L'ANGLETERRE EN TRAIN DE SE CONVERTIR A LA CAUSE DU NORD
16 mars.
Aujourd'hui, j'ai à vous entretenir d'un sujet dont le caractère est presque piquant. J'ai à vous annoncer cette grande nouvelle, que l'Angleterre aristocratique et manufacturière est, en ce qui concerne les États-Unis, à la veille d'être convertie.
Oui, Monsieur, les victoires répétées des fédéraux ont fiai par attendrir le cœur de leurs plus implacables adversaires. Victrix causa Diis placuit, sed vicia Catoni est un fort beau vers; mais la race saxonne, race à la fois pratique et religieuse, estime que Caton ne saurait avoir raison contre les dieux. Il doit y avoirdu bon dans une cause qui gagne des batailles et prend des villes. Ainsi raisonnent nos logiciens.
Et puis qu'arriverait-il si le Nord, qui décidément remporte, se tournait, une fois débarrassé de la résistance du Sud, contre celte Angleterre qui, officiellement, est restée si neutre, et, moralement, s'est montrée si partiale?
Pour les Anglais, la question vaut qu'on s'y arrête ; et cette question vient de recevoir une très inquiétante importance de certain article du Times qui fait peu d'honneur, je dois le dire, à son habileté tant vantée.
Il y a quelques jours, le Times, avec une candeur qui n'est guère dans ses habitudes, confiait à ses lecteurs la terreur extrême que lui inspirait la république des États-
Unis, rétablie sur ses anciennes bases, reconstituée, enivrée du sentiment de la puissance récemment déployée par elle, et irritée jusqu'au fond de l'âme de l'assistance soit morale, soit matérielle, qu'a donnée au Sud l'Angleterre des classes gouvernantes. Là-dessus, dépression des fonds publics, grandes alarmes dans le monde commercial, panique dans la cité.
Le Times pensait sans doute qu'en présentant aux Anglais la perspective d'une guerre possible avec le Nord vainqueur, il les animerait de plus belle contre lui. Lourde bévue, presque impossible à concevoir de la part d'un journal qui fait profession d'avoir du flair! L'impression produite a été juste l'opposé de ce qu'il croyait. La conséquence tirée par le public de cet effort pour le mettre en colère, a été simplement que, puisque les fédéraux étaient si forts et si disposés à être de mauvaise humeur, c'étaient des gens bons à ménager. De là, dans le langage de la presse sudiste, un changement de ton qui aurait quelque chose de risible s'il n'avait pas quelque chose de douloureux — en ce sens qu'il montre combien les causes justes ont besoin du succès pour être adoptées. De là aussi le ton mielleux de tous les discours prononcés lundi dernier, dans la Chambre des communes, au sujet des chances possibles d'une guerre entre l'Angleterre et l'Amérique.
Le débat a été soulevé par M. Seymour Fitzgerald, sous-secrétaire des affaires étrangères pendant l'administration de lord Derby. M. Fitzgerald voulait savoir — curiosité bien naturelle ! — de quelle façon le gouvernement actuel comptait pourvoir à la défense du Canada, dans l'hypothèse d'une agression des États-Unis. Ceux-ci, en effet, ont su rendre imprenables Boston, New-York et l'embouchure de la Delaware, tandis que Québec, Montréal et la frontière du Canada se trouvent à la merci d'une invasion. Mais, tout en recommandant les précautions,
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M. Fitzgerald a eu bien soin de dire qu'au fond il ne les jugeait pas absolument indispensables; qu'il était rassuré par Tattitude pacifique du gouvernement fédéral; qu'à la vérité, ce gouvernement n'avait rien négligé pour augmenter son pouvoir naval sur les Lacs, mais qu'il y était suffisamment autorisé par les excursions de ceux des confédérés qui avaient choisi le Canada pour point de départ de leurs attaques; qu'à la vérité les hommes d'État de Washington ne paraissaient pas très désireux de maintenir le c traité de réciprocité » (Reciprccity TrecUy)^ mais qu'en cela ils étaient dans leur droit.
On ne pouvait pas, vous le voyez, interpeller le ministère en termes plus profondément empreints de l'esprit de paix et de conciliation.
La réponse de M. Cardwell a été à l'avenant. Ce n'était pas la faute du ministère si le Canada n'était pas dans un état de défense plus satisfaisant ; c'était la faute des Canadiens, qui avaient prétendu rejeter sur la mère-patrie tout le fardeau des dépenses nécessaires à leur sûreté. On interrogeait le gouvernement sur ce qu'il ferait en cas de guerre : sur ce point, il n'avait rien à répondre, sinon que frapper le Canada, ce serait frapper l'Angleterre ellemême. Mais pourquoi prévoir les malheurs de si loin? Les relations actuelles des deux gouvernements étaient amicales, aucune demande de dédommagement n'avait été encore adressée au cabinet de Saint- James par celui de Washington pour les ravages de VAlabama et des autres croiseurs sortis des ports de l'Angleterre. Le gouvernement espérait donc que la paix serait conservée, et, cela Ta sans dire, il le désirait.
