‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 75 sur 117 · LA VIANDE MENAGE DE MANQUER · texte numérisé non relu

LA VIANDE MENAGE DE MANQUER

va gagnant chaque jour du terrain. Où s'arrétera-t-il? On l'ignore. Ëxiste-t-il des moyens curatifs? Il ne paraît pas qu'on les connaisse. Tout ce qui est sûr, c'est qu'on a peur.

Sur l'origine du mal, les avis sont partagés : les uns prétendant qu'il tient à de certaines influences atmosphériques, et qu'il a pris naissance en Angleterre; les autres soutenant qu'il vient de l'étranger.

Les membres du « City Market Committee » penchent pour la première opinion ; ils en ont fait la déclaration formelle : k Nous sommes portés à croire que la maladie n'est pas de provenance étrangère. Elle s'est déclarée dans le marché aux bestiaux métropolitain par Tintection de deux vaches venues du nord de l'Angleterre. Jusqu'au 5 du mois d'août, on n'en avait remarqué aucune trace dans les animaux importés, et aucun d'eux n'avait été condammé dans les dépôts, à son arrivée en Angleterre, bien que plusieurs aient été frappés de la contagion, depuis. :» Il est certain qu'il y a eu ici des épizooties de plusieurs espèces, à une époque où, comme VExaminer le remarque, l'importation, non seulement des bestiaux, mais de leur chair, était rigoureusement interdite.

Cette opinion, toutefois, n'est pas la plus accréditée. Ce n'est pas, en tout cas, celle du gouvernement; témoin la prière adressée par lord Russell aux gouvernements étrangers de soumettre les animaux qu'ils exportent pour l'Angleterre à l'inspection la plus rigide. Un homme dont la parole en ces matières fait autorité assurait l'autre jour, dans un meeting tenu à Norfolk, que l'épizootie dont il s'agit n'est pas plus d'origine anglaise que le choléra asiatique ou la fièvre jaune ; elle est, selon le professeur Symonds, native de Russie, d'Autriche, des Provinces Danubiennes de Bessarabie, des contrées situées à rOuest; et, si elle a quelquefois paru en Prusse,

258 DIX AN9 t>E l'HI^TOIflfi »*ANOLETEKftE.

en Bohême, ea Bfttière, ce n'a jamais été que par l'importatKia d*aaimaux, oa cfaî étaient déjà infectée ou qui portaient ea eox le germe de Vîakfeùotk» Qatlfaes-^na» croient que la peste actuelle est la même q«e fseHe qii visita l'Angleterre dans le printemps de 1745, lequel fat, pour cette raison, appelé le prmtémps noir. Ell# fut introduite, à cette époque, par deux teaux brilandais^ et c'est par deux vaches hollandaises que, selon le dire d*un nourrisseof, elle se serait introduite aiifourd'hui. Toujours est-il que c'est la Hoilanéle qu'on aeeuse. La Russie, non plus, n'est pas épargpriée> au point qu'ott ap» pelle cette peste la peste russe*

Quoi qu'il en soit Ae son ori^iite^ il n'y a qv'uae toix sur la gravité de ses effets probables. L'épizootie de 1745 — ' on s'en souvient avec effroi -^ né dora pis modns de douze ans, et elle décima le bétail des trois royaumes : elle enleva en sit mois 30 000 têtes de bétail dais le Cheshire; elle en enleva dans le mém« espace de iMips^ 40 000 dans le Nottingbamshire et le Lancashire» Si tels furent les effets de la contagion à «ne époque où les moyens de communication étaient comparativement fort restreints, qu'on juge de ee qu'ils pourraient iitt au* jourd'hui que la peste voyage en chemin de fer !

Or, des résultats à redouter, le premier est la surélévation du prix de la viande. Elle est déjà très chère; et cela s'explique, d'abord par des causes générales* Sans même parler de tout ce que la guerre d'Amérique a dévoré, il est clair que l'énorme et rapide procès des manufactures a considérablement augmenté la consom* mation de la viande, pendant que la produetion restait à peu près stationnaire, en égard à l'étendue du tttrraift consacré d'une manière fixe aux pâturage».

