‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 2 sur 117 · L'ENCYCLIQUE DU 8 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

L'ENCYCLIQUE DU 8 DÉCEMBRE

Il va sans dire que l'Angleterre triomphe de chacune des malédictions qu'il renferme; et cela au point de vue politique d'abord, puisque chacune de ces malédictions tend à enlever un appui au trône de saint Pierre.

Parmi les gouvernements catholiques, en est-il un seul que, dans l'encyclique, le pape ne semble prendre à ta* che de s'aliéner? Ne jette-il pas le gant :

 l'Autriche, au sujet du Concordat;

A la Belgique, au sujet de la loi de main-morte;

 l'Italie, en opposant cç qu'il définit les souverains de droit à ce qu'il appelle les souverains de fait;

A l'Espagne, en flétrissant la saisie des biens ecclésiastiques;

A ceux des cantons suisses qui sont catholiques, en criant anathème au principe républicain;

A la France, en proclamant le suffrage universel hérétique;

A tous les pouvoirs temporels, enfin, en déclarant TÉglise non seulement indépendante de l'État, mais, jusque dans les choses séculières, supérieure à lui?

Ainsi se révèle le sens que le pape attache à l'idée de son pouvoir temporel : il entend par là l'absorption de tons les pouvoirs temporels dans le sien !

En 1832, sous le règne de Louis-Philippe, dans le procès intenté aux saint-simoniens, l'avocat général disait : cUne religion ne s'occupe que des objets de l'ordre spirituel; tout ce qui aborde les intérêts temporels n'est pas religion. Or les saint-simoniens ne s'occupent pas moins de l'ordre temporel que de l'ordre spirituel; donc, ils ne sont pas une religion. >

Un des accusés repoussa cette doctrine au nom de l'École. Il affirma qu'il était de l'essence d'une religion d'em* brasser les intérêts temporels, matériels et politiques. Il dta l'antique religion des Hindous, celle des Égyptiens, celle des Guèbres, celle des Hébreux, celle des Druides,

celle des contrées où domine le grand Lama, celles que reconnaissent, encore aujourd'hui, les populations qui pullulent dans la Chine et le Japon; il nomma l'autocratie russe; il mentionna l'islamisme, et il conclut par cette assertion formelle, qu'il était dans la nature des religions, de c( régler les relations de peuple à peuple, de sexe à sexe, de caste à caste, d'individu à individu >».

L'homme qui parlait de la sorte était M. Michel Chevalier. J'ignore jusqu'à quel point ses opinions d'alors sont ses opinions d'aujourd'hui. En tout cas, cette justice lui *est due, qu'il ne revendiquait le droit d'omnipotence que pour le compte du saint-simonisme. Quant au catholicisme, attendu que l'Europe n'en est plus à redouter les ravages des Vandales, des Suèves, des Alains, des Hernies, des Huns, et qu'un saint Léon n'est plus nécessaire contre Attila, le fléau de Dieu, M. Michel Chevalier n'hésitait pas à proclamer la déchéance de Rome; il reconnaissait combien, de nos jours, il serait ridicule au souverain pontife de vouloir faire courber devant sa tiare le front des potentats, et, comme symbole de la décadence "^n catholicisme, il montrait une toile verte qui recouvrait le tableau du Christ, placé derrière le président.

Quoi qu'il en soit, la prétention qu'en 1832 M. Michel Chevalier trouvait ridicule, est précisément celle que le pape affiche en l'an de grâce 1864, dans une encyclique datée, non pas de la naissance du Christ, mais de la mise en lumière du dogme de l'Immaculée Conception! Que faut-il de plus pour expliquer le sentiment que ce manifeste, désormais fameux dans l'histoire des aberrations humaines, inspire à l'Angleterre protestante?

Et ce n'est pas au point de vue politique seulement que l'erreur commise par le saint-siège est monstrueuse; c'est aussi, c'est surtout au point de vue intellectuel et moral.

