L'AVARE AGHERON NE LACHE PAS SA PROIE
contre cette peine de mort qui rend impossible la réparsktion d'une erreur!
Restait à savoir quel parti on prendrait.
Comme je Tai fait remarquer, il n'existe pas en Angleterre de cour d'appel en matière criminelle. Donc, nul moyen d'annuler judiciairement un arrêt reconnu injuste. Aux termes de ta loi, dans le cas dont il s'agit, il aurait fallu pendre Pelizioni et infliger à Mogni ses einq années de servitude pénale, c'esl-à-dire tuer le premier pour un crime dont il était innocent, et se borner à emprisonner le second pour le même crime, dont, de son propre aveu, il était certainement coupable î L'infailHbilité de la justice humaine, ayant l'insolence de prononcer des peines irréparables, aurait de la sorte éclaté dans tout son lustre !
Heureusement, on avait une issue pour sortir d'embarras : la prérogative royale, le droit de grâce. La reine pouvait pardonnera Pelizzoni le crime... d'avoir été injustement condamné.
C'est ce qu'on supposait qu'elle ferait, et l'on s'étonnait fort qu'elle tardât tant à le faire. Quand je dis la reine, j'entends sir George Grey, qui, en sa qiialité de ministre de l'intérieuT, a charge, en pareille circonstance, de décider en son nom.
Mais sir George Grey, parait- il, ne se décide pas sans mûres réflexions. Faire grâce à un innocent! Mais que penserait-on, au dehors, de la manière dont la police, en Angleterre, s'acquitte de son rôle, et de la manière dont la justice y remplit sa mission? Faire grâce à un innocent, juste ciel! Mais quel e»couragement donné aux coupables, et qvel triomphe ménagé aux adversaires du bourreau, qae sir George Grey compte au nombre de ses protégés ! Ne valait*il pas mieux, dans l'intérêt de l'ordre public, qu'on crût Pelizzoni coupable, sinon du meurtre de Mi* chel Harrington, au moins de quelque chose? La police
iOO DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
ne saurait se tromper du tout au tout. II est impossible qu'un homme condamné à être pendu se trouve être un agneau sans tache.
Voilà, je le suppose, comment sir George Grey a raisonné. Car, jeudi dernier, dans la Chambre des communes, à M. Rœbuck, qui l'interrogeait sur ce qu'il voulait faire de Pelizzoni, il a répondu : a Le faire juger. »
Le faire juger? Dans quel but, s'il vous plaît? Pour arriver à découvrir que c'est bien lui qui a tué Michel Harrington, et donner de la sorte raison au premier verdict? Mais ce serait alors le second verdict qui aurait tort, et il faudrait que Mogni fût rejugé, lui aussi. A ce compte, de procès rectificatifs en procès rectificatifs, cette affaire pourrait durer jusqu'à la fin des siècles.
Ce que la chose aurait de tristement grotesque, sir George Grey semble l'avoir pressenti. Pelizzoni sera poursuivi, sur nouveaux frais, non pour avoir tué Harrington, mais pour avoir blessé Rebbeck, autre Anglais, enveloppé dans la rixe. De cette façon, l'on a l'espoir que s'il échappe à la potence, il n'échappera pas du moins à la prison ; on aura, pour se consoler de la besogne enlevée au bourreau, la besogne donnée au geôlier; la police ne pourra pas être accusée d'arrêter les gens à tort et à travers; la justice ne pourra pas être accusée de s'être trompée tout à fait, et nous continuerons de vivre dans le meilleur des mondes possibles.
Pourquoi faut-il, hélas! que les circonstances ne se prêtent pas aux succès d'un aussi beau plan? Pourquoi faut-il que les raisons qui montrent Mogni frappant Harrington soient identiquement les mêmes que celles qui le montrent frappant Rebbeck? Pourquoi faut-il que ce dernier, par le caractère scandaleusement contradictoire de ses dépositions, nous ait lui-même appris que son témoignage ne méritait aucune créance? Pourquoîfaut-il que trois personnes seulement aient été blessées
LA JUSTICE CRIMINELLE EN ANGLETERRE. iûl
au milieu de la bagarre, et que Mogni, dans les aveux échappés à son désespoir le soir de Tévénement, ait précisément porté à trois ou quatre le nombre des personnes qu'il avait blessées?
Quoi qu'il en soit, voici une cause qui, sous tous les rapports, mérite une place dans l'histoire des causes célèbres. Et j'ajoute qu'elle éclaire d'un jour singulier certains vices de la jurisprudence anglaise, que décidément l'on a trop vantée.
C'est ce que j'essayerai d*expliquer dans ma lettre de demain.