En Angleterre, la grande consommation que foat de la viande les ouvriers employés aux manufacturais, sur^ tout depuis que ceux du Lancashire onl pu se remettre

LA yiaubb mbnagb db manquer. 2S»

à manger du boeruf et du mouton^ fait que raccroissement de la populatioQ n'y est pas suivi d'uu accroissement {proportionnel dans la quantité des comestibles. Notez, on outre, que Tété et l'automne de Tannée dernière furent marqués par une grande sécheresse, ce qui eut pour conséquence naturelle d'effrayer les herbagers/ de mettre obstacle aux approvisionnements, et de faire hausser le prix de la viande à un taux auquel les bouchers ont fort bien su le maintenir quand la pluie a ramené l'abondance des herbages; — preuve nouvelle^ soit dit en passant, que l'équilibre, dans le monde des faits économiques, ne se rétablit pas aussi instantanément et avec autant de précision que le suppose la théorie du rapport de l'offre à la demande.

La Tiaftde, en dépit des circonstances qui semblaient devoir entraîner la variation des prix, n'a donc pas cessé d*étre à la hausse, et c'est ce qui ajoute aux inquiétudes qu'éveille répixootie de cette année. L'Anglais n'est pas légumiste de sa nature ; il lui faut une nourriture forte^ substantielle. Grand mangeur, il se passerait presque plutôt de bière que de bœuf. Cela est si vrai, que, quand les salaires montent, les bouchers sont les premiers à s'en apercevoir. Si le mal que je décris prenait les proportions que le souvenir de la crise de 1745-1757 fait craindre, il n'y aurait eu certes aucune exagération de la part du professeur Symonds à le désigner sous le nom de calamité nationale.

La chose est d'autant plus à considérer, qu'on s'attend à voir l'extrême cherté de la viande amener la cherté du pain et des autres genres de comestibles par lesquels il faudra la remplacer.

Il y va, d'ailleurs, de la santé publique. On a perdu, dans le quartier dlsUngton plus de cent cinquante vaches. Eh bien, quand on est allé aux renseignements, il s'est trouvé que, parmi les vaches portées aux équarrisseurs du

district, aucune ne venait d'Islington, d*où la conclusion — c'est le Médical Times qui la tire — qu'on ne se fait point scrupule d'envoyer des animaux malades au boucher, pour qu'il les abatte et livre la viande au consommateur. Comment en douter, au surplus? De diverses saisies, opérées coup sur coup, n'est-il pas résulté qu'une quantité considérable de viande gâtée a été déjà mise en vente ?

Aussi l'alarme est-elle dans les ménages. On achète du mouton, parce que la contagion a, jusqu'à présent, respecté la race ovine ; mais le bœuf est décidément suspect aux yeux de toute house keeper prudente. Le lait, non plus, n'est pas en odeur de sainteté. « Qu'allons-nous devenir, s'écriait dernièrement, sur un ton moitié plaisant, moitié lamentable, la City Press, et de quoi se composera désormais notre diner? Il y a effectivement lieu de poser la question. Le bœuf, comme je l'ai dit, est suspect; pour l'agneau, la saison est bien près d'être passée, et, pour le mouton, elle n'est pas encore tout à fait venue; les huîtres sont, à l'heure qu'il est, peu mangeables; le choléra nous défend, quoique de loin, de toucher aux fruits; les légumes exigent l'emploi du beurre et l'innocence du lait n'est pas démontrée. Reste à part le pain, les pommes de terre et les œufs, la volaille... pour ceux qui seront en état de la payer, bien entendu.

