant soixante ans membre de la Chambre des communes, pendant vingtcinq membre du cabinet, et pendant sept chef du gouvernement. Mais une situation ne donne pas toujours la mesure du personnage qu'elle porte.
Lord Palmerston était un homme du monde, un homme de plaisir; il avait une foule de qualités aimables, une humeur charmante, des manières qui séduisaient, une jovialité dont il savait merveilleusement tirer parti, soit pour désarmer un adversaire, soit pour échapper aux embarras d'une position épineuse ; il excellait à substituer une anecdocte à un argument; dans ses discours du parlement, il ne manquait jamais de mettre beaucoup de bon sens assaisonné de finesse, et son imperturbable sangfroid, adouci par sa bonne humeur, le protégeait mieux que n'aurait fait la plus entraînante éloquence ; dans ses discours de tournée, il charmait les gens par la grâce