Cette espérance et ce désir sont-ils partagés par l'opposition? Sans doute. M. Disraeli l'a confessé assez clairement. Dieu merci. Lord Derby, dans l'autre chambre, avait été un peu vif contre les fédéraux : M. Disraeli s'est ^taché à détruire de son mieux l'effet d'une sortie dont
il paraît comprendre le danger. Lui, M. Disraeli, rend pleine justice, assure-t-il, à l'énergie, à la sagesse du gouvernement fédéral, et il est convaincu que ses sentiments sont ceux de lord Derby. Vous verrez que bientôt raristocratie anglaise se défendra comme du plus noir des crimes d'avoir sympathisé avec le Sud! Aussi pourquoi ne se sont-ils pas arrangés de manière à avoir le dessus, les imbéciles?
Celte justice est due à lord Robert Cecil, l'enfant terrible du parti, que l'hypocrisie solennelle des orateurs de l'un et de l'autre camp lui a fait honte; et il s'en explique sans détour : « On a beau prétendre, s'est-il écrié brusquement, qu'on ne craint pas la guerre : entre une pareille déclaration et le fait même de la discussion actuelle, la contradiction est flagrante ; elle n'est certes pas de nature à témoigner de notre confiance en nous-mêmes et n'ajoutera pas à notre réputation au dehors. »
Il est certain que, la Chambre des communes n'ayant jamais jusqu'à ce jour fait mystère de ses ardentes sympathies pour le Sud et ayant maintes fois servi d'écho sonore aux déclamations passionnées de la presse anglaise contre le Nord, son attitude dans la séance de lundi présentait je ne sais quoi d'humiliant.
Il n'y avait là qu'un homme qui pût se sentir à l'aise r M. Bright. Il avait droit, lui, de parler des fédéraux en bons termes, ayant toujours employé son éloquence à les défendre. Et comme il avait beau jeu contre ceux qui, soit dans les salons, soit dans les clubs, soit dans la presse, les avaient tant et si injustement vilipendés! Ai-je besoin d'ajouter qu'il a profité de son avantage avec tout l'emportement de sa nature de tribun? Jamais sa parole n'avait été plus incisive, plus amère^ on pourrait presque dire plus foudroyante. De quel air de triomphe il s'est félicité des conversions opérées par les exploits de Sherman ! Avec quel mélange de véhémence et de dédain il a
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dénoncé l'ignorance, flétri la partialité, raillé la folie, de tous ces politiques de canapé et de tous ces journalistes à tant la ligne qui, depuis deux ans, ne tarissent pas sur les vertus des propriétaires d'esclaves, sur la justice de leur cause, sur l'admiration qui leur est due, sur le succès définitif que leur assure leur héroïsme, ety d'autre part, sur la lâcheté, la sottise, les extravagances, l'irrémédiable faiblesse de leurs adversaires! Il fallait l'entendre!
Il a été, du reste, jusqu'au bout, fidèle à son rôle, en soutenant, lui, l'homme de la paix quand même, le quaker au cœur et aux poumons de Caïus Gracchus, que redouter la guerre était absurde et que cette appréhension n'avait pu naître chez ceux qu'elle agitait que du sentiment des torts dont ils s'étaient rendus coupables envers la grande république transatlantique.
Mais, si ces torts sont réels — et il n'y a pas, malheureusement aie nier! — d'où M. Bright tire-t-il l'assurance que le gouvernement des Etats-Unis, une fois libre de ses mouvements, ne se rappellera pas les déprédations de VAlabama, la réception faite ici au capitaine Sommes, les chants d'allégresse qui ont retenti d'un bout à l'autre de l'Angleterre à chaque avantage remporté par le Sud, et le déchaînement de la presse tout entière contre le Nord? Pour s'emparer du Canada, objet de leur longue convoitise, les Américains du Nord n'ont qu'à tendre la main : tentation bien, forte que celle-là, quand on est poussé à y céder par le ressentiment, l'orgueil national, le besoin de trouver un emploi aux passions militaires surexcitées, l'esprit d'aventure, si puissant en Amérique, et cette confiance exubérante qui doit naturellement résulter de périls affrontés avec tant de sérénité, combattus avec tant de constance et surmontés avec tant d'énergie.
» DIX ANS DE L'illSTOIHË D'ANGLETERRE.