Vous rappelez-vous ce qui advint en France, à l'époque dont je parlais au commencement de cette lettre ? L'idée s'étant répandue que l'économie de matière alimentaire tournerait au profit des pauvres, des malades et des soldats qui combattaient alors le glorieux mais terrible combat de la liberté, le Comité de salut public, dans la séance de la Convention du 3 ventôse 1794, parla en ces termes : « A Londres, lorsque George arma des escadres pour asservir les États-Unis, il ordonna des jeûnes. Dans ce moment, il y a des jeûnes en Angleterre. Nos pères,

LA VIANDE MENAGE DE MANQUER. 36i

nous-mêmes, nous avons jeûné pour un saint du calendrier, pour un moine du xvi* siècle ou quelque supercherie sacardotale. Jeûnons pour la liberté. :» Déjà la section de Montmartre et celle de l'Homme-Armé avaient arrêté un carême civique de six semaines. La Commune fît placarder dans les rues un arrêté qui réduisait chaque bouche à une livre de viande par décade, et, les comités révolutionnaires donnant l'exemple, la République s'imposa le devoir d'abstinence. La valeur économique d'un pareil procédé n'est pas, j'en ai peur, de nature à être appréciée en Angleterre, et ce n'est pas ici qu'il faudrait compter sur le succès d'un appel adressé à l'enthousiasme de l'estomac. Le riche, quoi qu'il arrive, trouvera toujours moyen de se donner du bon temps et des indigestions; mais la perspective qui se présente au pauvre n'est pas riante.

Inutile, après cela, de dire qu'on s'occupe partout, et avec anxiété, des mesures à prendre. La plus urgente consiste à sacrifier impitoyablement tout animal attaqué de la contagion aussitôt que les symptômes se manifestent. Malheureusement, c'est une perte à subir, et beaucoup se refusent à l'affronter. Pour tourner l'obstacle, on a imaginé de faire ce qui se fît, il y a deux ans, quand la petite vérole menaça les moutons d'une destruction complète. A cette époque, les nourrisseurs se constituèrent en société d'assurance mutuelle, et chacun d'eux, sûr d'être indemnisé du sacrifice que les circonstances pourraient réclamer, fut encouragé à s'y résoudre.

Le procédé est efficace, mais cela ne suffirait pas. A quoi servirait-il.de combattre le mal en dedans, si l'on souffrait qu il fût alimenté par les animaux envoyés du dehors ? On insiste donc de tous les côtés, non seulement pour que le gouvernement fasse rigoureusement inspecter^ aux lieux de débarquement, le bétail que l'étranger

202 DIX Al^H I>È L'Hr&TOlliS D*AN6LfeTfeRaE.

expédie, mais encore pour qu'il fâs$e sutrir tmd quanaitâine aux animaux importés.

Ici, noutelle difBeulté. Le goûtemettient n'est pas in* vestià cet effet des poUToirs nécessaires. Et il est égale*ment désarmé devant Thomicide cupidité des vendenis de viande infectée que Ton condamne, quand ils sont dé^ couverts, à des amendes d'ttne insigni^ance sm^daletise, faute d'une loi en rapport avec la gravité des circon-* stances. II y a cent vingt ans, ordre fut donné de tuer et d'enterrer dans des fossés, recouverts ensuite de cbaux vive, les animaux que la contagion aurait atteints. Mais il faut alors un acte du Parlement, pour autoriser le roi es conseil à signer un pareil ordre. En ce moment, vous le savez, \e Parlement est en vacances t c Qu'à c^a ne tienne! dit-on; que le gouvernefnent agis^, et qu'il obtienne ensuite du Parlement un bill d'indemnité l On ne le lui refusera pas. i^ Le langage du Times^ sur ce "point, est curieux à citer : « Nous sommes d'avis, disait-il car* rément dans son numéro du 4 août, qu'en s« cotfipi>rtant de cette façon, le gouvernement s'élèverait à peine au niveau d« ses devoirs. Tout ce qu'il est nécessaire de faire, pour arrêter la contagion, doit être fait, que cela soit ou non écrit dans la loi. Négliger les précautions convenables sur de semblables scrupules, serait le pédantisme de la légalité. » De soi^te que le gouvernement est sommé d'intervenir, et, qui pis est, d'inter^eniar d'un^ manière arbitraire. Voilà comment s'exprime, dans la patrie du laissez-faire le principal organe du laissez-^ faire. Avis à ses théoriciens !