H est clair que la papauté ne pouvait espérer de gou-

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venier moralement le monde qu'à la condiiion de comprendre ses tendances et ses aspirations, de s'adapter à ses besoins, de se conformer à son mouvement, de parler sa langue. En disiint bien haut qu'elle ne peut ni ne veut rien faire de tout cela, elle abdique. L'Angleterre protes tante s'en réjouit; elle est dans son droit. Elle sait que la science ne saurait être tuée par une bulle d'excommunication; elle sait que la liberté de discussion et la liberté de conscience sont à l'éprouve des foudres de Rome ; et, dès lors, elle ne saurait voir qu'avec satisfaction le pape mettre gratuitement contre lui tous ceux — le nombre en est grand. Dieu merci! — qui sont prêts à prendre leur parti de l'hérésie, si l'on n'est orthodoxe qu^à la condition de sacrifier à l'autel de l'intolérance et de la tyrannie.

Chose étrange, que le pape ne se soit pas aperçu que, par l'Encyclique, il rétrécissait outre mesure son do maine! Si j'avais à définir ce document extraordinaire, je demanderais la permission d'employer un néologisme' je le définirais la décatholicisalion delà papauté.

C'est sous cet aspect qu'on le juge en Angleterre, et l'on en ressent une satisfaction d'aulant plus vive, que \d catholicisme n'était pas sans faire des progrès de ce côté du détroit. Il n'y a pas longtemps, le cardinal Wi^eman nous apprenait que l'Eglise catholique comptait aujourd'hui, en Angleterre, trois fois plus de prêtres qu'en 1830 et dix fois plus de couvents. Ai-jc besoin de rappeler comment naquit et avec quelle rapidité se développa, à l'ombre de la loléi ance protestante, la secte des puseystes, avant-garde de celte armée de déserteurs, entraînée, depuis, vers Rome parle doirteur ]Newman?Au moment même où je vous écris, le révérend Joseph Leycester Lyne, qui se décore du nom de frère Ign.ice, n'épargne rien pour remettre en vogue la vie monastique, et ses efforts, dont on, a commencé par se moquer, n'ont pas été tellement vains, qu'on n'ait fini par s'en indigner.

« DIX AiNS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

Ëh bien, ou je me trompe fort,^ou Tencyclique coupera court à ce mouvement néocathoiique, du moins en ce qui concerne ceux dont VHome and Foreign Review représentait naguère les tendances, ceux qui, selon la remarque du SpectatoVy croyaient pouvoir, à l'exemple de H. de Hontalembert en France et du docteur Dollinger en Allemagne, réconcilier la papauté avec le xix° siècle, le catholicisme avec la science, la religion universelle avec le progrès.

Adieu ce grand rêve! Les hommes qui s'y complaisaient viennent de recevoir un coup dont ils ne se relèveront pas. A eux de prendre le deuil ; car Tencyclique du 8 décembre ruine irrévocablement leurs espérances, fait justice de leurs illusions, et renverse le pont qu'avec tant de peine ils s'étudiaient à construire entre le Vatican et le monde moderne. Plus de milieu : les voilà placés dans la cruelle alternative, ou de se traîner à la suite de la papauté jusqu'à l'absurde, jusqu'à l'abîme, ou de renoncer avec une résignation abjecte atout ce qu'ils avaient jusqu'à ce jour 'Ostimé être bon, raisonnable et vrai. Il faut, ou qu'ils <;essent en quelque sorte d'être des hommes, ou qu'ils deviennent des hérétiques.

Et xnaintenant, combien vont se détourner de Rome <iui auraient consenti à lui donner une partie d'euxmêmes, mais qui n'avaient jamais entendu se donner à elle tout entiers! Sous ce rapport, l'encyclique — bien contrairement à son but — se trouve être la charte d'affranchissement des consciences.

Quelle bonne fortune et, peut-être aussi, quelle leçon pour l'Angleterre protestante! Je dis leçon, parce que le protestantisme, à son tour, doit se souvenir qu'il y a danger à faire divorce avec la liberté de la raison, à laquelle j'appliquerais volontiers le mot de Théodore de Bèze parlant de la Réformation : « C'est une enclume qui usera bien des marteaux. »

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