Une chose non moins remarquable, c'est l'empressement de tout le monde à convenir, provisoirement, que ce qui intéresse tout le monde est l'affaire de .tout le monde. Rien de tel que la peste pour enseigner aux hommes le dogme de la solidarité !

IM CA.RtE TftAuNSATLANTIQnS. 963

LE GABLEl TRANSATLANTIQUE.

18 août»

Hiery il m' arriva d'aeeompagner ua ami chez un marchand auquel il s'adressait pour une empiète importante» Quand nous «atràmes, cet homme, paraissait fort préoccupé ; nne expression de tristesse était répandue sur son visage; c'est à peine s'il répondit à nos questions. Un de ses voisins étant venu à passer devant la porte, il l'appela, el^ d'un air coi^temé, lui dit : The cable has failed.

GfiAte scène me frappa; elle peint mieux que tout ce que je pourrais dire l'émotion dont chacun en Angleterre a été saisi, à cette nouvelle : c Le c&ble a manche :» {The cable has failedt)

C'est qu'en effet les Anglais attachaient une importance extraordinaire au succès de l'expédition du vaisseau géant, le Great Ea$tern. Unir les deux mondes ! les unir par le plus étroit eomme par le plus merveilleux des liens î soQs-entendre l'Océan! supprimer l'espace! rapfMTocher à ce point l'Amérique et l'Europe, que la main de l'une, sans cesse appliquée sur le cœur de l'autre, en pût compter chaque battement! Qu'imaginer de plus glorieux? Les Anglais n'en dormaient pas. Ils semblaient regarder leur bonneur national comme engagé dans la réussite d'une telle entreprise. C'était leur isthme de Suez, à eux. Jugez de leur désappointement !

Elle n'avait pourtant rien d'inattendu, la terrible nouvelle. Dès la matinée du 2 août, les signaux était devenus très confus; puis, vers le milieu du jour, ils avaient cessé complètement, et, à dater de cette époque, le poste télé-

2b4 DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

graphique établi en haut de la falaise de Yalentia avait crié vainement : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? »

Il était clair qu'on avait un accident à déplorer, mais lequel? La câble s'élait-il rompu? l'enveloppe isolante avait-elle fléchi en quelque endroit? On ne sait à quelle conjecture s'arrêter. Tantôt, fatiguée de caver au pire, l'opinion publique aimait à se payer d'hypothèses favorables et se reposait de l'inquiétude par l'espérance; tantôt c'était le découragement qui reprenait le dessus. Le 8 août, la compagnie qui était chargée de poser le câble n'ayant pas encore parlé, celle qui était chargée de fournir les fonds tint un meeting. Le langage des orateurs y témoigna d'un certain abattement; mais la conclusion fut énergique; on résolut de persévérer, et les directeurs furent autorisés à lever une seconde somme de 800000 liv. st. à 8 p. 100. Enfin, le voile est déchiré; le Great Eastern est revenu pour raconter lui-même l'histoire de son désastre.

Il paraît qu'une demi-heure après la transmission du dernier message reçu à Valentia, un défaut fut découvert, alors que déjà plus de 1 200 milles de câble avaient été immergés, et dans une profondeur de 3 900 yards. Les expériences électriques indiquant la présence du défaut à une distance d'environ six milles, le vaisseau s'arrêta pour relever le câble, qu'on dut faire passer de l'arrière à l'avant du navire. On en avait déjà repêché deux milles, lorsqu'il s'écorcha contre la poupe, ce qui l'endommagea au point que, continuant à être tiré, il se rompit. Il va sans dîi;e que le bout du câble disparut aussitôt dans l'abîme.

Le cas était grave. Cependant les hommes de l'expédition ne perdirent pas courage. Ils se mirent à l'œuvre sans perdre de temps, jetèrent des grappins, parvinrent à ressaisir le câble à une profondeur d'environ deux milles.

Page 1